Chronique 39 - Guiche : le salut nazi qui n'est pas une bavure
- Lucie Fourcade
- 26 mars
- 8 min de lecture
Du salut nazi de Guiche au vote RN dans les casernes : anatomie d'un système.
Avant d'aller plus loin, une précision me semble nécessaire : cette chronique n'est pas "anti-flics". Elle dénonce des abus, des failles, et un système.
Il existe des femmes et des hommes qui portent l'uniforme avec intégrité, qui font un métier difficile, et qui méritent le respect que leur fonction commande.
C'est précisément parce que cet uniforme représente quelque chose (la protection de tous, sans distinction) que ce qui se passe à Guiche, dans les chiffres du Défenseur des droits ou dans les urnes, ne peut pas être balayé d'un revers de main.
Critiquer un système, ce n'est pas insulter ceux qui le servent honnêtement.
C'est leur rendre service.
En France, les violences policières s'accumulent au rythme d'une actualité qui ne surprend plus : Nahel, les Gilets jaunes mutilés, les contrôles au faciès systématisés.
Mais quand une vidéo filmée le 14 mars 2026 à Guiche montre deux hommes en polo "gendarmerie" lancer des insultes racistes et faire un salut nazi, quelque chose bascule.
Derrière l'acte individuel, une réalité structurelle : un corps professionnel qui vote à 67 % pour l'extrême-droite, une idéologie partagée avec le RN, et un processus de fascisation de la société dont les violences policières sont à la fois le symptôme et le moteur.

LE SALUT QU'ON NE PEUT PLUS IGNORER
Le 14 mars 2026, une soirée festive à Guiche, dans les Pyrénées-Atlantiques.
Deux hommes portant des polos floqués "gendarmerie" sont filmés.
L'un se félicite d'avoir "attrapé trois bougnoules ce soir".
L'autre renchérit : "trois Arabes en moins".
Puis le premier, dans un élan qui ne laisse aucune place à l'interprétation, lève le bras et scande : "Heil !".
Un salut nazi.
En direct.
En riant (source ICI / France Bleu).
La vidéo, initialement diffusée en story privée sur Instagram, a été rendue publique le 18 mars par le mouvement Ipeh Antifaxista (lien de la vidéo).
Le parquet de Bayonne a ouvert une enquête.
L'un des protagonistes serait, selon les informations publiées, un militaire de la gendarmerie nationale (source Planet.fr).
Réaction officielle : condamnation ferme du préfet, procédure pénale ouverte, déclaration sur "l'incompatibilité avec les valeurs du service public".
Réaction de fond : aucune.
Car ce qui caractérise la réponse institutionnelle aux violences et aux propos racistes dans les forces de l'ordre, c'est précisément cette mécanique bien rodée : condamner le geste, protéger le système.
Nommer l'individu, absoudre la culture.
Parler de "dérapage" pour éviter de parler de racine.
Mais cette fois, l'image ne ment pas.
Et derrière Guiche, ce sont des décennies d'enquêtes, de données, de témoignages et de condamnations qui convergent vers une seule réalité : ce n'est pas une bavure.
C'est un symptôme.
CE QUE DISENT LES CHIFFRES, ET CE QU'ILS CONDAMNENT
Mettre en cause les violences policières en France, c'est encore, pour une large partie de la classe politique et médiatique, une posture militante.
Une vision partisane.
Un excès de gauche.
Les chiffres, eux, ne militent pas.
En juin 2025, le Défenseur des droits a publié les résultats d'une enquête nationale sur les relations entre forces de sécurité et population : 26 % des personnes interrogées déclarent avoir subi au moins un contrôle d'identité au cours des cinq dernières années, contre 16 % en 2016.
Mais ce chiffre global masque une réalité bien plus discriminante : les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes ont douze fois plus de risques de subir un contrôle dit "poussé", avec palpation, fouille ou conduite au poste (source Défenseur des droits).
Douze fois.
52 % des personnes contrôlées disent n'avoir reçu aucune justification.
19 % rapportent des comportements jugés non professionnels : insultes, tutoiement, brutalités.
Ces chiffres ne viennent pas d'un collectif militant.
Ils viennent de l'institution indépendante chargée de défendre les droits fondamentaux.
En juin 2025 également, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné la France pour contrôle d'identité discriminatoire.
Pour la première fois dans l'histoire judiciaire du pays, la CEDH a formellement reconnu que l'État français avait violé l'interdiction de discrimination dans ce domaine (source Twog).
Ce n'est plus une opinion.
C'est un arrêt de justice.
Et pourtant, rien ne change structurellement.
L'IGPN (Inspection Générale de la Police Nationale), chargée des enquêtes internes, continue d'être critiquée pour son taux de classement sans suite.
Les matricules RIO (numéro d'identification individuel que chaque agent des forces de l'ordre est légalement obligé de porter de manière visible sur son uniforme depuis 2014) restent illisibles.
La chaîne hiérarchique se tait.
L'impunité prospère.
Et l'impunité n'est pas un accident.
C'est un choix.
QUAND LES FORCES DE L'ORDRE VOTENT POUR L'EXTRÊME-DROITE
Le lien entre violences policières et idéologie d'extrême-droite n'est pas une intuition.
Il est documenté.
En 2017, l'Ifop publiait un sondage pour le magazine de gendarmes L'Essor : 51 % des gendarmes déclaraient vouloir voter pour Marine Le Pen au premier tour de l'élection présidentielle.
La tendance, déjà forte en 2012, s'était accentuée élection après élection (source Ifop / L'Essor).
Aux législatives de 2024, une étude du Cevipof pour la Fondation Jean-Jaurès, Le Monde et l'Institut Montaigne l'a mis en chiffres définitifs : les policiers et militaires ont voté à 60 % pour l'extrême-droite au premier tour (RN, Reconquête, listes ciottistes).
Au second tour, ce chiffre atteignait 67 %.
Et seulement 7 % pour le Nouveau Front Populaire (source Cevipof / Fondation Jean-Jaurès).
Ces chiffres ne disent pas que chaque policier est un fasciste.
Ils disent quelque chose de bien plus profond : qu'une profession entière partage majoritairement une vision du monde où l'ordre prime sur les droits, où la hiérarchie prime sur la justice, où "certaines populations" sont perçues comme des ennemis intérieurs plutôt que comme des citoyens à protéger.
C'est exactement le logiciel idéologique du RN.
Ce parti défend une conception de la police comme bras armé d'un ordre ethniquement défini.
Il soutient les policiers "coûte que coûte".
Marine Le Pen l'a dit elle-même sur LCI : "sauf démonstration par la justice qu'ils ont commis un délit".
Autrement dit : la présomption d'innocence à l'envers, appliquée non aux victimes, mais aux agents de l'État.
Cette convergence idéologique n'est pas abstraite.
Elle se traduit, dans les commissariats et les casernes, par une culture du silence, de la solidarité corporatiste, et du mépris pour les victimes qui osent porter plainte.
Elle se traduit, dans les urnes, par un vote massif pour le parti qui promet de protéger les forces de l'ordre de toute sanction.
Le racisme ne commence pas avec le bras tendu de Guiche.
Il commence bien avant, dans les couloirs des brigades, dans les plaisanteries tolérées, dans les supérieurs hiérarchiques qui ne voient rien.
L'IDÉOLOGIE PARTAGÉE : CE QUI RELIE LE VOTE ET LA VIOLENCE
Il ne s'agit pas ici d'affirmer qu'un policier qui vote RN est nécessairement violent.
La corrélation n'est pas une causalité individuelle.
Il s'agit d'affirmer quelque chose de plus structurel : l'idéologie du RN et la culture dominante dans une partie des forces de l'ordre partagent les mêmes fondements, les mêmes réflexes, les mêmes angles morts.
Le premier : la hiérarchisation des citoyens.
Pour le RN, certains sont plus Français que d'autres, selon leurs origines, leur religion, leur couleur de peau.
Dans les pratiques policières documentées, les contrôles au faciès, les humiliations systématiques, les insultes enregistrées dans des podcasts ou des stories Instagram produisent exactement cette hiérarchie : certains corps méritent protection, d'autres méritent surveillance.
Le deuxième : l'impunité comme doctrine.
Le RN refuse quasi systématiquement toute réforme de l'IGPN, toute commission indépendante, toute obligation renforcée de porter un matricule visible.
Il défend l'idée que questionner la police, c'est affaiblir l'ordre.
Cette culture de l'impunité est celle-là même qui permet à un militaire de faire un salut nazi lors d'une soirée "gendarmerie" et de rester en service.
Le troisième : la violence comme outil politique.
L'historienne Ludivine Bantigny et le sociologue Ugo Palheta l'analysaient dès 2021 : nous sommes entrés dans une "phase de fascisation" qui se traduit, entre autres, par des violences policières quasi impunies, une répression accrue des mouvements sociaux, et un autoritarisme de plus en plus assumé (source Bantigny & Palheta, Le Poing).
Cette phase ne nécessite pas qu'un parti fasciste soit au pouvoir.
Elle se nourrit de l'atmosphère, du discours, des permissivités accordées.
Chaque fois que le RN justifie une violence policière avant même que la justice ait statué, il contribue à installer cette culture.
Ce processus n'est pas propre à la France.
Il suffit de regarder ce qui se passe en dehors de nos frontières pour comprendre où il mène.
FASCISATION : LE PROCESSUS QUE LA FRANCE REFUSE DE NOMMER
Regardons donc ce qui se passe ailleurs, et ce qui s'est déjà passé.
Aux États-Unis, Trump a signé dès son retour au pouvoir un décret pour "libérer" la police de ses contraintes légales, retirant les accords conclus avec des dizaines de services accusés de violences racistes.
Le Projet 2025 le formulait explicitement : éliminer les enquêtes fédérales sur les abus policiers.
Ce n'est pas un dérapage.
C'est une doctrine (source Human Rights Watch).
Et la France, qui observe Trump avec consternation, ferait bien de se regarder dans le miroir.
L'histoire des régimes autoritaires enseigne la même leçon, partout : la violence d'État ne surgit pas du néant le jour où un dictateur prend le pouvoir.
Elle s'installe avant, dans les pratiques tolérées, dans les silences institutionnels, dans les corps de sécurité qu'on laisse faire.
En Allemagne, la police de Weimar a fourni une grande partie des cadres de la Gestapo. En France sous Vichy, l'épuration de la police n'a pas visé ses éléments violents : elle a visé à en installer de plus violents encore.
La question n'est donc pas : sommes-nous déjà en régime fasciste ?
La question est : quels processus permettent au fascisme de devenir possible ?
Ce processus a un nom : la fascisation.
Pas le fascisme accompli : le glissement progressif où les garde-fous tombent un à un, où l'impunité se normalise, où la violence ciblant les minorités devient acceptable, puis banale, puis justifiée.
En France aujourd'hui, plusieurs signaux convergent : des saluts nazis dans des cortèges d'extrême-droite traversant Lyon sans être dispersés ; une minute de silence à l'Assemblée nationale pour un militant identitaire ; des syndicats policiers qui tiennent des discours de plus en plus radicaux sans sanction ; et une vidéo de Guiche que le pays regarde, consterné, mais dont il ne tire aucune conséquence politique sérieuse (source Franceinfo).
Ce n'est pas de la fatalité.
C'est de la politique.
Le philosophe Frédéric Lordon le formulait en 2023 : la République policière n'est peut-être qu'une configuration transitoire dans un mouvement appelé à se poursuivre (source Le Monde diplomatique).
Ce mouvement est déjà en marche.
CE QUE GUICHE NOUS DIT DE NOUS
Une vidéo de 17 secondes.
Un salut nazi.
En riant.
En polo gendarmerie.
Et demain, tout continuera exactement comme avant.
Le parquet instruira.
Le préfet condamnera.
Un communiqué parlera de "valeurs incompatibles avec le service public".
L'homme sera peut-être sanctionné.
Peut-être.
Et dans les casernes, dans les commissariats, dans les couloirs où personne ne voit rien, 67 % continueront à voter pour le parti qui leur promet qu'on ne les embêtera plus avec tout ça.
C'est ça, la vraie obscénité de Guiche.
Pas le bras levé : le fait que ce bras se lève dans un pays qui a décidé, collectivement, de ne pas regarder ce qu'il signifie.
La démocratie ne meurt pas d'un seul coup.
Elle meurt chaque fois qu'on appelle ça une bavure.
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