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Chronique 245 - Milices d’extrême-droite : l’État savait et a laissé faire

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
28 oct.
6 min de lecture

La rue était interdite à tous, sauf à eux. Jusqu’où laissera-t-on faire ?


Ils s’étaient annoncés.

Ils sont venus masqués, ont frappé des manifestants, et beaucoup sont repartis libres.

Le ministre jure qu’on ne protège personne.

Les images racontent autre chose.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

NANCY : UN CORTÈGE, DES PAVÉS, UN ABRI

Le samedi 24 octobre se tenait la deuxième journée de mobilisation contre la vie chère, en soutien au mouvement lycéen (source : France 3 Grand Est).

Dans les rues de Nancy, un groupuscule se présentant comme "anti-casseur", masqué et portant des brassards blancs, s’est fait huer par le cortège (source : France 3 Grand Est).


Ce groupe a un nom, et il a un programme.

Les "Templiers de Nancy", groupuscule rattaché à l’ultradroite, avaient appelé à se rassembler dès le début de la semaine précédente, avec un objectif affiché sur Instagram, avant d’être effacé : protéger les magasins du centre-ville en aidant les forces de l’ordre "à réguler les manifestants" (source : France 3 Grand Est).


Réguler les manifestants.

Des civils masqués, sans aucun mandat, proposaient publiquement de faire le travail de la police contre des citoyens.

Il existe un mot pour cela : une milice.


Leur nom, "Templiers de Nancy", n’a rien d’innocent.

La fascination des extrêmes droites contemporaines pour les croisades et les Templiers est connue et étudiée de longue date.

L’Allemagne nazie puisait déjà dans l’imagerie de la croisade pour enrôler des volontaires français.

En 2011, l’auteur des attentats de Norvège, Anders Breivik, se présentait lui-même comme un dignitaire d’un ordre templier refondé (source : The Conversation).

Se baptiser "Templiers", c’est se rêver en soldats d’une guerre sainte contre un ennemi de l’intérieur.


Après la journée, ils ont revendiqué leur présence sur Instagram (source : France 3 Grand Est).

Et la police savait à qui elle avait affaire : selon le syndicat Unité Police 54 lui-même, leurs identités avaient été relevées avant les faits (source : ICI Lorraine).

Une manifestante présente au cœur du cortège raconte avoir vu le groupe discuter une première fois avec les compagnies républicaines de sécurité (CRS), puis caillasser le cortège avec des pavés, avant de venir se réfugier derrière les CRS, qui l’ont laissé passer et ont gazé les manifestants (source : ICI Lorraine).

Les images le confirment.

Sur les vidéos diffusées par Libération et Mediapart, vers 15h30, rue du Pont-Mouja, les membres du groupe lancent des projectiles sur les manifestants, puis se replient derrière les forces de l’ordre, lesquelles interviennent en direction du cortège (source : France 3 Grand Est).

Les agresseurs trouvent refuge derrière les forces de l'ordre.

Et c’est vers le cortège attaqué que les forces de l'ordre se tourne.


Le syndicat Unité Police 54 évoque une rixe entre ultradroite et ultragauche et affirme que "la police ne prend pas parti" (source : ICI Lorraine).

Une rixe suppose deux camps qui se cherchent.

Sur les images, je vois un cortège syndical, et un groupe venu l’attaquer.


La préfecture de Meurthe-et-Moselle reconnaît la présence de militants d’ultradroite (source : France 3 Grand Est).

Le maire de Nancy a saisi le préfet (source : ICI Lorraine).

La sénatrice Silvana Silvani, du Parti communiste français (PCF), a saisi le procureur de la République et interroge les consignes données par la préfecture, alors que le groupe annonçait sa descente depuis une semaine (source : France 3 Grand Est).


DE NICE À ROUEN : LE MÊME SCÉNARIO

Nancy n’est pas un cas isolé.

Le ministère de l’Intérieur reconnaît lui-même que ces groupes ont agi à Nice, Montpellier, Nancy et dans une dizaine d’autres villes (source : ICI).


À Nice, selon la préfecture, une centaine de militants masqués ont convergé vers le centre-ville pour affronter physiquement les manifestants (source : Hérault Tribune).

11 militants ont été interpellés dans deux véhicules, certains équipés de masques, de gants, de gazeuses et de matraques.

5 étaient déjà connus des services de police, et une enquête en flagrance a été ouverte (source : HuffPost).

Même le maire Éric Ciotti, allié du Rassemblement national (RN), a condamné ces agressions (source : ICI).

C'est dire...


À Montpellier, le maire Michaël Delafosse qualifie lui-même le groupe de milice d’extrême-droite et a annoncé un signalement au procureur (source : HuffPost).


À Rouen, une vidéo publiée par le média Blast montre des identitaires attaquer des manifestants devant la police (source : HuffPost).

Les agresseurs ont ensuite scandé "la rue, la France, nous appartient", et une enquête pour violences aggravées a été ouverte (source : Yahoo Actualités).

La rue leur appartient : c’est exactement ce que cette journée a semblé leur confirmer.


À Dijon, le parquet a ouvert une enquête après des jets de projectiles sur les manifestants attribués à des militants d’extrême-droite (source : ICI).


À Lyon, une vingtaine de militants ont défilé en scandant des slogans nationalistes (source : LyonMag).


Le même jour, dans de nombreuses villes, avec le même prétexte, le visage masqué, l’équipement prêt.


Ce que l’extrême-droite de rue n’avait encore jamais réalisé, s’inviter dans un mouvement social national pour s’y poser en force d’ordre, elle l’a tenté partout à la fois, sur tout le territoire.

Laurent Nuñez lui-même y a vu, le soir même, "une première dans une manifestation" (source : HuffPost).


Et les cibles étaient choisies.

Ce sont des cortèges syndicaux, lycéens, des manifestants contre la vie chère qui ont été frappés.


Qu’un chef d’orchestre existe ou non, la partition est la même partout.

Une extrême-droite de rue qui apprend à se synchroniser, à s’équiper, à s’annoncer sans rien craindre : c’est un cap franchi.

Et un cap franchi sans conséquence est un cap que l’on franchit de nouveau, sans hésiter.


LE BRASSARD BLANC

Le prétexte, Beauvau le formule lui-même : ces groupes s’étaient donné pour mission de protéger les commerces, et ont plus souvent, en réalité, cherché l’affrontement (source : ICI).

Le ministre de l’Intérieur va plus loin : selon lui, ils sont venus avant tout pour s’en prendre à leurs adversaires politiques, comme ils le font d’habitude (source : Yahoo Actualités).

La protection des vitrines n’était qu’un costume.


Ce costume avait été essayé.

À Lyon, le lundi précédent, quelque 200 militants d’ultradroite s’étaient greffés à un rassemblement de soutien aux commerçants et aux forces de l’ordre, avant de défiler dans la Presqu’île (source : Lyon Capitale).


Un brassard blanc, c’est un signe d’autorité.

Ces hommes ne viennent pas contre l’ordre : ils viennent prétendre l’incarner.

Ils se rêvent en supplétifs, ces auxiliaires qui complètent une force officielle sans en avoir reçu le mandat.


Et le costume est habile.

Défendre les commerçants, soutenir les forces de l’ordre : ce sont les mots de l’État, ceux qu’une partie de l’opinion a envie d’entendre quand des vitrines tombent.

En les empruntant, la violence d’extrême-droite se donne des airs de civisme.


Le jour où un pouvoir trouve ces supplétifs commodes, la frontière entre l’ordre public et l’ordre milicien ne tient plus qu’à une consigne.


ÇA SE DÉCIDE EN HAUT

Le mardi 20 octobre, le ministre de l’Intérieur avait demandé aux préfets d’interdire les manifestations revendicatives susceptibles de troubler l’ordre public (source : franceinfo).

La rue était fermée aux citoyens.

Elle est restée ouverte à d’autres.


Laurent Nuñez a confirmé que ses services avaient détecté des appels venus des mouvances d’ultradroite, identitaires et nationalistes (source : Sud Radio).

À Nancy, on l’a vu, les identités des Templiers avaient même été relevées avant les violences.

L’État savait qui, quand et où.

Beauvau reconnaît pourtant que les miliciens d’ultradroite "n’ont pas systématiquement été interpellés", la priorité étant d’éviter les pillages (source : Sud Radio).

Face aux accusations, le ministre s’agace : "Non, on ne protège personne, certainement pas" (source : Orange Actu / AFP).

Il a demandé aux préfets de saisir la justice et évoque d’éventuelles conséquences administratives (source : ICI).

Après coup.


Certains policiers et gendarmes ont fait leur travail ce jour-là : à Nice, 11 militants ont été arrêtés avant même de pouvoir frapper.

La preuve que c’était possible.

Ailleurs, des unités ont laissé repartir les agresseurs, ou se sont tournées vers le cortège qu’ils venaient d’attaquer.

Entre ces deux attitudes, il y a une consigne.

Et une consigne se décide en haut.


JUSQU’OÙ ?

En France, le mot milice a une histoire.

Sous l’Occupation, des Français ont endossé un uniforme pour traquer d’autres Français, au service d’un pouvoir qui avait choisi son camp.

Ceux qui se rêvent aujourd’hui en auxiliaires de l’ordre marchent, qu’ils le sachent ou non, dans ces pas-là.


Le 24 octobre, l’État a fermé la rue à ceux qui réclamaient de quoi vivre, et l’a laissée à ceux qui jouaient les supplétifs.

Chaque agresseur reparti libre a appris une chose : il peut revenir.

Plus nombreux, mieux équipé, plus sûr de lui.


La question n’est pas de savoir si quelques agents ont failli.

Elle est de savoir qui a fixé les priorités ce jour-là, et pourquoi une menace annoncée depuis une semaine n’en faisait pas partie.


Jusqu’où laissera-t-on faire ?

Cette question, vous devez la poser.

Et la reposer, jusqu’à obtenir une réponse.



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