Chronique 220 - Pédocriminalité : la fabrique du consentement
La Culture de la Pédocriminalité - Enquête sur un système qui fabrique l'impunité n°5
Une idée n’a jamais violé personne. Mais sans elle, l’impunité n’aurait pas de mots.
L’agresseur n’a pas besoin d’une théorie.
L’impunité, si.
Il a fallu qu’une élite savante et lettrée transforme le crime en idée, et l’idée en évidence.
Voici comment on a fabriqué le "consentement" de l'enfant.

UNE IDÉE EN BOUCLIER
Les quatre premiers facteurs de cette série tenaient dans des actes : une loi, un budget, une prescription, un classement.
Celui-ci tient dans des mots.
Un système d’impunité a besoin d’un récit qui le rende acceptable.
Quelqu’un doit expliquer que ce n’est pas si grave, que l’enfant voulait, que la loi exagère.
Ce quelqu’un, dans la France des années 1970, ce ne furent pas des marginaux.
Ce furent des philosophes, des écrivains, des psychanalystes.
J’ai déjà consacré une chronique à l’une de ces voix, Françoise Dolto, qui a suffi à faire passer le silence d’un enfant pour un consentement (Quand Dolto effaçait le viol et rendait l’enfant inaudible).
Elle n’était pas seule.
Elle appartenait à un moment où une part du prestige intellectuel français a mis son autorité au service d’une idée simple et dévastatrice : protéger l’enfant, ce serait le brimer.
LA PÉTITION DE 1977
Les 27, 28 et 29 janvier 1977, trois hommes comparaissent devant la cour d’assises de Versailles.
On leur reproche des "attentats à la pudeur sans violence" sur des enfants de moins de 15 ans.
Quelques jours plus tôt, le 26 janvier, Le Monde publie une lettre ouverte qui réclame leur libération.
Elle est signée par 69 personnes (source : Wikipédia).
Pas n’importe lesquelles : Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Roland Barthes, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Philippe Sollers, Jack Lang, Bernard Kouchner.
Le texte a été rédigé par un écrivain qui, lui, ne cachait rien : Gabriel Matzneff.
Quatre mois plus tard, au lendemain du verdict de Versailles, une seconde lettre paraît dans le même journal.
Elle demande que les "attentats à la pudeur sans violence" sur mineurs cessent d’être jugés comme des crimes, et deviennent de simples délits (source : Le Monde).
Retenez cette demande.
En 1977, une part de l’élite réclamait, noir sur blanc, ce que la justice pratique aujourd’hui sans le dire : faire glisser le viol d’enfant vers le délit.
L’idée d’hier est devenue le rouage d’aujourd’hui.
LE PRESTIGE QUI BLANCHIT
Restait à savoir ce que devenait celui qui écrivait fièrement ces crimes au lieu de les taire.
Gabriel Matzneff a raconté, livre après livre, ses rapports avec des enfants, en France et à l’étranger.
Il ne s’en cachait pas : il en faisait de la littérature.
La France lettrée l’a récompensé.
Six passages chez Bernard Pivot, à Apostrophes, l’émission littéraire la plus regardée du pays.
Le prix Renaudot de l’essai en 2013 (source : La Presse).
Une allocation publique pour écrivain âgé sans ressources.
Sur le plateau de 1990, une seule voix s’est levée pour nommer "l’abus de pouvoir" : celle de la journaliste Denise Bombardier.
Elle fut, elle, copieusement insultée.
Des années plus tard, Bernard Pivot résumera l’époque d’une phrase : la littérature comptait alors plus que la morale.
Tout était visible.
Rien n’était caché.
Il aura fallu attendre 2020 et Le Consentement de Vanessa Springora, abusée à 14 ans, pour que le milieu se réveille (source : Wikipédia).
Et encore : l’enquête ouverte contre Matzneff s’est refermée, faute de délai.
Prescrite.
Voilà le mécanisme.
Le prestige ne cache pas le crime : il le blanchit à la vue de tous.
UNE IDÉE NE VIOLE PERSONNE
Une idée ne viole personne.
Mais elle désarme ceux qui pourraient l’empêcher.
Elle apprend au juge à douter, à la famille à se taire, à la société à trouver ça compliqué.
Elle fournit au crime son vocabulaire : "consentement", "libération", "fantasme".
Et surtout, elle n’a eu besoin d’aucun complot.
Pas de réseau, pas de secret, pas de main cachée.
Des signatures dans le plus grand journal du pays, des prix, des plateaux de télévision, des applaudissements.
C’est plus banal qu’une cabale, et c’est bien pire : c’était respectable.
Reste une gêne.
Cette idée se vendait comme une "libération", donc à gauche.
Mais elle reposait sur la plus vieille prémisse du monde : l’enfant appartient à l’adulte.
"C’est sa fille, elle est à lui", disait Dolto, héritière d’une droite catholique et royaliste.
Un mot de gauche, une racine de droite, le même corps d’enfant.
C’est là que les facteurs se rejoignent.
C’est l’objet du prochain volet.
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