Chronique 247 - Milices et forces de l'ordre : quand le brassard rencontre l'uniforme
La violence d'État renoue avec l'idéologie d'extrême-droite.
Des miliciens d'extrême-droite ont attaqué des manifestants.
Des membres des forces de l'ordre les ont laissé faire.
D'autres sont allés jusqu'à collaborer.
Une trahison des valeurs démocratiques.

LES PIRES SE TIENNENT LA MAIN
Dans ma dernière chronique sur le sujet, j'ai décrit des milices d'extrême-droite qui frappaient des cortèges sous le regard passif de certaines unités, alors que leurs appels avaient été repérés à l'avance (Milices d'extrême-droite : l'État savait et a laissé faire).
Laisser faire, c'était déjà grave.
On sait désormais que, par endroits, ce fut bien davantage.
Le média Bon Pote s'est procuré les échanges du groupe Telegram "Entraide citoyenne Nice", l'une des boucles nées de l'appel de l'influenceur Alpha Rise à protéger les commerçants.
Avant la manifestation, des organisateurs y font état de contacts avec la police pour convenir d'un moyen d'être reconnus et de ne pas être inquiétés (source : Bon Pote).
Après la journée, l'un d'eux la résume ainsi : "La police était avec nous depuis le début" (source : Bon Pote).
À Montpellier, même tonalité.
Au soir du 24 octobre, un administrateur de la boucle "Entraide citoyenne Montpellier" se félicite d'une "bonne coopération avec les forces de l'ordre", puis assure qu'il y a eu coordination avec la police à chaque fois (source : Le Poing).
Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, soutient qu'à aucun moment la police n'a protégé ces groupes (source : ICI).
Les miliciens affirment le contraire, et s'en vantent.
Entre la parole d'un ministre et celle des hommes qu'il dit ne pas avoir protégés, il y a désormais des images.
LA JUSTICE A CAUTIONNÉ
L'Observatoire des libertés publiques de Montpellier (OLM) et la Ligue des droits de l'Homme (LDH) ont publié un rapport de 25 pages sur la journée du 24 octobre, vidéos découpées image par image.
Le document reste prudent : ses rapprochements entre individus reposent sur les tenues, sans valoir identification formelle (source : Le Poing).
Ce qu'il décrit n'en est pas moins accablant.
Rue de la Loge, un groupe au brassard blanc frappe des manifestants devant un cordon de compagnies républicaines de sécurité (CRS), qui n'intervient pas.
Quand la charge des CRS arrive, elle vise le cortège.
Pendant les interpellations, un homme en civil, un tissu blanc dépassant de sa poche, frappe une personne au sol en même temps que les policiers qui l'entourent.
Devant l'office de tourisme, trois hommes sans aucun signe de police frappent un manifestant à terre, puis les CRS prennent le relais : la victime est interpellée, celui qui frappait repart sans être contrôlé (source : Le Poing).
Reste le dernier maillon, et c'est le plus grave.
À Montpellier, un jeune homme sans casier judiciaire, capturé par des porteurs de brassard blanc puis remis à la police, a été condamné deux jours plus tard en comparution immédiate à six mois de prison avec sursis.
Le juge a lui-même reconnu à l'audience qu'il avait été interpellé par l'une de ces milices.
Selon sa défense, il avait été roué de coups pendant sa capture.
Ceux qui l'avaient capturé n'ont pas été inquiétés (source : Le Poing).
Une milice a mené l'arrestation, et la justice l'a prise telle quelle.
Le droit est pourtant clair.
Tout citoyen peut appréhender l'auteur d'un délit flagrant, mais pas se substituer aux forces de l'ordre (source : Légifrance).
En 2024, la Cour de cassation a confirmé la condamnation d'Alexandre Benalla et de Vincent Crase pour immixtion dans une fonction publique : ils avaient participé à des interpellations de manifestants alors que les forces de l'ordre étaient présentes en nombre suffisant (source : Le Monde du droit).
Hier, la justice condamnait ceux qui le faisaient.
Aujourd'hui, elle condamne celui qui l'a subi.
Ce jugement n'est pas tombé dans le vide.
Deux jours avant la manifestation, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, exigeait des procureurs une "extrême fermeté" contre les violences commises en marge des mouvements sociaux (source : La Relève et La Peste).
Le Syndicat de la magistrature dénonçait déjà ces consignes, et appelait à cesser de réprimer la jeunesse pour la faire taire (source : Actu-Juridique).
Une consigne d'extrême fermeté, des coups de miliciens qui en relèvent tout autant, et au tribunal, un seul prévenu : le manifestant qu'ils avaient capturé.
La milice arrête.
Des policiers récupèrent.
Le tribunal condamne.
De la rue au prétoire, la boucle est bouclée.
CES AGENTS QUI RÊVENT DU BRASSARD
La porosité ne s'arrête pas au trottoir.
Elle passe aussi par les téléphones.
Le média Blast a plongé dans les canaux Telegram créés par Alpha Rise.
Derrière la promesse "pas de violence, pas de politique", il y a trouvé des militants de groupuscules néonazis et identitaires, des photos d'armes, des insultes racistes, des appels à l'affrontement, et parmi les membres, des policiers et d'anciens militaires (source : Blast).
À Nice, l'un des membres de la boucle affirme être policier, partage des informations qu'il dit tenir de son travail et remercie les participants (source : Bon Pote).
À Montpellier, un membre affiche en photo de profil l'insigne d'un peloton de surveillance et d'intervention de la gendarmerie (PSIG), et l'initiative aurait reçu le soutien d'anciens policiers et gendarmes (source : Le Poing).
Ces faits ont un terreau.
J'ai déjà montré qu'aux législatives de 2024, les policiers et les militaires avaient voté très majoritairement pour l'extrême-droite (Violences policières : le lien que la France refuse de voir).
Un vote reste un choix libre et légal.
Mais quand une partie d'un corps partage la vision du monde de ceux qui défilent au brassard blanc, la frontière entre l'uniforme et la bande devient une simple question de tenue.
Le deux poids, deux mesures saute alors aux yeux.
Il y a quelques semaines, des lycéens qui réclamaient des professeurs étaient gazés et interpellés, au point que leurs enseignants ont dû faire rempart de leur corps (Répression policière : quand les profs doivent faire rempart).
Le 24 octobre, des hommes cagoulés qui frappaient des manifestants ont pu se replier derrière les lignes.
Je tiens à la distinction, parce qu'elle est juste.
À Nice, onze militants d'ultradroite ont été interpellés dans leurs voitures avant de passer à l'acte, avec des gazeuses et des matraques (source : Bon Pote).
Des policiers ont donc fait leur travail ce jour-là.
Leur action prouve que l'arrestation était possible.
Elle rend plus inexcusable encore ce qui s'est passé ailleurs.
LE MONOPOLE QUI FUIT
Dans une démocratie, une seule violence est dite légitime : celle de l'État.
Le sociologue Max Weber l'a théorisé dès 1919 : l'État moderne se définit par le monopole de la violence physique légitime.
Légitime ne veut pas dire illimitée.
Cette violence n'est acceptée que parce qu'elle est encadrée par la loi, exercée par des agents identifiés, proportionnée à la menace, et qu'elle doit rendre des comptes devant un juge.
Retirez ces garanties, il ne reste que la force.
Un milicien n'offre aucune de ces garanties.
Sa violence est illégitime par nature.
Quand des membres des forces de l'ordre lui laissent la rue, lui délèguent une interpellation ou frappent à ses côtés, ils lui prêtent ce qu'il n'a pas : l'apparence de la légitimité.
Le coup de pied du milicien se fond dans le geste du policier.
La violence privée se blanchit au contact de l'uniforme, et l'impunité suit.
Le mouvement inverse est tout aussi grave.
Une violence d'État exercée aux côtés de miliciens perd ce qui la rendait légitime.
Le policier qui frappe avec la bande cesse d'agir au nom de la loi.
Il agit au nom d'un camp.
Le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en tire la conclusion : selon lui, en s'appuyant sur des milices d'extrême-droite dans une quinzaine de villes, l'État central organise de fait le démantèlement de ce monopole (source : Bon Pote).
La présidente de la LDH de l'Hérault, Sophie Mazas, décrit des milices d'extrême-droite devenues les supplétifs de la police, c'est-à-dire une force d'appoint qui agit à ses côtés sans en avoir reçu le mandat (source : Off Investigation).
Les institutions commencent à réagir, lentement.
À Nancy, le procureur a confié à la cellule déontologique de la police nationale une enquête sur l'action des forces de l'ordre, notamment vis-à-vis du groupe d'ultradroite (source : ICI).
À Montpellier, le maire a saisi le procureur en visant une milice d'extrême-droite, et l'OLM comme la LDH attendent toujours la réponse de la préfète à leur demande de rendez-vous (source : Le Poing).
L'Observatoire, lui, décrit un schéma organisé, répété plusieurs fois dans la même journée (source : Le Poing).
Un schéma qui se répète porte un nom : une méthode.
CONFIANCE TRAHIE
La question était : pourquoi l'État a-t-il laissé faire ?
Elle est devenue plus grave : qui, dans ses rangs, a fait avec ?
Laisser agir une milice est une faute.
Coopérer avec elle est une trahison.
C'est brader la violence légitime, ce que la République a de plus grave à confier, à des hommes qui n'ont de comptes à rendre à personne.
La confiance entre le peuple et ses forces de l'ordre était déjà au plus bas.
Elle vient d'être trahie.
Comment demander à un manifestant de se tourner vers un policier, quand il a vu un milicien frapper à ses côtés ?
Comment lui faire croire qu'un uniforme le protège, quand il a vu ses agresseurs s'abriter derrière ?
La défiance ne restera pas d'un seul côté.
Le manifestant verra dans chaque cordon une menace.
Le policier verra dans chaque cortège un ennemi.
Chacun se raidira face à l'autre, et la rue deviendra ce que l'extrême-droite rêve d'en faire : un lieu où le citoyen et l'agent ne se reconnaissent plus.
Les premiers trahis sont les policiers et les gendarmes qui font leur métier avec droiture.
Ce sont eux qui paieront l'addition, sur le terrain, dans chaque regard hostile qu'ils n'ont pas mérité.
Leur uniforme vaut par la ligne qui les sépare de l'homme au brassard blanc.
Chaque coup porté ensemble l'efface un peu plus.
Cette ligne, c'est notre protection à tous.
Elle exige des enquêtes indépendantes, des noms, des sanctions.
Sans elles, il faudra appeler les choses par leur nom : quand l'uniforme et le brassard frappent ensemble, il n'y a plus de violence légitime.
Il n'y a plus que la violence d'un camp contre l'autre.
Lecornu appelait à choisir son camp.
J'ai choisi le mien : celui de l'éthique.
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