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Chronique 246 - L’anonymat, la réflexion qui déchaîne les passions

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
28 oct.
5 min de lecture

Lâcheté ou nécessité ? J’ai choisi un nom de guerre, et voici pourquoi.


Mon pseudonyme, on me le reproche parfois.

Mes détracteurs en ont fait une pique (si peu aiguisée).

Certains abonnés, eux, ont ouvert un débat.

Sécurité ou précaution d’un autre temps ?

La France d’aujourd’hui me donne chaque semaine une raison de plus de rester dans l’ombre.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

RÉSISTANCE D’HIER, RÉSISTANCE D’AUJOURD’HUI

Lucie Fourcade, c’est un hommage.

À Lucie Aubrac et à Marie-Madeleine Fourcade, deux femmes qui ont tenu tête à l’occupant.

Aucune des deux n’a combattu sous son nom de naissance.

Aubrac était le nom de guerre de Raymond, son mari, et Lucie l’a gardé toute sa vie.

Marie-Madeleine Fourcade dirigeait le réseau Alliance sous le nom de "Hérisson", entourée d’agents qui portaient tous des noms d’animaux.

Personne ne les a traitées de lâches.


Mes raisons tiennent en peu de mots.

La sécurité. La mienne et celle de mes proches.

La liberté, d’écrire sans calculer ce que chaque phrase coûtera.

Le refus du culte de la personnalité : une idée juste n’a besoin d’aucun visage, et celle qui repose sur une tête tombe avec elle.

Le refus de la "gloire", enfin.

Je ne cherche ni reconnaissance ni notoriété.

Je cherche des lecteurs qui pensent par eux-mêmes.


L’anonymat a aussi son revers.

Derrière un faux profil, certains se permettent n’importe quoi, et la haine en ligne atteint des sommets.

En 2025, le Pôle national de lutte contre la haine en ligne a enregistré 1 072 dossiers, un record depuis sa création en 2021 (source : Le Courrier de l’Atlas).


Le masque n’explique pas tout pour autant.

Une étude de l’université de Zurich portant sur plus de 500 000 commentaires a montré que les auteurs de messages haineux signant de leur vrai nom étaient même plus nombreux que les anonymes (source : ScienceDaily).

Je reste sidérée de voir des pères de famille, leurs enfants en photo de profil, me cracher des ignominies, parfois à caractère sexuel.

À visage découvert.

Sous leur propre nom.


Le problème n’est donc pas le nom.

C’est l’éthique.

L’anonymat, comme tout, en exige.

Le pseudonyme ne me dispense de rien.

Je signe chaque texte.

Je source chaque fait.

J’assume chaque mot.

Mes lignes n’engagent que moi, et elles restent les mêmes, quel que soit le nom en bas de la page.


"NOUS NE SOMMES PLUS EN 40"

C’est vrai.

Regardons donc où nous en sommes.


Aider un exilé peut toujours vous conduire au tribunal.

Amnesty International relève des entraves administratives, des intimidations, du harcèlement et des poursuites contre celles et ceux qui viennent en aide aux personnes exilées (source : Amnesty International).

Une proposition de loi visant à mettre fin au "délit de solidarité" a encore dû être déposée à l’Assemblée nationale en janvier 2026 (source : Assemblée nationale).


Parler de la Palestine est devenu un risque judiciaire.

Selon Mediapart, plus de 350 personnes ont été condamnées pour apologie du terrorisme en deux ans (source : Assemblée nationale).

L’eurodéputée Rima Hassan a comparu à Paris en octobre pour apologie du terrorisme (source : Paris Match).

Le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau a voulu dissoudre par décret le collectif Urgence Palestine (source : Amnesty International).

Le 14 avril 2026, les forces de l’ordre sont intervenues à Sciences Po et à la Sorbonne contre des dizaines d’étudiants mobilisés pour la Palestine, une répression condamnée par la Ligue des droits de l’Homme (LDH) (source : LDH).


Le constat d’ensemble est posé.

La LDH et la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) décrivent une régression profonde et structurelle des libertés publiques en France (source : FIDH).


Rien de tout cela ne ressemble à 1940.

Tout cela ressemble à ce qui le précède.


CE QUE MON PSEUDONYME ENCAISSE À MA PLACE

Je parle d’expérience.


YouTube a fermé ma chaîne après une vidéo sur la Palestine.

Cette même vidéo est toujours visible sur Facebook, qui n’y a rien trouvé à redire.


En quelques mois, j’ai reçu des milliers d’injures et de menaces.

J’en ai fait un Reel, "Fafland", pour que vous mesuriez le niveau.

Associé à un pseudonyme, ce torrent reste gérable.

Associé à mon prénom ?

À ma rue ?

À mes proches ?


Regardez ce qui arrive à ceux qui ont un nom et un visage connus.

Après la condamnation de Marine Le Pen, la présidente du tribunal a dû être placée sous protection policière (source : Europe 1).

Dès les réquisitions, des menaces de mort contre la magistrate et les deux procureurs avaient été publiées sur le site d’extrême-droite Riposte Laïque (source : Brut).

Dans l’hémicycle, le député du Rassemblement national (RN) Jean-Philippe Tanguy parlait de "juges tyrans" (source : Assemblée nationale).

Le parti désigne, la meute s’en charge.

Ces magistrats ont l’État derrière eux.

Moi, je n’ai ni escorte ni institution.

J’ai un nom de guerre.


LES LISTES ARRIVENT TOUJOURS AVANT LES RAFLES

En 1940, personne n’a vu venir les rafles.

On a vu venir un recensement.

La plupart des personnes arrêtées lors de la rafle du Vel d’Hiv l’ont été à domicile, grâce au fichier élaboré par André Tulard à la préfecture de police à partir du recensement d’octobre 1940 (source : Sciences Po).

Un nom, une adresse, une fiche.

Inoffensifs sous un gouvernement, mortels sous le suivant.

Quelques policiers ont prévenu des familles.

Le fichier, lui, n’a prévenu personne.


Un fichier survit toujours au pouvoir qui l’a créé.

Or l’époque rêve de tout identifier.

En 2024, 125 députés de la majorité présidentielle ont réclamé la fin de l’anonymat sur les réseaux sociaux (source : Journal du Geek).

Ironie savoureuse : leur promoteur, Paul Midy, défendait lui-même le pseudonymat (source : LCP).


Et demain ?

Jordan Bardella a déclaré partager, pour l’essentiel, les inquiétudes de Donald Trump sur un "effacement civilisationnel" de l’Europe (source : BBC).

Ses députés multiplient les amendements pour couper les subventions des associations d’aide aux migrants (source : Assemblée nationale).


Outre-Atlantique, le modèle tourne déjà à plein régime : l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), la police de l’immigration de Trump, dispose d’un budget record de plus de 120 milliards de dollars d’ici 2029 pour ses centres de détention et ses expulsions à la chaîne (source : Politis).


Si le RN arrive au pouvoir, nos libertés ne tomberont pas d’un coup.

Elles seront rabotées.

Une loi, puis une autre.

Une dissolution, puis une autre.

Jusqu’au jour où, probablement, les rafles toucheront notre voisinage direct, à tous.

Je ne veux pas attendre que mes voisins se fassent rafler par une ICE made in France pour me préparer.

Et tant mieux si le pire n’arrive jamais.


LÂCHE, DITES-VOUS ?

Mon pseudonyme s’inscrit dans une tradition, celle de la Résistance.

Il obéit à une éthique, celle de répondre de chaque mot.

Il répond à une époque, qui criminalise la solidarité et poursuit la parole.

Il encaisse à ma place des menaces qui viseraient, sans lui, ma famille.

Et il me tient hors des listes, parce que l’Histoire a montré à quoi elles servent.


Ce que vous voyez de moi, c’est une vitrine.

Derrière elle, il y a ce qui doit rester caché : des proches à protéger, et des mains libres pour aider le jour où il le faudra.


On peut me traiter de lâche.

Je préfère durer.

Je fais de mon mieux, et de mon maximum, chaque jour.

Le jour où il faudra peut-être cacher quelqu’un, je tiens à ce que personne ne sache où j’habite.



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