Chronique 222 - Répression policière : quand les profs doivent faire rempart
Les lycéens réclament des cours, l'État répond par la matraque.
2026 : l'année où les profs en chaîne protègent leurs élèves de la police.
L'État s'en prend à nos enfants, et il sait pourquoi : quand la jeunesse tient, tout le pays se lève.

DES ÉLÈVES QUI RÉCLAMENT DES PROFS
Tout est parti de Créteil, au lycée Saint-Exupéry, où plusieurs postes d'enseignants restaient vacants (source : Le Courrier de l'Atlas).
En une semaine, la colère a gagné l'Île-de-France, puis Lyon, Lille, Marseille, Nice (source : Café pédagogique).
Lundi, environ 180 établissements étaient touchés par des blocus (source : franceinfo).
Ce que réclament ces lycéens tient en une liste d'une banalité accablante : des professeurs présents, des classes moins surchargées, des emplois du temps tenables (source : franceinfo).
Au lycée Paul-Éluard de Saint-Denis, les personnels décrivaient dès le 18 septembre une rentrée désastreuse : près de 2 000 élèves sans assistante sociale, une présence infirmière réduite, des effectifs en hausse (source : Plurielle).
Les élèves demandent une chose simple, "être traité comme dans le 16e" (source : HuffPost).
Le décor, je le connais, et vous aussi.
À la rentrée 2026, 4 032 postes d'enseignants ont été supprimés dans les écoles, collèges et lycées (source : Café pédagogique).
En lycée, la moyenne atteint 30 élèves par classe, et elle grimpe depuis des années (source : Assemblée nationale).
Le ministère invoque la baisse démographique.
Moins d'élèves, donc moins de profs, et les classes restent pleines.
Admirez la logique.
Les lycéens ont commencé par les voies polies.
L'Union syndicale lycéenne rappelle qu'ils ont d'abord tenté les pétitions et les manifestations, sans obtenir la moindre réponse (source : Le Courrier de l'Atlas).
Alors ils bloquent.
Des élèves qui ferment leur lycée pour obtenir des cours.
Ils ne fuient pas l'école.
Ils se battent pour elle.
INTERPELLER, GAZER, REQUALIFIER
Lundi soir, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez a dressé son bilan : 164 interpellations, et 27 blocages totaux qui ont "justifié" l'intervention des forces de l'ordre (source : franceinfo).
Côté blessés : une douzaine de lycéens, 8 personnels de l'Éducation nationale dont 3 chefs d'établissement, 12 policiers.
Le ministre assure que chaque intervention était justifiée et parle de "violences urbaines" (source : Orange Actu).
Le mot est choisi.
Il transforme une revendication en menace.
Il transforme un adolescent qui veut un prof de maths en émeutier.
Le ministre de l'Éducation, Édouard Geffray, reprend la même formule (source : Café pédagogique).
Il y a eu des débordements, des tirs de mortiers, des policiers blessés.
Ces faits existent.
Ils ne disent rien des milliers d'élèves rassemblés calmement devant leurs grilles.
Une lycéenne de Saint-Denis l'a dit simplement au micro : "Notre but, c'est de nous faire entendre" (source : franceinfo).
Et puis il y a Saint-Ouen-l'Aumône.
Lundi matin, devant le lycée professionnel Château d'Épluches, un lycéen se retrouve au sol.
Un second policier fait usage de son lanceur Cougar, le projectile l'atteint au visage.
L'adolescent est transporté à l'hôpital de Pontoise les dents cassées, et l'IGPN est saisie (source : franceinfo).
Le Cougar tire des grenades lacrymogènes.
Le tir a eu lieu à très courte distance, sans respecter le tir en cloche normalement exigé (source : Police & Réalités).
À bout portant (source : Actu17).
J'ai vu ces images.
Un adolescent à terre, une grenade dans la figure.
Ce gamin pourrait être le vôtre.
Il pourrait être le mien.
Le parquet évoque un contact préalable entre ce lycéen et une policière.
Rien dans ce contact n'explique qu'on vise la tête d'un gamin tombé.
La règle du tir en cloche existe précisément pour protéger les visages.
LE MONDE EN VRAC
Au lycée Paul-Éluard, lundi, des enseignants et des assistants d'éducation se sont placés entre les policiers et les élèves, en formant une chaîne (source : Plurielle).
Des adultes alignés, face aux forces de l'ordre, pour protéger leurs élèves (source : franceinfo).
Regardez bien la scène, parce qu'elle résume tout.
D'un côté, l'État en uniforme.
De l'autre, des adolescents.
Au milieu, les adultes à qui la République confie ces enfants chaque matin.
Ceux-là mêmes dont on supprime les postes.
Ceux qu'on ne remplace pas quand ils manquent.
Ceux qu'on laisse seuls devant des classes de 30.
L'État leur retire les moyens d'enseigner, et ils protègent les élèves avec leurs corps.
Un prof connaît ses élèves par leur prénom.
Il sait lequel dort mal, lequel travaille le soir, lequel se débrouille seul.
Le ministre, lui, les range sous l'étiquette "violences urbaines".
Entre ces deux regards, les profs ont choisi leur camp.
Leurs syndicats ont suivi.
Le SNES-FSU et deux autres syndicats de la FSU soutiennent la mobilisation et dénoncent des interventions policières violentes, avec des blessés et des gardes à vue (source : Café pédagogique).
Dans un pays qui tourne rond, la police protège les enfants.
Chez nous, il faut des profs pour protéger les enfants de la police.
Voilà où nous en sommes.
CE QUE L'ÉTAT A RETENU DE MAI 68
Pourquoi autant de force contre des lycéens ?
Parce que l'État a de la mémoire.
Mai 1968.
La police entre à la Sorbonne pour déloger les étudiants, et le Quartier latin s'embrase sous les matraques et les gaz (source : FranceArchives).
L'émotion gagne le pays.
Le 13 mai, les syndicats appellent à une journée de grève générale.
Elle ne s'arrête plus : le 22 mai, la France compte 7 millions de grévistes (source : FranceArchives).
Des étudiants frappés, et c'est tout un pays qui s'arrête.
Décembre 1986.
En marge des manifestations contre la loi Devaquet, l'étudiant Malik Oussekine, qui ne manifestait même pas, meurt sous les coups de deux policiers.
Deux jours plus tard, le texte est retiré (source : INA).
Les images de gamins frappés ne restent jamais devant les lycées.
Elles entrent dans les salons, les ateliers, les bureaux.
Et ce mardi, le terrain est prêt : les agents publics sont appelés à la grève le jour même où les lycéens sont appelés à bloquer (source : Info du jour).
Les lycéens réclament des profs, les fonctionnaires des moyens : c'est le même combat.
D'où la méthode.
Frapper vite.
Requalifier en "violences urbaines".
Désigner des manipulateurs, comme Sébastien Lecornu qui dénonce la "surenchère irresponsable" des élus insoumis (source : franceinfo).
Mais la matraque a un défaut : chaque lycéen gazé fait lever ses parents, puis tous les autres.
CE CORDON À ÉLARGIR
Ces lycéens sont nos enfants.
Ceux des voisins, des collègues, des amis.
Ils ont demandé ce que l'école leur doit, et l'État leur a répondu par des interpellations, des gaz et une grenade au visage.
Des profs ont fait rempart de leur corps.
Alors la question me brûle, et je vous la pose comme je me la pose : pendant qu'on gaze nos enfants devant leur lycée, où sommes-nous, nous, les adultes ?
Un pays qui envoie la police à des élèves qui demandent des professeurs a fait un choix. Il a choisi de mater sa jeunesse plutôt que de l'instruire.
Le rempart, c'est à nous tous de le tenir.
Ils demandaient des profs.
Ils les ont eus : debout, en première ligne, face à la police.
À nous, les adultes, de rejoindre la chaîne.
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