top of page

Chronique 45 - Classé ennemi d'État

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 31 mars
  • 7 min de lecture

Quand le pouvoir fabrique ses ennemis faute d’avoir des idées.


Depuis le 2 février 2026, La France insoumise est officiellement classée à l’extrême gauche par le ministère de l’Intérieur.

Une première depuis la création du mouvement en 2016.

Présentée comme un simple ajustement technique du nuancier électoral, cette décision est en réalité un acte politique délibéré.

En construisant une symétrie artificielle entre deux "extrêmes", le macronisme ne défend pas la République : il cherche à s’y maintenir par défaut, sans programme, sans bilan, par exclusion de l’adversaire le plus dangereux pour lui.

Le mot est lâché : diabolisation.


Lucie Fourcade

LE TAMPON DE BEAUVAU

Le 2 février 2026, une circulaire du ministère de l’Intérieur tombe sur les bureaux des préfets.

Dans un tableau de "blocs de clivages" destiné au nuancement électoral des municipales, La France Insoumise apparaît pour la première fois dans la colonne "extrême gauche", aux côtés de Lutte Ouvrière et du Nouveau Parti Anticapitaliste.

Le Parti communiste français, lui, reste classé "gauche".

Un détail révélateur.


Cette décision n’est pas anodine.

Depuis la création du mouvement en 2016, LFI avait toujours été rangée dans le bloc de la gauche.

Une décision du Conseil d’État en mars 2024 l’avait encore confirmé, jugeant "non contestable" ce positionnement.


Le ministère de l’Intérieur, désormais dirigé par Laurent Nuñez, a donc décidé de rompre avec une classification jugée stable par la plus haute juridiction administrative.

Il l’a fait deux mois avant un scrutin municipal, et en prenant soin de classer simultanément l’UDR d’Éric Ciotti à l’extrême-droite.

La symétrie est le message (source franceinfo).


Les justifications du ministre sont, à l’examen, d’une fragilité confondante.

Laurent Nuñez invoque trois "indices" devant les caméras de BFMTV : une "remise en cause très forte de l’autorité judiciaire", des "accusations systématiques contre la police qui tue", et des "appels à la désobéissance civile".

Critiquer la justice est une liberté publique.

Dénoncer les violences policières est un droit constitutionnel.

Quant à la désobéissance civile, elle a un nom dans l’histoire républicaine : la résistance. Le ministre confond opposition frontale et subversion, radicalité de discours et menace pour l’État.

Il ne fait pas de la sociologie politique.

Il fait de la stratégie électorale.


CE QUE DIT LA SCIENCE POLITIQUE

Les historiens et politistes sont presque unanimes : l’étiquette "extrême-gauche" appliquée à LFI est intellectuellement inexacte.

Dans une tribune publiée par Le Monde, l’historien Nicolas Roussellier l’affirme sans détour : la notion d’extrême-gauche désigne des mouvements qui privilégient une lutte subversive et révolutionnaire, hors du système électoral.

LFI n’entre pas dans cette catégorie (source Le Monde / environnementsantepolitique.fr).


Le mouvement de Jean-Luc Mélenchon cherche à faire élire son chef à la présidence de la République.

Il a noué des alliances électorales avec les socialistes, les communistes et les écologistes au sein du Nouveau Front Populaire en 2024.

Il porte dans son programme l’idée d’une VIe République, non le renversement du régime.

Il promeut une "révolution citoyenne par les urnes" : expression incompatible avec la définition historique de l’extrême-gauche, qui honni toute forme constitutionnelle de changement politique.

Ce qui définit LFI, c’est la gauche radicale, non l’ultragauche.

La nuance n’est pas stylistique.

Elle est fondamentale.


La réalité de l’extrême-gauche française (Lutte Ouvrière, le NPA) se revendique elle-même comme telle.

Elle rejette le parlementarisme comme instrument de changement, conteste la légitimité du cadre électoral et refuse les alliances avec les partis réformistes.

LFI, elle, dépose des recours devant le Conseil d’État.

Elle réclame des comptes au gouvernement devant l’Assemblée nationale.

Elle défend la Constitution quand le pouvoir la contourne.

Cela ne ressemble pas à une force qui veut abattre le système.

Cela ressemble à une force qui veut le gouverner.


Ce que produit cette confusion, c’est une amnésie politique collective.

En transformant un abus de langage médiatique en catégorie officielle d’État, le ministère de l'Intérieur habille un choix politique en décision technique.

Les mots perdent leur sens.

Le public perd ses repères.

Et l’extrême-droite réelle, elle, continue de se banaliser.


Mais accordons aux défenseurs du classement le bénéfice de l'objection.


MAIS ENFIN, ILS FONT QUAND MÊME PEUR

On nous objectera, c'est inévitable, que LFI n'est pas exactement un parti de tout repos.

Les pugilats à l'Assemblée nationale.

Les positions sur Gaza jugées trop tranchées.

Les tensions internes.

Mélenchon lui-même, dont le style autocratique agace jusque dans ses propres rangs. Tout cela est réel.

Tout cela mérite débat.

Mais confondre l'inconfort politique avec la subversion d'État, c'est confondre un voisin bruyant avec un pyromane.


Un parti qui crie fort dans l'hémicycle n'est pas un parti qui veut brûler l'hémicycle.

Un mouvement dont le chef polarise n'est pas un mouvement dont le chef prépare un coup d'État.

Une ligne sur Gaza qui dérange les chancelleries occidentales n'est pas une ligne qui place LFI hors du champ démocratique, sauf à considérer que la politique étrangère dissidente est désormais un critère d'extrémisme.


Ce que décrit le ministère de l'Intérieur n'est pas un danger pour la République.

C'est une opposition qui dérange le pouvoir.

La nuance est exactement celle qui sépare la démocratie de ce qui vient après.


LA MÉCANIQUE DE LA SYMÉTRIE

La doctrine politique d’Emmanuel Macron repose depuis 2017 sur un postulat simple : il existe deux extrêmes, symétriques et également dangereux, entre lesquels le "bloc central" incarne la raison.

Ce cadre narratif n’a de sens que si les deux extrêmes existent avec la même intensité et la même légitimité.

Sans cela, le centre disparaît.

Il ne reste plus qu’une droite et une gauche, un choix politique réel, une alternative programmatique.

Le classement de LFI à l’extrême-gauche s’inscrit dans cette logique.


Quelques semaines plus tard, en plein entre-deux-tours des municipales, Emmanuel Macron déclare au Conseil des ministres que "les extrêmes, où qu’ils soient, demeurent dangereux pour la République".

La formule est chirurgicale.

Elle ne nomme personne.

Elle équivaut tout le monde.

Elle positionne l’exécutif comme arbitre équitable d’un match entre monstres (source Public Sénat).


Mais la symétrie est fausse.

Critiquer l’autorité judiciaire n’est pas équivalent à réclamer la préférence nationale.

Appeler à la désobéissance civile n’est pas équivalent à promouvoir la remigration.

Voter 47 motions de censure n’est pas équivalent à prôner la supériorité d’une race sur une autre.

D’un côté, une gauche radicale qui joue le jeu des institutions en les poussant à leurs limites.

De l’autre, une extrême-droite héritière directe du Front National, condamnée pour des détournements de fonds publics, dont les cadres historiques ont des liens vérifiables avec des milieux néo-nazis.


Le macronisme, lui, ne propose pas de programme.

Il ne défend pas un bilan.

Il se contente d’exister par négation, comme le seul espace où les "déraisonnables" ne peuvent pas entrer.

C’est une stratégie de survie.

Elle nécessite que les deux extrêmes restent visibles, menaçants, et surtout équivalents.

Pour cela, il faut fabriquer l’un d’eux.

C’est ce qui vient d’être fait, place Beauvau, avec l’autorité de l’État.


QUAND LE CENTRE PENCHE À DROITE

Si le macronisme se présente comme un rempart contre les extrêmes, ses actes récents racontent une autre histoire.

Une histoire documentée.


En septembre 2025, le journaliste Wally Bordas publie Palais Bourbier, chroniques d’une France ingouvernable chez Le Figaro.

Ce qu'il révèle est accablant : entre les deux tours des législatives de 2024, Emmanuel Macron aurait appelé personnellement des candidats de son camp engagés dans des triangulaires contre le RN et le NFP, pour leur demander de se maintenir.

Se maintenir, dans ce contexte, c'est mathématiquement favoriser le Rassemblement National.

Un proche du président confirme dans l’ouvrage : "Emmanuel Macron voulait une majorité RN. Il a été surpris par l’ampleur du front républicain" (source contre-attaque.net).

Le rempart avait une porte dérobée.


Aux municipales de 2026, le schéma se répète.

À Paris, la liste de Sarah Knafo (proche de l’extrême-droite zémmouriste) se retire au profit de Rachida Dati (LR-MoDem), offrant ses électeurs patriotes au bloc central.

Le macronisme, structurellement affaibli sur tout le territoire, ne survit que dans ces arrangements.

Jamais contre le RN.

Toujours contre LFI.


Ce n’est pas un centrisme.

C’est une droitisation progressive, assistée et assumée, maquillée par le discours des extrêmes symétriques.

Un pouvoir qui dîne à droite et désigne la gauche comme danger public.

Le vrai extrême, ici, n’est pas celui qu’on désigne.


LE PRIX DE L’ÉTIQUETTE

La diabolisation de LFI ne produit pas qu’un effet électoral à court terme.

Elle restructure le débat démocratique dans une direction profondément dangereuse.


Premier effet : la banalisation de l’extrême-droite réelle.

Plus LFI est présentée comme une menace équivalente au RN, plus ce dernier apparaît comme une force "normale" du paysage politique.

Pendant qu'on agite l'épouvantail à gauche, Marine Le Pen continue de prendre ses aises sur les plateaux.

Sans qu'on lui rappelle d'où elle vient.


Deuxième effet : la fracture de la gauche.

En donnant une arme légale à ceux qui, au sein du PS et des Écologistes, refusent toute alliance avec LFI, le classement administrative devient un instrument de division interne.


Plusieurs candidats socialistes aux municipales 2026 ont préféré perdre seuls plutôt que de gagner ensemble.

Des villes de gauche de longue date sont tombées à droite (source Les Surligneurs).

Le ministère de l'Intérieur peut se féliciter du résultat.


Troisième effet : la démobilisation populaire.

Ceux qui votent LFI (jeunes, précaires, relégués des quartiers populaires) sont aussi ceux qui abandonnent les urnes le plus vite quand ils se sentent trahis. 

Être rangé par l'État dans la catégorie des indésirables ne donne pas envie de défendre ses institutions.

Ça donne envie de les laisser à ceux qui s'en servent contre vous.


À un an de la présidentielle de 2027, le risque est celui-ci : un second tour entre le RN et un héritier du macronisme, dans lequel la gauche, fracturée et diabolisée, n’aurait plus de candidat crédible.

Ce n'est pas une hypothèse.

C'est un calcul.

Et il se déroule exactement comme prévu.


CE QUI RESTE QUAND LES MOTS MENTENT

Classer LFI à l'extrême-gauche n'est pas un acte de connaissance politique.

C'est un acte de guerre politique.

Il s'agit de construire, avec l'autorité de l'État, un épouvantail à la mesure d'un pouvoir incapable de se défendre sur le terrain des idées.

Le macronisme n'a plus de projet.

Il lui reste une arme : le label.


L'histoire républicaine a une mémoire.

On a traité Jean Jaurès de démagogue.

Le Front Populaire d'anarchie.

La Résistance de terrorisme.


Les minorités combatives ont toujours été les premières désignées comme "extrêmes" par ceux qu'elles menaçaient.

La méthode est ancienne.

Elle ne devient pas légitime parce qu'elle est signée place Beauvau.


La vraie question n'est pas : LFI est-elle d'extrême-gauche ?

La vraie question est : qui a intérêt à ce que vous le croyiez ?

Un camp politique en décomposition, qui a choisi le couteau des étiquettes faute d'avoir les mots pour convaincre. 

Reconnaissons-le pour ce qu'il est : non pas la défense de la République.

Mais sa confiscation.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

🔔 Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" en bas de page pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister ! ✊

👉 Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.

Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.

Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page