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Chronique 193 - Le silence coûte moins cher que la justice

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
26 août
6 min de lecture

La Culture de la Pédocriminalité - Enquête sur un système qui fabrique l'impunité #2

À chaque étage, on a pesé le coût d'un enfant contre celui d'un scandale. L'enfant a toujours perdu.


L'impunité a un prix.

Dérisoire pour ceux qui l'organisent, écrasant pour ceux qui la subissent.

Indemnité plafonnée, accord confidentiel, faillite au bon moment : partout, le silence coûte moins cher que la justice.

Pour tout le monde, sauf pour l'enfant.


Lucie Fourcade

LE CALCUL QU'ON N'AVOUE JAMAIS

Il existe une phrase que personne n'écrit jamais dans un rapport, un jugement ou un communiqué, et qui pourtant gouverne tout : protéger cet enfant coûterait plus cher que l'abandonner.

On ne la formule pas.

On la calcule.


Après l'amorce et le facteur historique, ce facteur-ci est plus froid, plus contemporain, plus vérifiable : l'impunité, aujourd'hui, se chiffre.

À chaque étage du système, l'institution religieuse, l'organisation de jeunesse, la banque, la plateforme, quelqu'un a mis en balance le coût de la vérité et le coût du silence, et le silence l'a emporté parce qu'il était moins cher.


Chacun, isolément, a fait le même calcul, parce que le système les récompensait tous de la même façon.

Ce qui les relie tient en un mot : l'incitation.

Suivez l'argent jusqu'au bout, et vous trouverez une comptabilité, des colonnes, des provisions, des plafonds, là où l'on vous promet des monstres.


ACHETER LE SILENCE

L'outil de base de l'impunité n'est pas la violence : c'est le contrat.

Un accord confidentiel, une indemnité, une clause qui interdit de parler, et l'affaire disparaît des radars sans jamais passer devant un juge.

Le crime n'est pas nié.

Il est soldé.


L'Église de France en offre le cas d'école.

Le rapport Sauvé a estimé à 330 000 le nombre de personnes agressées sexuellement alors qu'elles étaient mineures, depuis 1950, par des clercs ou des laïcs en lien avec l'institution (source : France 24).

En réponse, l'Église a créé un fonds de réparation, le SELAM.

Au 1er février 2024, ce fonds avait versé 17,2 millions d'euros à un peu plus de 500 personnes (source : fonds SELAM), avec une réparation plafonnée à 60 000 euros (source : France 24).


Le plafond dit une chose simple : un préjudice a un maximum, fixé d'avance, quelle que soit l'ampleur du crime.

Et un détail éclaire tout le reste.

Avant la publication du rapport, l'institution affirmait ne pas pouvoir financer ce fonds, que c'était aux fidèles de le faire.

Le rapport paru, elle a réuni 20 millions (source : France 24).

L'argent existait.

Il attendait seulement que le silence devienne intenable.


Voilà la mécanique dans sa clarté : tant que personne ne regarde, réparer coûte trop cher.

Dès que tout le monde regarde, on trouve les fonds.

La dépense n'a jamais suivi la souffrance.

Elle a suivi le scandale.


LA FAILLITE COMME BOUCLIER

Quand les plaintes deviennent trop nombreuses pour être soldées une à une, l'institution change d'outil.

Elle ne paie plus au cas par cas : elle se met en faillite.

Non pour disparaître : pour se protéger.


Le cas des Boy Scouts of America est le plus spectaculaire.

Face à plus de 82 000 plaintes pour abus sexuels, l'organisation s'est placée sous la protection du chapitre 11 des faillites américaines, créant un fonds de 2,46 milliards de dollars (source : NPR).

Mais le montant n'est pas le sujet.

Le sujet, c'est ce que la faillite achète.

En gelant d'un coup toutes les procédures, la manœuvre a bloqué non seulement les procès en cours mais toute poursuite future.

Et surtout, elle a étendu l'immunité à des tiers qui, eux, n'ont jamais fait faillite : assureurs, institutions parrainantes, diocèses catholiques (source : Reuters).


La victime, elle, se retrouve transformée en créance : un dossier plafonné, parfois à quelques milliers de dollars, à prendre ou à laisser, dans une procédure qui l'oblige à parler avant d'être prête.

Reuters a recensé 23 faillites de ce type.

Les Boy Scouts, 21 organisations catholiques, USA Gymnastics : toutes empruntant la même porte de sortie (source : Reuters).


Voilà l'intérêt de revenu à l'état pur.

L'institution ne cherche pas à échapper à toute réparation.

Elle cherche à la plafonner, à la refermer, à s'acheter une immunité définitive pour un prix qu'elle a elle-même négocié.

La faillite, ici, n'est pas une défaite.

C'est un placement.


LE CRIME PAIE

Jusqu'ici, l'argent servait à refermer le crime.

Il peut aussi le rendre possible, et rapporter à ceux qui ferment les yeux.


L'affaire Epstein est, de ce point de vue, une leçon d'économie.

Pendant des années, de grandes banques ont hébergé ses comptes et laissé transiter des sommes considérables.

Une commission du Sénat américain a établi que plus de 1,4 milliard de dollars avaient circulé sur ces comptes, et que les banques n'ont signalé ces mouvements comme suspects qu'après son arrestation, une fois le scandale public (source : Axios).

JPMorgan, à elle seule, aurait touché environ 8,1 millions de dollars de frais pour ce seul client entre 2009 et 2014, selon le rapport de la commission des finances du Sénat.

Entre-temps, l'argent tournait, et les commissions rentraient.


Et lorsque la justice est arrivée, elle n'a pas envoyé de banquier en prison : elle a encaissé des chèques.

JPMorgan a versé 290 millions de dollars aux victimes, Deutsche Bank 75 millions, Bank of America 72,5 millions (source : CNBC).


C'est la définition même d'un coût d'exploitation.

L'amende n'est pas une punition : c'est une ligne au bilan, payée par les actionnaires, calculée pour rester inférieure au profit.

Tant que le crime rapporte plus qu'il ne coûte, aucune sanction financière ne l'arrête.

Elle le tarife.


LA DÉTECTION EST UN COÛT

Il reste un étage, le plus récent et le plus vaste : celui où le crime ne se règle plus dans un bureau feutré, mais circule à l'échelle industrielle, sur les plateformes que nous utilisons tous.

Les chiffres donnent le vertige.

En 2024, la principale ligne de signalement américaine, le CyberTipline, a reçu 20,5 millions de signalements et près de 63 millions de fichiers liés à l'exploitation sexuelle d'enfants (source : Thorn).

Un seul groupe, Meta, concentre l'écrasante majorité de ces signalements : plus de 67 % encore en 2024 (source : NBC News).


Et c'est là que l'économie se dévoile.

Signaler coûte : il faut détecter, modérer, traiter, employer des humains.

Ne pas voir ne coûte rien.

En 2024, le déploiement du chiffrement de bout en bout et d'un système de regroupement des signalements a produit la plus forte baisse jamais enregistrée par l'organisation (source : NBC News).

Moins de signalements ne signifie pas moins de crimes : cela signifie moins de regards.

Pendant que la détection s'éteignait sur les grandes plateformes, les tentatives d'approche sexuelle d'enfants en ligne bondissaient de 192 % (source : Thorn).


La logique est la même qu'aux étages précédents, simplement passée à l'échelle du milliard d'utilisateurs.

La plateforme vit de l'engagement, pas de la sécurité.

Chaque euro dépensé à protéger un enfant est un euro qui ne produit rien.

Alors on optimise : on chiffre, on regroupe, on réduit la visibilité.

Et l'enfant, dans cette économie, cesse d'être une personne pour devenir un contenu parmi d'autres, dont la modération est une charge à comprimer.


DERRIÈRE L'ARGENT, LE CHOIX

Reprenons les quatre étages.

L'accord confidentiel qui referme un dossier.

La faillite qui plafonne la réparation et vend l'immunité à des tiers.

La banque qui encaisse ses frais, puis solde le scandale d'un chèque.

La plateforme qui éteint la détection pour préserver ses marges.

Quatre secteurs qui ne se connaissent pas, quatre logiques différentes, un seul résultat : partout, le silence était l'option la moins chère, et c'est elle qu'on a retenue.


L'argent raconte alors une histoire simple et vérifiable, celle d'arbitrages.

Froids, chiffrés, assumés.

À chaque étage, des gens ont pesé le coût d'un enfant contre le coût d'un scandale, et ils ont tranché.

C'est cela qu'il faut regarder en face : non pas une intention monstrueuse, mais une rationalité ordinaire qui produit des résultats monstrueux.


Alors la question qui traverse toute cette série trouve ici une réponse partielle mais nette.

Comment une société en vient-elle à fabriquer l'impunité de ceux qui agressent ses enfants ?

À cet étage, la réponse tient en une ligne : parce qu'elle a rendu cette impunité rentable, et que rien de rentable ne s'arrête tout seul.


Le prochain facteur ne parlera plus d'argent, mais de machine : celle de l'État lui-même, avec la prescription, les institutions de confiance, les commissions qu'on neutralise.

Car une fois le silence rendu profitable, il fallait encore des rouages pour le rendre légal.


Reste le constat de ce volet, que rien dans les chiffres ne dément : le silence coûte moins cher que la justice, et tant que ce sera vrai, ce sont les enfants qui en paient le prix fort.



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