Chronique 118 - Quand Dolto effaçait le viol et rendait l'enfant inaudible
- Lucie Fourcade
- 12 juin
- 4 min de lecture
Comment une icône de l'éducation a recouvert le viol d'un seul mot : "consentement".
"Il n'y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes."
Ces mots sur les fillettes violées par leur père, c'est une des plus grandes spécialistes de la psychologie de l'enfant qui les a prononcés.
Une génération de parents l'a écoutée comme une sainte.
Moi comprise.
Voici comment la légende Dolto nous a trompés.

LA PSYCHANALYSTE DE TOUTE UNE NATION
De 1976 à 1978, Lorsque l'enfant paraît fut l'une des émissions les plus écoutées de la radio française, transformée ensuite en livres à grand succès.
Françoise Dolto n'était pas une spécialiste enfermée dans son cercle professionnel : elle était l'autorité parentale de tout un pays.
On lui doit la formule de "l'enfant est une personne" : un concept clé de l'éducation moderne.
De nombreux établissements portent son nom, et sa fille Catherine a poursuivi l'œuvre, des cabinets aux livres pour enfants.
Quand Dolto parlait des enfants, la France l'écoutait.
C'est exactement ce qui rend la suite si dure à entendre.
CE QU'ELLE A VRAIMENT DIT
En 1979, la revue féministe Choisir la cause des femmes, présidée par Gisèle Halimi, publie un long entretien avec Dolto dans un dossier sur les enfants maltraités.
Interrogée sur l'inceste père-fille, elle répond : "Il n'y a pas de viol du tout. Elles sont consentantes" (source : CheckNews).
Elle ajoute que la fille "adore son père et est très contente de pouvoir narguer sa mère", et "qu'il suffit que la fille refuse de coucher avec lui [...] pour qu'il la laisse tranquille".
Sur les femmes battues, dans le même dossier, elle estime que c'est le mari qu'il faut aider.
Deux ans plus tôt, en mai 1977, elle avait signé dans Le Monde la lettre ouverte qui réclamait de réviser la criminalisation des relations sexuelles entre un adulte et un enfant de moins de 15 ans, mettant au centre le "consentement" de l'enfant (source : Le Monde).
Ces propos, longtemps oubliés, ont été ressortis par Le Canard enchaîné en janvier 2020, au lendemain du Consentement de Vanessa Springora.
ELLE SAVAIT CE QU'ELLE DISAIT
Ses défenseurs ont une parade.
Ils rappellent qu'elle fut la première à reconnaître l'enfant comme une personne, et que la qualifier de "défenseuse de la pédophilie" serait un contresens (source : CheckNews).
Ils plaident qu'elle parlait en langage psychanalytique, celui de l'inconscient et du fantasme, pas du réel.
Mais cette défense s'effondre sur trois faits.
D'abord, Dolto est la femme du "parler vrai", de la vulgarisation, de la crudité assumée : on ne peut pas être celle qui parle clair à tout le monde et se cacher, en même temps, derrière un jargon psychanalytique que le non-spécialiste aurait mal compris.
Ensuite, "il suffit que la fille refuse de coucher avec lui" ne laisse aucune place à l'interprétation : c'est une phrase en langage clair, sur un acte réel, qui transforme la non-résistance en accord.
Enfin, l'entretien paraît dans une revue grand public, dans un dossier sur des enfants réellement abusés, à côté d'un commissaire de la brigade des mineurs qui, lui, parle de viol et de chantage.
Si Choisir l'interrogeait, c'est que sa rédaction féministe contestait ses idées.
Des idées qui ont pourtant échappé à la légende qui lui a survécu.
Dolto n'a pas défendu la pédophilie : elle a rendu l'enfant inaudible.
Elle qui présentait les enfants comme "des êtres de langage".
Elle qui plaçait la parole au cœur de la pratique éducative.
Elle a mis l'autorité de la psychanalyse de l'enfance au service d'une idée : la parole d'une victime peut être un désir, et le silence d'un enfant, un consentement.
DROITE ET GAUCHE CONFONDUES
On met volontiers cette complaisance sur le compte de Mai 68 et de ses excès libertaires.
Sur Dolto, c'est encore un contresens.
Élevée dans une famille royaliste d'extrême-droite, catholique traditionnelle, son éducation a été décrite par l'historienne Élisabeth Roudinesco comme "très catholique, d'extrême-droite" (source : Roudinesco).
Sa lecture de l'inceste en garde la marque.
"C'est sa fille, elle est à lui" : une vision patriarcale de la famille, où l'enfant appartient au père.
La figure que l'extrême-droite brandit aujourd'hui contre la gauche pour dénoncer la "décadence du wokisme" venait de son propre camp.
Il faut comprendre que cette complaisance n'a jamais eu une seule couleur politique.
C'est ce qui la rend si difficile à nommer.
CE QU'ON A EFFACÉ DE DOLTO
Comment une telle parole a-t-elle pu se transmettre intacte, sans son poison ?
Parce qu'on ne lit plus Dolto : on avale des versions résumées.
Le travail clinique est enseigné, la part pourrie soigneusement retirée du programme : non par un complot, mais parce qu'une profession vénère celle qui l'a fondée.
Le procédé n'est pas nouveau.
Maria Montessori a coopéré, des années 1920 à 1934, avec le régime de Mussolini (devenu président d'honneur de l'Opera Montessori, pendant qu'elle-même rapprochait sa méthode des principes fascistes) avant de rompre.
Cette décennie a été soigneusement effacée des biographies, au point d'en faire parfois une antifasciste (source : Trema).
Deux marques pédagogiques, deux fondatrices au passé politique honteux, le même nettoyage : la marque protège la marque.
Et c'est ainsi qu'on peut, comme moi, devenir professionnel de l'éducation et vénérer Dolto sans avoir jamais lu la ligne de 1979.
On m'a transmis une Dolto nettoyée.
La construction de mon identité professionnelle en a été abusée.
DERRIÈRE DOLTO, LE SYSTÈME
Dolto n'est pas le problème.
Elle en est le symptôme le plus éclatant.
Derrière elle se tient tout un système (judiciaire, institutionnel, idéologique) qui ne place pas la protection de l'enfance comme priorité d'État.
Ce système, je le déroulerai, pièce par pièce, dans une série à venir.
Mais commençons par mesurer ce qu'une seule voix a pu faire.
Quand l'autorité la plus écoutée de France déclare "qu'il n'y a pas de viol", combien d'enfants devient-il impossible d'entendre ?
Et si une seule voix a pu rendre l'enfant abusé inaudible à ce point, combien d'autres pierres soutiennent l'édifice de l'impunité ?
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