Chronique 176 - Aux origines de l’impunité
La Culture de la Pédocriminalité - Enquête sur un système qui fabrique l'impunité #1
Protéger l’enfant est une conquête récente. L’impunité, elle, a des siècles.
Protéger l’enfance semble aller de soi.
C’est pourtant une idée récente, et fragile.
Pendant des siècles, même l’enfant des puissants n’a pas été considéré comme une personne : il a été un actif de lignée.
Et ceux qui écrivaient la règle pour le reste du monde commençaient par s’en exempter.

L’ENFANCE N’A PAS TOUJOURS EXISTÉ
L’enfance semble une évidence de la nature.
C’est une invention.
L’historien Philippe Ariès l’a montré dès 1960 : le "sentiment de l’enfance", cette idée que l’enfant est un être à part, qu’il faut protéger et tenir à distance du monde adulte, a une histoire (source Universalis).
Sa thèse a été discutée, nuancée : on parle aujourd’hui d’évolution plutôt que d’absence pure.
Mais l’essentiel tient : l’enfant comme catégorie protégée n’est pas une donnée de nature.
C’est une conquête.
Et ce qui n’est pas une donnée de nature peut être défait.
Là où l’enfant n’est pas reconnu comme une personne, il devient disponible.
Disponible pour le travail, pour l’alliance, pour la stratégie.
Disponible pour ceux qui ont le pouvoir d’en disposer.
LE SANG COMME CAPITAL
Chez les puissants, l’enfant a d’abord servi à une chose : perpétuer et concentrer le pouvoir.
Son corps était un capital, et sa reproduction, un investissement.
Les Habsbourg en ont fait un système.
Pour ne pas diluer leur domination sur l’Europe, ils se sont mariés entre eux : oncles et nièces, cousins, génération après génération.
Le résultat est inscrit dans un chiffre : Charles II d’Espagne naît avec un coefficient de consanguinité de 0,254, l’équivalent d’un enfant né d’un frère et d’une sœur (source La Presse).
Neuf mariages consanguins sur onze en deux siècles.
La lignée s’est éteinte sur cette génétique épuisée.
Avant eux, les Ptolémées d’Égypte avaient poussé la logique jusqu’à l’inceste assumé : sept des treize souverains de la dynastie épousèrent une sœur ou une demi-sœur (source Universalis).
Le principe traverse les siècles.
L’enfant de sang royal n’appartient pas à lui-même.
Il appartient à la lignée, et la lignée décide de son corps.
LES FILLES COMME MONNAIE
Les filles avaient une autre fonction : sceller les alliances.
On les mariait tôt, parce qu’un mariage était un traité, et qu’un traité n’attend pas la majorité.
Le droit le dit sans détour.
Jusqu’à la Révolution, le droit canon fixait l’âge nubile (l'âge à partir duquel on peut se marier) à 12 ans pour les filles, 14 pour les garçons (source Cairn).
12 ans : l’âge légal du mariage, et de tout ce que le mariage autorisait.
Dans les familles régnantes, cette règle n’était pas un plafond lointain, c’était un outil.
On promettait des fillettes, on les envoyait dans des cours étrangères, on scellait l’union dès que la stratégie l’exigeait.
Ce n’était pas caché.
C’était la norme : écrite, bénie, célébrée.
La fille des puissants était une monnaie diplomatique dont le corps entrait dans le calcul.
LE PRIVILÈGE DE L’EXCEPTION
Voici le point qui commande tout le reste.
Les puissants n’ont pas seulement disposé des enfants.
Ils ont fixé pour tous des règles dont ils se dispensaient eux-mêmes.
Les Ptolémées imposaient à leurs sujets l’interdit de l’inceste, et s’unissaient entre frère et sœur au nom de leur nature divine.
En se plaçant au-dessus de la règle commune, ils ne la transgressaient pas : ils s’en déclaraient exemptés.
Ce geste est fondateur.
Il installe une idée qui traversera les siècles : il existe une catégorie d’hommes pour qui la loi sur les enfants ne vaut pas tout à fait.
Le puissant écrit la norme, l’impose au peuple, et se réserve l’exception.
L’impunité ne naît pas d’un raté.
Elle naît d’un privilège assumé.
UN DROIT QUI DATE D’HIER
On aime croire que tout cela appartient à un passé lointain.
Les dates disent le contraire.
En France, il a fallu attendre le Code civil de 1804 pour fixer l’âge du mariage des filles à 15 ans.
Et il a fallu attendre le 4 avril 2006 pour qu’il passe à 18 ans et rejoigne enfin celui des garçons (source Légifrance).
Pour la première fois de notre histoire, la loi cessait de tenir la fille pour mariable plus tôt que le garçon.
2006.
C’est-à-dire hier.
La pleine personne juridique de l’enfant, et singulièrement de la fille, n’est pas un socle antique : c’est une conquête toute fraîche.
Ce qui a été gagné si tard peut se reperdre vite.
LA MATRICE
Le facteur historique n’est pas une collection d’horreurs anciennes que la modernité aurait effacées.
C’est une matrice.
Elle tient en trois pièces.
L’enfant des puissants pensé comme un actif et non comme une personne.
La norme sur l’enfance fixée d’en haut.
Et le puissant qui se réserve l’exception à la règle qu’il impose aux autres.
Ces trois pièces n’ont pas disparu.
Elles ont changé de langage.
Dans les chroniques qui viennent, je vais les retrouver intactes sous des habits neufs : dans l’argent qui achète le silence, dans les institutions qui protègent leurs revenus, dans une justice qui n’ouvre pas la même porte selon qui frappe, dans une idéologie qui a osé rebaptiser l’abus "libération".
La culture de l’impunité a une histoire longue.
Elle commence le jour où le corps de l’enfant est devenu la propriété du plus fort.
Ce jour-là n’est pas derrière nous : il se prolonge.
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