Chronique 248 - Fascisation : le double baromètre
Dernière mise à jour : il y a 5 jours
L'approche bifocale du processus de fascisation.
La fascisation progresse.
Mais la mesurer seule, c'est ne voir que la moitié du tableau.
C'est ignorer la résistance que chaque pays lui oppose (ses citoyens comme ses institutions).
Il fallait une méthode pour voir l'ensemble.
La voici.

LE PROCESSUS EN DEUX DIMENSIONS
En avril, j'ai publié une échelle de fascisation de seize critères, appliquée à six pays, accompagnée d'un calculateur permettant à chacun d'évaluer le pays de son choix.
En la mettant à jour, j'ai constaté qu'elle ne permettait ni une vision d'ensemble, ni une vision juste.
Elle décrivait les forces qui poussent un pays vers le fascisme, mais ignorait celles qui s'y opposent.
Or, comme l'ont montré Ugo Palheta et Ludivine Bantigny, la fascisation est un processus, et non un état : une période incertaine, qui prépare le fascisme sans le rendre inévitable (source : Éditions Textuel). Son issue dépend d'un rapport de forces.
En mesurer une seule conduit à une analyse incomplète.
J'ai donc construit une méthode qui évalue chaque pays selon deux dimensions :
La fascisation rassemble les transformations qui rapprochent un pays du fascisme : celles du discours, des institutions, des libertés, des pratiques de violence et de discrimination, et des rapports entre les élites et l'extrême-droite.
La résistance rassemble les actions effectivement menées pour s'y opposer : la mémoire, les contre-pouvoirs, l'information libre, la solidarité et la mobilisation collective.
Les chercheurs mesurent déjà la résilience des États, c'est-à-dire la solidité de leurs institutions.
Cette méthode mesure autre chose : la résistance des pays, c'est-à-dire ce que font réellement, face à la fascisation, leurs citoyens comme leurs institutions.
Ces deux dimensions sont mesurées séparément et présentées en parallèle.
Elles ne sont jamais additionnées ni soustraites, car leur fusion fausserait l'analyse : une mobilisation massive masquerait une loi liberticide, et inversement. Une résistance forte ne rend pas un pays moins fascisé.
Distinctes, ces deux dimensions restent pourtant liées, mais elles ne portent pas sur le même temps.
La fascisation décrit l'état d'un pays à un instant donné.
La résistance n'a pas d'incidence immédiate sur cet état, mais elle renseigne sur ce qui peut encore advenir : elle porte un espoir, une possibilité d'inverser la trajectoire.
D'où l'hypothèse au cœur de cette méthode : un pays faiblement fascisé, mais dont la résistance est très basse, court peut-être un plus grand danger à long terme qu'un pays plus fascisé où la résistance reste forte.
C'est ce que j'appelle l'approche bifocale du processus de fascisation : l'observer dans ses deux dimensions, la menace et la résistance.
Le double baromètre en est l'outil pratique.
La théorie complète, avec ses définitions, ses principes et ses limites, se trouve dans le document à télécharger en bas de page.
VINGT CRITÈRES POUR MESURER LA MENACE
La jauge de fascisation passe de seize à vingt critères, répartis en cinq familles de quatre : le discours, les institutions, les libertés, la violence et les discriminations, la dynamique sociale.
Le principe ne change pas : chaque critère vaut 1 s'il est documenté et significatif, 0 sinon.
Les seize critères d'origine s'appuyaient sur deux références.
D'un côté, Umberto Eco et son "fascisme primitif" (ou "ur-fascisme"), c'est-à-dire les traits qui reviennent dans tous les fascismes, quelle que soit leur époque.
De l'autre, Ugo Palheta et son analyse de la fascisation comme processus.
Les quatre nouveaux critères viennent de travaux que ma première version n'exploitait pas encore :
Élections sous pression. Le politiste Steven Levitsky, auteur avec Daniel Ziblatt de La Mort des démocraties, a montré que les démocraties meurent aujourd'hui moins par des coups d'État que par les urnes elles-mêmes, quand ceux qui gouvernent en tordent les règles.
Droit à deux vitesses. Umberto Eco relevait déjà que le fascisme exploite la peur de la différence. Ce critère mesure le moment où cette peur devient loi : des règles qui ne s'appliquent pas de la même façon selon l'origine ou la religion.
Offensive contre les femmes et les minorités sexuelles. Le philosophe Jason Stanley a montré que le fascisme se nourrit de la défense d'un ordre patriarcal et de la peur entretenue envers les minorités sexuelles.
Alliance des élites avec l'extrême-droite. L'historien Robert Paxton l'a démontré : le fascisme n'arrive jamais seul au pouvoir. Il y est porté par une droite conservatrice qui croit pouvoir le contrôler. Ugo Palheta prolonge cette analyse dans l'édition augmentée de La nouvelle internationale fasciste, où il décrit les liens entre ces mouvements et de riches mécènes (source : Ombres Blanches).
La lecture se fait en quatre paliers : vigilance de 0 à 5, fascisation enclenchée de 6 à 10, fascisation avancée de 11 à 15, fascisme de fait de 16 à 20.
La définition de chaque critère figure dans le document à télécharger.
VINGT CRITÈRES POUR MESURER LA RIPOSTE
La jauge de résistance répond à celle de la fascisation, famille par famille.
Au discours répondent la mémoire et le contre-récit.
Aux institutions, les contre-pouvoirs qui tiennent.
Aux libertés menacées, l'information libre.
Aux violences et aux discriminations, la solidarité.
À la dynamique sociale, la mobilisation.
Vingt critères en miroir, sur le même principe binaire.
Ces familles couvrent aussi bien l'action des citoyens que celle des institutions : un jugement compte autant qu'une manifestation.
Une règle les gouverne tous : un critère ne compte que s'il agit.
Une Cour suprême qui existe ne suffit pas, il faut qu'elle ait tranché contre le pouvoir.
Une liberté de manifester inscrite dans la loi ne suffit pas, il faut que la rue puisse être remplie.
Seuls comptent les faits documentés des douze derniers mois, avec un effet visible.
Ce choix s'appuie sur les travaux de la politiste Erica Chenoweth, qui a étudié des centaines de campagnes de résistance civile.
Elle en a tiré une règle devenue célèbre : à de rares exceptions près, aucun gouvernement n'a résisté à une mobilisation pacifique réunissant 3,5 % de sa population lors d'un pic (source : Center for American Progress).
D'autres recherches confortent l'hypothèse de l'approche bifocale : les capacités de résistance d'un pays pèsent surtout pour empêcher la dégradation démocratique, beaucoup moins pour s'en relever une fois qu'elle a eu lieu (source : Political Studies).
La jauge de résistance se lit elle aussi en quatre paliers : résistance en veille de 0 à 5, naissante de 6 à 10, organisée de 11 à 15, debout de 16 à 20.
DEUX JAUGES POUR SIX PAYS
Depuis avril, le contexte s'est assombri.
Pour la première fois, Reporters sans frontières (RSF) classe plus de la moitié des pays du monde en situation "difficile" ou "très grave" pour la liberté de la presse (source : RSF).
Pour comparer avec avril, j'ai réévalué la situation de l'époque avec la nouvelle grille de vingt critères.
La France gagne deux points de fascisation, l'Italie et Israël un point chacun.
L'Allemagne reste stable.
Les États-Unis et la Russie atteignaient déjà le maximum.


France
La France vient de franchir le seuil du fascisme de fait.
Ce qui l'y fait basculer porte un nom : la milice.
Le 24 octobre, des groupes d'extrême-droite masqués, brassard blanc au bras, ont attaqué des manifestants dans une quinzaine de villes (Milices d'extrême-droite : l'État savait et a laissé faire).
Le ministre de l'Intérieur assure "qu'à aucun moment la police ne les a protégés" (source : Le Monde).
Les messages des miliciens racontent pourtant une coopération avec des membres des forces de l'ordre (Milices et forces de l'ordre : quand le brassard rencontre l'uniforme).
S'y ajoutent des interdictions de manifester et des couvre-feux en série, dans lesquels Amnesty International voit un glissement du gouvernement vers des pratiques autoritaires (source : Amnesty International).
Mais la France a aussi la jauge de résistance la plus haute des six pays.
Entre 550 000 et 800 000 personnes ont manifesté le 17 octobre (source : LCP).
Des juges ont annulé une interdiction de manifester (source : i24NEWS).
Parmi les critères qui manquent, le plus lourd est le front commun : la primaire unitaire de la gauche s'est effondrée (source : Votons 2027).

Italie
Battue par référendum sur sa réforme de la justice, Giorgia Meloni a fait voter une loi électorale qui offre 70 députés et 35 sénateurs supplémentaires à la coalition qui dépasse 42 % des voix (source : L'Espresso).
La résistance tient surtout par le monde du travail : les dockers de 21 ports ont fait grève pour refuser de décharger des armes (source : Il Fatto Quotidiano).

Allemagne
L'Alternative pour l'Allemagne (AfD) a remporté la Saxe-Anhalt avec 43,8 % des voix (source : deutschland.de), et préside désormais un parlement régional, une première pour l'extrême-droite depuis 1945 (source : Noovo).
Le score de fascisation reste pourtant stable : ces victoires renforcent des critères déjà cochés, et la notation binaire mesure la présence d'un mécanisme, pas son intensité.
En face, environ 31 000 personnes ont manifesté contre le congrès de l'AfD à Erfurt (source : Arab News), et la Cour constitutionnelle a jugé arbitraire l'arrêt brutal de l'accueil des Afghans menacés (source : ZDF).

États-Unis
En une seule année, le score de démocratie libérale mesuré par l'institut suédois V-Dem a chuté de 24 %, et le pays est passé de la 20e à la 51e place mondiale (source : V-Dem).
Mais plus de 8 millions de personnes ont défilé le 28 mars dans environ 3 300 localités (source : States Newsroom), soit environ 2,4 % de la population, de plus en plus près du seuil de Chenoweth.
Des juges ont rendu au gouverneur de Californie le contrôle de sa Garde nationale (source : ILRC).
Les élections de mi-mandat du 3 novembre diront si les urnes restent un rempart.

Israël
Le Parlement a adopté une loi sur la peine de mort qui viserait presque uniquement des Palestiniens (source : Human Rights Watch).
Avant les législatives, le Likoud a annoncé qu'il demanderait l'exclusion de partis arabes du scrutin (source : i24NEWS).
Les deux listes à majorité arabe se dirigent pourtant vers un nombre record de sièges (source : France 24), et la Haute Cour continue de trancher contre le ministre de la Justice (source : The Times of Israel).

Russie.
OVD-Info, la principale organisation de défense des prisonniers politiques, a été classée "extrémiste" (source : Human Rights Watch).
La résistance survit dans les lettres envoyées aux détenus, depuis la Russie et depuis l'exil (source : The Moscow Times).
Ce 3 sur 20 ne mesure pas le courage de celles et ceux qui écrivent encore.
Il mesure ce qu'un régime parvient à écraser.
Vous pouvez aussi évaluer le pays de votre choix.
Le calculateur, mis à jour avec les deux jauges, analyse les quarante critères et affiche côte à côte le score de fascisation et le score de résistance.
Ses résultats sont une première estimation, à vérifier et à discuter.
LA PROMESSE QU'ON SE DOIT DE TENIR
La jauge de fascisation dit où en est un pays.
La jauge de résistance dit où il peut encore aller.
Seule leur lecture conjointe donne une vision juste.
Appliquée au monde actuel, cette lecture révèle deux mouvements simultanés.
La fascisation gagne du terrain, jusque dans des démocraties que l'on croyait solides.
La France vient d'en franchir le seuil le plus grave.
Mais la résistance se lève elle aussi : dans les rues américaines, dans les ports italiens, dans les tribunaux allemands, et jusque dans les lettres envoyées aux prisonniers russes.
"Plus jamais ça" n'est pas un souvenir qu'on commémore.
C'est une promesse, et elle ne se tient pas toute seule.
Elle tient dans chaque manifestation, chaque jugement rendu, chaque lettre envoyée, chaque enquête publiée.
Chacun d'entre nous participe à faire grimper le curseur de la résistance, nous permettant ainsi d'espérer un demain meilleur qu'aujourd'hui.
La méthodologie complète :
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