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Chronique 253 - Ultradroite en uniforme : le silence d'État

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
il y a 1 jour
6 min de lecture

Quand la menace porte l'insigne, on baisse la voix.


Un policier mis en examen pour préparation d'un acte terroriste, sur fond d'idéologie d'ultradroite.

L'affaire est passée presque inaperçue, et au sommet de l'État, pas un mot.

Quand la menace vient de l'intérieur, le silence devient une politique.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

L'AGENT AU BOUT DU FIL

Le dimanche 23 août, un gardien de la paix de 35 ans quitte son service dans les Yvelines.

La sous-direction antiterroriste l'attend à la sortie.

Depuis deux ans, il travaillait au centre d'information et de commandement (CIC) de Versailles, la salle qui reçoit les appels au 17 (source : franceinfo).

Quand on appelait police secours, c'est peut-être lui qui décrochait.

Le 27 août, il est mis en examen pour préparation individuelle d'un acte de terrorisme, pour fabrication et détention d'armes en lien avec une entreprise terroriste, et pour provocation au terrorisme en ligne (source : Brut).


Chez lui, les enquêteurs ont trouvé de quoi fabriquer des armes et des munitions avec une imprimante 3D (source : franceinfo).

Sur les réseaux sociaux, il appelait à défendre l'Europe catholique et à frapper les intérêts de l'État (source : franceinfo).

Selon Le Parisien, il appelait aussi au sabotage et à constituer une "armée fantôme" (source : Zinfos974).


L'enquête serait partie du signalement d'un militant d'ultradroite qui recevait ses messages (source : Zinfos974).

Ces messages menaçaient l'État, et l'institution policière elle-même.

Les cibles exactes restent à établir (source : ICI).

Il est présumé innocent.

L'instruction dira ce qu'il préparait, et contre qui.

Mais une chose est établie : la justice antiterroriste a jugé la menace assez sérieuse pour l'arrêter avant.


CE SILENCE QUI DIT TOUT

L'interpellation date du 23 août.

Le public l'apprend le 17 septembre, près de quatre semaines plus tard.

L'information sort par la presse : TF1 et LCI la révèlent, puis une source judiciaire la confirme à l'AFP (source : Sud Radio).

Pas de communiqué.

Pas de conférence de presse.

Et l'affaire retombe aussitôt.


TF1 en a bien parlé, mais en proportion si faible que l'information s'est noyée.

Imaginons les mêmes faits avec un projet islamiste : un policier, des armes artisanales, des appels au sabotage.

On aurait eu des éditions spéciales, des plateaux en boucle, des débats sur la radicalisation dans les rangs.

Ici, quelques dépêches, puis plus rien.

J'ai cherché une prise de parole du ministre de l'Intérieur sur ce dossier.

Je n'en ai trouvé aucune.


Remontons en 2019.

Mickaël Harpon, agent de la préfecture de police radicalisé dans l'islamisme, tue quatre fonctionnaires dans leurs propres locaux.

Dans les jours qui suivent, le Premier ministre lance deux missions sur la détection de la radicalisation chez les agents de la lutte antiterroriste (source : Public Sénat).

Le ministre de l'Intérieur promet de durcir les contrôles, sous le feu d'une affaire qualifiée de "scandale d'État" (source : Public Sénat).

Une commission parlementaire s'empare du dossier (source : Europe 1).


La comparaison a ses limites.

Harpon est passé à l'acte.

Le policier des Yvelines a été arrêté avant.

Mais la question demeure : où sont les missions, les audits, le débat ?


Fin octobre, Laurent Nuñez a bien parlé d'ultradroite.

C'était pour assurer que la police ne protégeait pas ses militants en marge des manifestations (source : France 24).

J'ai montré ce que les images et les messages racontaient de cette protection (Milices et forces de l'ordre : quand le brassard rencontre l'uniforme).


Pendant ce temps, l'arsenal antiterroriste sert à assigner à résidence des manifestants sans casier (L'opposition assignée à résidence).

L'antiterrorisme sait faire du bruit.

Il choisit seulement pour qui.


LE POISON FERTILE

Ce policier ne tombe pas du ciel.


En 2021, la cellule d'ultradroite Recolonisation France comptait dans ses rangs un colonel de gendarmerie en poste… dans les Yvelines, déjà (source : Slate).

Plus récemment, sept hommes liés à la mouvance ont été renvoyés devant la justice.

Un jeune militaire y est accusé d'avoir acheté des armes à un policier retraité pour les revendre à l'ultradroite (source : Le Courrier de l'Atlas).


Seize attentats ou projets d'attentats d'ultradroite ont été déjoués depuis 2017 (source : The Conversation).

Pour la seule année 2025, le Parquet national antiterroriste (PNAT) a ouvert cinq procédures visant cette mouvance (source : Public Sénat).


Puis, deux mois après l'interpellation, les Yvelines saignent.

Le 23 octobre, à Trappes et à La Verrière, Kévin T. abat Pengo Bossio Wangi, 26 ans, et blesse plusieurs personnes (source : Sud Radio).

Cette fois, Laurent Nuñez parle d'un "attentat terroriste, raciste" (source : Sud Radio).

La garde à vue du suspect est pourtant suspendue pour raisons psychiatriques.

L'avocat de la famille, Yassine Bouzrou, pointe une constante : face à un attentat d'extrême-droite, la piste psychiatrique arrive toujours très vite (source : AFP).

Je l'écrivais le jour même : ce racisme décomplexé finit toujours par se payer (Extrême-droite : le racisme décomplexé se paie dans une aire de jeux).


Ces passages à l'acte poussent sur un sol.

Aux législatives de 2024, policiers et militaires ont voté à 60 % pour l'extrême-droite au premier tour, et à 67 % pour le Rassemblement national (RN) au second (source : Maire-info).

C'est la dernière mesure publiée pour ces professions.

Depuis, la note du politologue Luc Rouban, parue en septembre 2026, confirme l'ancrage du vote RN dans la fonction publique à l'approche de 2027 (source : Fondation Jean-Jaurès).

J'avais déjà analysé ce lien entre l'uniforme et les urnes (Guiche : le salut nazi qui n'est pas une bavure, ⚠️ les éléments concernant l'affaire de Guiche ont évolué depuis sa parution).

Un vote est libre et légal.

Il ne fait de personne un terroriste.

Mais il dit dans quel climat travaillent ceux qui devraient repérer la dérive d'un collègue.

La question ne porte pas sur chaque agent.

Elle porte sur ceux qui dirigent : ce qu'ils choisissent de voir, et ce qu'ils choisissent de taire.


QUAND L'AUTRUCHE DONNE DES ARMES

Regardons ce que l'État fait des dérives de ses forces de l'ordre.

Un policier soupçonné de préparer un acte terroriste : le silence.

Des lycéens mutilés par des tirs et des grenades cet automne : le ministre de l'Intérieur rejette en bloc toute disproportion (État des lieux de la répression et des violences policières contre les lycéens).

Des milices d'extrême-droite qui frappent des cortèges alors que leurs appels avaient été repérés : on laisse faire (Milices d'extrême-droite : l'État savait et a laissé faire).

Minimiser, nier, se taire.

L'État fait l'autruche.


Mais une autruche qui, la tête dans le sable, continue de distribuer.

Le 19 novembre, le Sénat examine la proposition de loi qui instaure une présomption de légitime défense pour les forces de l'ordre (source : Public Sénat).

Le gouvernement a lui-même accéléré son examen, pour doubler le groupe RN qui comptait la porter en décembre (source : Public Sénat).

Le principe : l'agent qui fait usage de son arme est présumé dans son droit, et c'est à la victime de prouver le contraire.

Cette mesure ne sort pas de nulle part : elle figurait déjà dans le programme présidentiel de Jean-Marie Le Pen en 2007 (Permis de tuer : la victoire posthume de Jean-Marie Le Pen).

Pas de contrôle.

Plus de largesse.

Et au milieu, Trappes.

Un attentat raciste, dans le même département que le policier mis en examen, qui montre ce que produit le climat d'extrême-droite quand il passe des mots aux armes.


Ce climat ne s'arrête pas à la porte des commissariats : il se lit dans les urnes, où policiers et militaires ont voté massivement pour le RN.

C'est dans ce climat que le gouvernement choisit d'élargir la confiance plutôt que le contrôle.

L'autruche ne voit rien, mais elle arme.


LE PRIX DU SILENCE VARIABLE

Une démocratie se mesure aussi à ce qu'elle accepte de regarder en face.

La nôtre a appris à trier ses alarmes.

Selon l'origine de la menace, elle déclenche le scandale ou impose la discrétion.

Quand la menace vient de l'islamisme, l'État enquête, audite, légifère.

Quand elle vient de l'extrême-droite, et plus encore quand elle porte l'insigne, il détourne le regard.

Et il accorde en plus des largesses à ceux qu'il refuse de contrôler.


Ce silence est une politique.

Il protège une illusion : celle d'une menace qui viendrait toujours d'ailleurs.


Nommer une menace, c'est commencer à s'en protéger.

Refuser de la nommer, c'est lui laisser le champ libre.

Posons les mots.

Enfin.



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