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Chronique 134 - La vérité selon Bergé

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 28 juin
  • 5 min de lecture

Comment celle qui veut définir le vrai s’arrange avec lui.


Une ministre s’apprête à écrire dans la loi ce qu’on aura le droit de dire.

La même a déjà menti sous serment.

Avant de lui confier la frontière entre le dicible et l’interdit, il faut regarder son rapport à la vérité.

Il est instructif.


Lucie Fourcade

AURORE BERGÉ ET LES NOMS PRIVÉS DE SENS

Le 9 juillet, Aurore Bergé présentera en Conseil des ministres un projet de loi "contre le racisme et l’antisémitisme".

Le texte filera ensuite au Sénat, puis à l’Assemblée, et le gouvernement promet d’aller vite (source : franceinfo).

Sur le papier, l’intention est irréprochable : qui voudrait s’opposer à la lutte contre la haine ?


C’est précisément la force du dispositif.

On vous présente un texte sous un nom que personne ne peut refuser, et on compte sur ce nom pour interdire le débat sur son contenu.

Mais ce texte a déjà porté un autre nom.

Et la femme qui le soutient a, elle aussi, une histoire avec les noms qu’on donne aux choses.


CHANGER LE CASTING, PAS LE SCÉNARIO

Rappelons brièvement de quoi l’on parle.

La loi Yadan, c’était une proposition censée combattre "les formes renouvelées d’antisémitisme", mais qui, derrière ce nom, glissait des formules juridiquement floues et amalgamait la critique de la politique israélienne avec l’antisémitisme.

Au point de faire craindre, à des centaines de juristes, une atteinte directe à la liberté d’expression (source : Agence Média Palestine).


Sa mécanique de disparition-réapparition, je l’ai déjà démontée : 707 957 signatures contre elle, un texte qu’on efface comme proposition pour le faire renaître comme projet gouvernemental.

Faire passer une censure pour un recul, c’est la technique du retrait, et c’est l’objet entier de la chronique 63 (La loi Yadan et la technique du retrait) : je n’y reviens pas.


Ce qui m’intéresse ici n’est plus le texte.

C’est la main qui le tient.

Car le projet n’a pas seulement changé de statut : il a changé de visage.

Le scénario, lui, n’a pas bougé.

On y retrouve les marqueurs du texte initial : élargissement de la constitution de partie civile pour les associations, extension du délit de négationnisme, durcissement des peines, mesure d’inéligibilité reprise d’Emmanuel Macron (source : franceinfo).

Mais c’est désormais Aurore Bergé qui entre en scène.

Et le choix de l’actrice n’est jamais neutre.

On ne confie pas à n’importe qui le soin de tracer la frontière du dicible.

Alors regardons celle à qui on l’a confiée.

Regardons son rapport, à elle, à la vérité.


LE SERMENT CONTRE LE MAIL

Pour comprendre qui décide ici de ce qui est vrai, il faut remonter au 30 avril 2024.

Ce jour-là, Aurore Bergé, alors ministre des Familles, est auditionnée sous serment par la commission d’enquête sur le modèle économique des crèches : celle née du scandale des crèches privées, du groupe People&Baby, et du livre-enquête de Victor Castanet, Les Ogres.


Devant les députés, elle affirme n’avoir aucun lien personnel, intime ou amical, ni d’accointances avec avec Elsa Hervy, déléguée générale de la Fédération française des entreprises de crèches, autrement dit, la lobbyiste du secteur (source : franceinfo).


Quelques mois plus tard, Castanet sort les documents.

Dans un mail, Bergé qualifie cette même lobbyiste de "copine" qui sera "très aidante pour moi" (source : France Bleu).

Appeler quelqu’un sa copine et jurer sous serment qu’on ne la connaît pas, ce n’est pas une nuance de procédure : c’est un mensonge.

Que la justice n’ait pas su le qualifier ne le rend pas moins lisible.

Entre la parole donnée et la preuve écrite, l’écart ne se discute pas : il se lit.


C’est la deuxième leçon, et la plus importante.

La vérité, ici, n’est pas une donnée extérieure qu’on rapporte.

C’est une version qu’on choisit selon ce qu’elle vous coûte.


MENSONGE : CE QUE LA LOI NE PEUT NOMMER, NOUS LE POUVONS

Il faut être précis, car la précision est notre seule arme.

L’affaire a eu une suite judiciaire : signalement de l’Assemblée à la justice à l’automne 2024, puis information judiciaire pour faux témoignage devant la Cour de justice de la République en janvier 2025.

Et le 20 mai 2026, le parquet général a requis un non-lieu (source : franceinfo).

Aurore Bergé n’a donc été ni mise en examen, ni condamnée.

Cela doit être dit.


Mais lisez le motif, car il est éclairant.

Le non-lieu n’a pas été requis parce qu’elle aurait dit vrai.

Il a été requis parce que l’enquête n’a pas trouvé un lien "personnel, intime ou amical" assez établi pour prouver le mensonge (source : FranceSoir).

La justice n’a pas blanchi sa parole : elle a constaté qu’on ne pouvait pas démontrer la chose qu’elle avait niée.

C’est là toute la différence.

Le droit exige une preuve qu’il n’a pas trouvée ; il s’arrête au seuil.

Nous, nous avons le mail.

Et le mot "copine" n’a pas besoin d’un juge pour vouloir dire ce qu’il veut dire.

Ce que la loi n’a pas pu nommer, la langue commune le nomme sans trembler : un mensonge.


LA MÉCANIQUE DE LA FAUSSE VICTIME

Reliez les fils, et un schéma apparaît.

Un texte qu’on rejette et qu’on rebaptise pour le faire passer.

Un serment qu’on contredit par écrit.

Une procédure qu’on referme sans qu’elle ne tranche rien.

À chaque fois, le même geste : reprendre la main sur ce qui compte comme vrai.


Et à chaque fois, la même parade quand on est pris.

Face aux révélations sur les crèches, Bergé a dénoncé une "demande infondée" et un "naufrage" de la gauche.

Face à l’opposition au texte sur l’antisionisme, elle a dénoncé "une masse de désinformation" et une "vague de haine" (source : franceinfo).


La critique n’est jamais traitée comme une critique.

Elle est requalifiée en agression.

Celui qui conteste devient le coupable.

C’est un système, pas un réflexe isolé : on déplace la charge de la preuve sur celui qui doute.


Il faut nommer ce que cela prépare.

Quand une responsable politique habituée à arranger la vérité obtient le pouvoir de définir, dans la loi, ce qu’on a le droit de dire, sur Israël, sur le racisme, sur tout le reste, ce n’est plus seulement sa parole à elle qui devient flexible.

C’est la nôtre qui devient surveillée.

Et l’extrême-droite, qui rêve depuis toujours de tenir le crayon qui trace la frontière du dicible, observe avec intérêt comment un gouvernement centriste lui défriche le terrain.


QUI DÉCIDE DE CE QUI EST VRAI

Reprenons depuis le début, simplement.

Une ministre a juré une chose ; ses propres mots écrits disaient l’inverse.

Un texte rejeté par des centaines de milliers de gens a été rebaptisé pour passer quand même.

Une enquête s’est refermée non pas parce que la vérité avait éclaté, mais parce qu’elle n’avait pas pu être prouvée.

Trois fois, le même geste : décider de ce qui comptera comme vrai.


C’est cette femme-là qu’on installe à la frontière de la liberté d’expression.

Celle qui écrira dans la loi ce qu’on aura le droit de dire sur Israël, sur le racisme, sur le reste.

Et voilà le vrai danger : elle ne tracera pas cette frontière selon ce qui est vrai, mais selon ce qui l’arrange, exactement comme elle l’a fait pour elle-même.


L’extrême-droite, qui en rêve depuis toujours, n’a même plus besoin de le réclamer.

Un gouvernement centriste est en train de lui montrer la marche à suivre.


Le jour où nous nous apercevrons que la frontière du dicible s’est déplacée, on nous jurera qu’elle a toujours été là.

Et ce jour-là, nous saurons exactement ce que vaut le serment de ceux qui l’auront rédigé.



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