Chronique 135 - Bernard Arnault, ce joueur de flûte qui fait perdre la raison
- Lucie Fourcade
- 29 juin
- 6 min de lecture
Le syndrome du larbin, ou comment des gens qui ne posséderont jamais de yacht en viennent à défendre celui qui en possède deux.
J’ai publié un dessin : un voilier loué 70 euros, à côté du yacht à 228 millions de Bernard Arnault.
Près de 3 000 commentaires sont tombés, et des centaines de gens qui ne posséderont jamais ni l’un ni l’autre se sont levés pour défendre l’homme au yacht.
Comme s’il avait joué d’une flûte qu’eux seuls entendaient.
Ce réflexe a un nom.

LE VOILIER, LE YACHT ET LE CHOIX
Tout commence pendant la canicule.
Sur le plateau de Quotidien, Yann Barthès affirme que, face à la chaleur, tout le monde est "logé à la même enseigne".
Manon Aubry réagit et publie l’image du yacht de Bernard Arnault, histoire de rappeler qu’un milliardaire et un smicard ne vivent pas la canicule de la même façon.
La réponse de la fachosphère ne tarde pas.
Le lendemain, une vidéo privée, tournée à son insu, montre l’eurodéputée en maillot de bain sur un voilier.
L’influenceuse d’extrême-droite Mila la diffuse, des centaines de comptes la reprennent (source 20 Minutes).
Le mot "hypocrite" tourne en boucle.
Regardons les chiffres.
Le voilier d’Aubry : un bateau traditionnel loué en famille pour l’anniversaire de son père, 70 euros par personne et par jour, payés de sa poche.
Le yacht d’Arnault : le Symphony, 101 mètres, acheté 228 millions d’euros en 2015 via une société maltaise, 27 membres d’équipage, héliport.
Et le milliardaire vient d’en commander un autre, 143 mètres, plus de 500 millions, monté pour échapper à la nouvelle taxe sur les holdings (source Mediapart).
D’un côté, 70 euros.
De l’autre, un demi-milliard logé dans un paradis fiscal.
C’est cet écart que mon dessin rendait visible.
Il ne cherchait même pas à défendre Manon Aubry, mais simplement l'intelligence humaine.
Et c’est devant cet écart que des centaines de gens ont choisi leur camp : celui du yacht.
LE SYNDROME DU LARBIN
Ce réflexe porte un nom, et il sonne comme une insulte : le syndrome du larbin.
En sociologie, il désigne le fait de défendre ou de justifier ceux qui exercent un pouvoir sur nous, contre notre propre intérêt.
Le mot pique, mais le phénomène est ancien et sérieusement documenté.
Dès 1576, dans le Discours de la servitude volontaire, Étienne de La Boétie pose une question simple : comment un seul homme peut-il dominer des millions de personnes ?
Sa réponse est vertigineuse.
Le tyran ne tient pas par sa force, mais parce que ceux qu’il domine acceptent de le servir.
Retirez ce consentement, et le colosse s’effondre, privé de sa base.
La servitude, écrit-il, n’est pas toujours imposée par la contrainte : elle est souvent acceptée, parfois même désirée.
Quatre siècles plus tard, le sociologue Pierre Bourdieu donne un nom à ce mécanisme : la violence symbolique.
La domination la plus efficace n’a pas besoin de matraque.
Elle s’installe dans les têtes.
Elle impose une façon de voir le monde qui fait passer l’ordre établi pour naturel, normal, juste.
Les dominés finissent par regarder leur propre situation avec les yeux des dominants.
Et le piège se referme d’autant mieux qu’il reste invisible : on ne combat pas ce qu’on ne voit pas.
Défendre Arnault contre Aubry, c’est donc le signe que cette domination a parfaitement réussi : elle s’est logée à l’intérieur même de ceux qu’elle écrase.
LA PEUR, L’ILLUSION ET LE CONFORT
Reste une question : pourquoi ?
Pourquoi protéger spontanément un homme qui ne saura jamais que vous existez ?
La première raison tient en cette expression : peur du déclassement.
Des chercheurs l’ont montré : certaines personnes payées juste au-dessus du smic s’opposent à une hausse du salaire minimum, par crainte de se retrouver soudain au même niveau que ceux d’en dessous (source Mr Mondialisation).
Défendre l’ordre qui les domine, c’est s’accrocher à leur échelon.
Tant qu’il y a plus bas que soi, on n’est pas tout en bas.
La deuxième raison, c’est l’illusion d’appartenance.
Beaucoup se vivent déjà du côté des gagnants, ou pensent y arriver bientôt.
Alors ils protègent par avance les règles qui, croient-ils, leur profiteront un jour.
On défend le club dont on rêve d’être membre, même quand la porte nous reste fermée.
La troisième, c’est le confort.
Croire que le monde est juste apaise.
Se dire que les riches méritent leur fortune et les pauvres leur sort, c’est reposant.
L’injustice révolte ; l’ordre établi rassure.
Beaucoup choisissent, sans le formuler, le repos.
Ces ressorts sont des réactions humaines, prévisibles, sur lesquelles d’autres ont appris à jouer.
Reste à savoir qui en tire les ficelles.
LA FABRIQUE DU CONSENTEMENT
Car ce consentement ne tombe pas du ciel.
Il se fabrique, tous les jours, méthodiquement.
Commençons par le décor.
En France, 9 milliardaires se partagent l’essentiel de la presse (source Acrimed).
Bernard Arnault à lui seul détient Les Échos, Le Parisien, Paris Match, et contrôle désormais près de 90 % de la presse économique.
Vincent Bolloré tient Canal+, CNews, Europe 1, le JDD.
Autrement dit : les hommes dont on défend la domination sont aussi ceux qui écrivent le récit qui pousse à les défendre.
Ce récit, on le connaît par cœur.
D’un côté, les "créateurs de richesse", les génies, les self-made-men.
De l’autre, les "assistés", les profiteurs, les fainéants.
Répété assez longtemps, ce partage du monde finit par ressembler à une évidence.
On en vient à plaindre le milliardaire qu’on taxe et à soupçonner le chômeur qu’on aide.
L’exemple est tout frais.
Quand un sondage montre que 8 Français sur 10 soutiennent la taxe Zucman sur les ultra-riches, les médias détenus par ces mêmes ultra-riches la présentent aussitôt comme une folie dangereuse (source La Relève et La Peste).
L’opinion n’est pas reflétée : elle est retournée.
Et l’argument-massue ne change jamais : touchez à leurs privilèges, et ils partiront.
La menace du départ est brandie à chaque tentative de faire payer les plus riches.
Bernard Arnault l’a incarnée lui-même : exilé aux États-Unis en 1981 après l’élection de Mitterrand, puis candidat à la nationalité belge en 2012, en plein débat sur la taxe à 75 % : au point que Libération lui consacrait sa une, "Casse-toi riche con !" (source Franceinfo).
Le chantage tient en une phrase : payez, ou nous emportons tout.
C’est, au fond, la menace du joueur de flûte : qu’on cesse de le suivre, et il s’en va en faisant mine d’emporter la ville.
L’extrême-droite, elle, n’a plus qu’à récolter.
Son rôle est de réorienter la colère.
Au lieu de "pourquoi Arnault paie-t-il si peu d’impôts ?", elle impose "pourquoi Aubry a-t-elle le droit de faire du bateau ?".
Un vrai scandale (un mégayacht à 500 millions qui échappe à l’impôt) est enterré sous un faux : une sortie en famille à 70 euros par personne.
La machine tourne, et elle tourne en temps réel sous nos yeux.
LE PIÈGE DU MÉPRIS
Face à ce spectacle, la tentation est immense : hausser les épaules, traiter ces 3 000 commentateurs de larbins, et passer à autre chose.
C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire.
Le mépris est un piège, et il se referme sur nous.
D’abord, il humilie précisément les personnes que nous voulons convaincre.
On ne libère personne en l’insultant.
Ensuite, il confirme la caricature que l’extrême-droite répète sans cesse : "la gauche méprise le peuple".
Chaque sarcasme vient nourrir ce procès.
Enfin, il enferme : quelqu’un qu’on humilie ne change pas d’avis, il se braque et redouble.
Il faut le dire clairement : le larbin n’est pas notre ennemi.
Il est une victoire de l’adversaire.
C’est une personne sur laquelle la machine a fait son travail.
Notre ennemi, c’est la machine, pas la pièce qu’elle a produite.
D’où la seule attitude utile : nommer le syndrome pour démonter le mécanisme, jamais pour écraser celui qui en souffre.
Expliquer plutôt qu’insulter.
Ce n’est pas de la mollesse, c’est de la stratégie.
Chaque personne à qui l’on montre le mécanisme, c’est une personne que la machine peut perdre.
Et c’est précisément ce que l’adversaire redoute : non pas notre colère, mais notre pédagogie.
LE COLOSSE AUX PIEDS D’ARGILE
Revenons à La Boétie.
Le colosse a beau paraître invincible, il repose sur des pieds d’argile : notre consentement.
Il ne tient debout que parce que des mains, en bas, le soutiennent.
Les 3 000 personnes qui ont défendu Bernard Arnault sous mon dessin sont 3 000 mains tendues sous la statue.
Mais ces mains peuvent aussi se retirer.
La fabrique qui produit le consentement peut se démonter : en la montrant, en la nommant, en en exposant les rouages.
C’est tout l’enjeu : refuser à la fois le yacht du milliardaire et le mépris envers ceux qui le défendent.
Le jour où ces mains lâcheront, le colosse tombera de lui-même.
Notre travail n’est pas d’insulter les mains.
Il est de leur montrer ce qu’elles tiennent.
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