Chronique 223 - La féminité toxique et l'extrême-droite
Dernière mise à jour : 1 oct.
Du marchandage patriarcal au fémonationalisme : comment l'extrême-droite enrôle ses gardiennes.
J'ai disséqué la masculinité toxique.
Il restait à retourner le miroir.
Certaines femmes transmettent, surveillent et défendent l'ordre viril qui les tue.
L'extrême-droite en a fait ses alliées.

LA FÉMINITÉ : UNE AUTRE INVENTION SOCIALE
"Endoctrinées dès leur enfance à croire que la beauté est le sceptre de la femme, leur esprit prend la forme de leur corps et, enfermé dans cette cage dorée, ne cherche qu'à décorer sa prison."
En 1792, Mary Wollstonecraft écrit ces lignes dans Défense des droits de la femme (source : Slate).
Tout est déjà là : l'endoctrinement dès l'enfance, la beauté comme seule valeur, la cage qu'on finit par décorer au lieu d'en sortir.
Plus de deux siècles plus tard, la cage a changé de décor.
Pas de fonction.
La féminité, comme la masculinité, s'apprend.
Ce n'est pas un instinct.
Ce n'est pas un gène.
C'est un un rôle appris, répété, récompensé, puni.
Deux phrases le résument, entendues dans à peu près toutes les familles.
"Sois belle et tais-toi", pour les filles.
"Un garçon, ça ne pleure pas", pour les garçons.
Deux injonctions, un seul système : aux filles, l'apparence et le silence ; aux garçons, la dureté et l'interdiction de ressentir.
Quand j'ai analysé la masculinité, je me suis appuyée sur les travaux de Raewyn Connell (La masculinité toxique et l'extrême-droite).
Connell décrit aussi, face au modèle masculin dominant, un modèle féminin valorisé : celui de la femme qui s'ajuste aux désirs et aux besoins des hommes, et qui reste ainsi à sa place, en dessous (source : Cairn).
Douce.
Serviable.
Désirable.
Discrète.
La sociologue américaine Mimi Schippers en a décrit l'autre face : les femmes qui s'écartent du modèle, en prenant l'autorité ou en montrant leur force, sont mises au ban (source : Cairn).
La femme qui commande est "autoritaire".
Celle qui s'énerve est "hystérique".
Celle qui désire est une "salope".
Le système a un mot pour chaque sortie de route.
Reste la question la plus dérangeante : pourquoi tant de femmes adhèrent-elles à ce modèle patriarcal ?
Pierre Bourdieu y a répondu : une domination efficace a rarement besoin de coups.
Elle s'apprend si tôt qu'on finit par la croire naturelle, jusque dans sa façon de se tenir, de parler, de se juger (source : Cairn).
Les dominées finissent par regarder le monde, et se regarder elles-mêmes, avec les yeux des dominants.
C'est exactement là que commence le sujet de cette chronique.
Car une norme apprise ne se contente pas d'être subie.
Elle se transmet.
Précision fondamentale, la même que pour la masculinité : je vise des comportements, et la mécanique sociale qui les fabrique.
LES FEMMES DANS LA MACHINE TOXIQUE
La masculinité toxique se fabrique entre hommes.
Elle se fabrique aussi dans les cuisines, les cours de récréation, les dîners de famille et les groupes de discussion entre mères.
"Un garçon, ça ne pleure pas" : combien de fois cette phrase a-t-elle été prononcée par une mère, une grand-mère, une enseignante ?
Les femmes portent encore l'essentiel de l'éducation des enfants : elles transmettent donc aussi l'essentiel des injonctions qu'on leur a confiées.
La famille reste un lieu de tri : 51 % des femmes déclarent avoir été moins bien traitées que les hommes dans leur vie de famille, contre 22 % des hommes (source : Observatoire des violences faites aux femmes).
Le Haut Conseil à l'Égalité le mesure sans détour : le sexisme hostile, celui qui méprise ouvertement les femmes, séduit 23 % des hommes, et 12 % des femmes (source : HCE).
Environ 3 millions et demi de Françaises adhèrent à des idées qui justifient la violence contre elles-mêmes (source : Didier Dubasque).
Pourquoi ?
Il y a près de 5 siècles, un jeune homme à peine sorti de l'adolescence a posé la même question pour tout un peuple : comment tant de gens peuvent-ils obéir à un seul, qui n'a d'autre pouvoir que celui qu'on lui donne ?
C'est le Discours de la servitude volontaire d'Étienne de La Boétie.
Sa première réponse : "La première raison de la servitude volontaire, c'est l'habitude" (source : Wikipédia).
On naît dans la cage, on y grandit, on la prend pour le monde.
Sa deuxième réponse est plus glaçante : le tyran tient grâce à une chaîne de relais, 5 ou 6 autour de lui, qui en tiennent 600, qui en tiennent 6 000, chacun profitant d'un peu de pouvoir sur ceux d'en dessous (source : Wikipédia).
Remplacez le tyran par l'ordre viril.
Les relais, ce sont aussi celles qui surveillent les autres femmes en échange d'une place un peu moins basse.
Chez La Boétie, "volontaire" désigne une servitude apprise au point d'oublier qu'elle pourrait cesser.
Elle naît de la contrainte et de l'habitude, jamais d'un libre choix.
En 1988, la sociologue Deniz Kandiyoti a donné un nom moderne à ce calcul : le "marchandage patriarcal".
Faute de pouvoir sortir du système, beaucoup de femmes cherchent à y obtenir la meilleure sécurité possible (source : Gender & Society).
Le contrat tient en trois mots : subordination contre protection (source : Cairn).
À l'échelle d'une vie, le calcul se comprend.
À l'échelle d'une société, il verrouille la cage.
Alors on défend l'ordre qui nous tient.
On juge la jupe de la voisine, on soupçonne la plaignante, on murmure "elle l'a un peu cherché".
Et pendant que le cercle tourne, certaines le paient de leur vie.
En 2024, 107 femmes ont été tuées par leur conjoint ou ex-conjoint en France, un chiffre en hausse de 11 % (source : franceinfo).
Près d'une sur deux avait déjà subi des violences antérieures (source : Public Sénat).
Le pacte promettait la protection.
Il livre des cercueils.
FÉMINITÉ TOXIQUE : NOMMER SANS SYMÉTRISER
Le mot existe.
Il circule.
Et il est piégé.
Depuis qu'on parle de masculinité toxique, certains brandissent une "féminité toxique" fourre-tout, où l'on range tout ce qui serait détestable chez les femmes (source : Métro).
Objectif : décréter un match nul.
Je refuse ce piège.
Je refuse aussi l'angélisme.
Pris au sérieux, sur le même modèle que la masculinité toxique, le mot désigne des comportements que la société encourage chez les femmes, et qui font du mal aux autres comme à elles-mêmes.
Première forme : la violence relationnelle.
Dès l'école, les filles exercent davantage des violences indirectes, rumeurs, rejet, exclusion, quand les garçons privilégient la violence visible (source : Éducation nationale).
La réputation devient une arme.
Et la cible favorite reste la réputation sexuelle des autres filles.
Deuxième forme : la police des corps.
La tenue, le poids, l'âge, la maternité, le célibat : la surveillance des femmes est souvent exercée par d'autres femmes, gardiennes zélées d'une norme qui les écrase toutes.
Troisième forme, la plus politique : la fragilité comme arme.
Les féministes qui travaillent sur le racisme ont un nom pour cela : les "larmes de femmes blanches".
Dans les débats sur le racisme, certaines femmes blanches mettent en avant leurs émotions, et leur peine finit par couvrir la parole des femmes racisées.
L'expression a été popularisée par la journaliste Ruby Hamad (source : Wikipédia).
Retenez-la bien : elle nous mènera tout droit à l'extrême-droite.

Si la féminité s'apprend, elle peut s'apprendre autrement.
Ce baromètre est une carte des possibles, pas un verdict.
La zone orange est celle de la cage : celles qui s'y trouvent sont plus prisonnières que complices.
Et maintenant, la différence qui change tout.
La féminité toxique blesse.
Elle humilie, isole, abîme.
La masculinité toxique tue.
En 2024, les forces de l'ordre ont recensé 138 morts violentes au sein du couple : 107 femmes, 31 hommes (source : Vie publique).
Et lorsque des femmes tuent leur partenaire, plus d'un tiers d'entre elles avaient subi des violences de sa part (source : Arrêtons les violences).
Les femmes ne représentent que 17 % des personnes mises en cause dans les affaires pénales, et 10 % des personnes poursuivies devant un tribunal (source : Ministère de la Justice).
85 % des coups et blessures sont le fait d'hommes, et les femmes représentent 4 % de la population carcérale (source : Insee).
Il n'y a pas de symétrie.
Il y a une asymétrie meurtrière.
Sauf quand la féminité toxique emprunte le bras d'un homme.
LE FÉMONATIONALISME, OU LA FÉMINITÉ TOXIQUE MISE EN ARMES
Mississippi, août 1955.
Emmett Till, 14 ans, noir, est lynché après avoir été accusé par une femme blanche, Carolyn Bryant (source : franceinfo).
Des décennies plus tard, un livre la cite reconnaissant avoir menti sur les avances de l'adolescent (source : NPR).
Elle n'a pas tué.
Sa parole a armé deux hommes.
Voilà le schéma : la femme blanche en danger, l'homme racisé en prédateur, l'homme blanc en vengeur.
Ce schéma a aujourd'hui un nom : le fémonationalisme.
La sociologue Sara R. Farris a forgé le mot en 2012.
Il désigne une stratégie simple : se servir des droits des femmes pour justifier des politiques racistes et anti-immigration (source : Basta!).
Dans ses travaux, le Front national figure parmi les partis qui se sont mis à parler des droits des femmes dans les années 2000, pour paraître plus fréquentables et gagner des voix (source : Cairn).
Au Parlement, ces mêmes partis s'opposent régulièrement aux avancées concrètes : IVG, égalité salariale, convention d'Istanbul (source : Wikipédia).
Les femmes les intéressent quand elles servent d'arme contre l'étranger.
Le collectif Némésis pousse la logique au bout : pour Farris, il représente un "fémonationalisme poussé à l'extrême", qui ne s'intéresse qu'aux femmes blanches françaises (source : Basta!).
À côté des militantes, les influenceuses.
Les tradwives mettent en scène la femme au foyer soumise, entre pain maison et tablier fleuri : toutes n'appartiennent pas à l'extrême-droite, mais le mouvement peut servir de porte d'entrée vers l'idéologie nationaliste blanche (source : Euronews).
En France, Thaïs d'Escufon, ancienne de Génération identitaire, s'est reconvertie en influenceuse antiféministe (source : Euronews).
Entre deux astuces de rangement, certaines glissent la théorie du Grand Remplacement, rendant l'extrême-droite rassurante et décorative (source : L'ADN).
En Italie, la féminité maternelle est devenue un programme : "Je suis Giorgia, je suis une femme, je suis une mère, je suis chrétienne", lançait Giorgia Meloni en 2019 (source : Euronews).
La stratégie paie.
Aux législatives de 2024, les femmes ont contribué autant que les hommes au score record du RN, et aux européennes, elles ont même voté plus souvent que les hommes pour sa liste (source : CNRS).
Le fémonationalisme, c'est le marchandage patriarcal à l'échelle d'une nation.
Soumettez-vous, nous vous protégerons.
De l'étranger.
Or le profil type de l'auteur de féminicide conjugal est un homme de nationalité française (source : franceinfo).
Le danger dort dans le lit conjugal.
L'extrême-droite l'a placé derrière la frontière.
OUVRIR LA CAGE
La féminité n'est pas un problème.
Les femmes ne sont pas le problème.
Le problème, c'est une féminité dressée à accepter le pacte : se taire, se soumettre, se méfier des autres femmes, en échange d'une protection qui n'arrive jamais.
L'extrême-droite n'a rien inventé.
Elle revend ce vieux contrat avec un ennemi neuf.
L'équité ne consiste pas à partager la culpabilité à parts égales.
La masculinité toxique tue.
La féminité complice la laisse tuer, et désigne parfois la cible.
Le cercle vicieux atteint alors sa forme la plus cruelle.
Quand des femmes montent la garde d'un ordre qui les tue.
Ouvrir la cage, c'est refuser de transmettre à nos filles l'obligation de se taire pour plaire, et à nos fils l'interdiction de pleurer.
C'est une sororité sans frontière, qui inclut la femme voilée, la femme exilée, la femme racisée, au lieu de les brandir comme des épouvantails ou des victimes à sauver.
C'est cesser de décorer la prison, et chercher la porte.
La Boétie l'écrivait il y a près de cinq siècles : "Soyez donc résolus à ne servir plus. Et vous voilà libres."
Résister à l'extrême-droite, c'est aussi résister à ce qu'elle fait des femmes.
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