Chronique 35 - La masculinité toxique et l’extrême-droite
- Lucie Fourcade
- il y a 3 jours
- 8 min de lecture
De la manosphère aux urnes : comment l’extrême-droite fabrique ses soldats.
Soyons clairs d’emblée : la masculinité n’est pas un problème.
Les hommes ne sont pas le problème.
Ce qui est un problème, c’est la façon dont une certaine idée de la masculinité, fondée sur la domination, le mépris et la violence, est devenue le carburant d’un projet politique. Celui de l’extrême-droite mondiale.

LA MASCULINITÉ : UNE INVENTION SOCIALE
La masculinité, c’est d’abord ce que la société attend d’un homme.
Pas un instinct.
Pas un gène.
Une construction sociale, historique, culturelle, que chaque époque réinvente selon ses besoins.
La sociologue australienne Raewyn Connell l’a théorisé dès les années 1980 : il n’existe pas une masculinité, mais des masculinités plurielles, hiérarchisées entre elles.
Ce qu’elle appelle la masculinité hégémonique (la norme dominante) impose aux hommes un modèle de domination, de contrôle et de virilité guerrière.
Les autres formes, plus douces, plus empathiques, y sont subordonnées, voire méprisées.
Pierre Bourdieu avait déjà mis le doigt dessus dans La Domination masculine : la masculinité relève d’une loi sociale incorporée, apprise dès l’enfance, si profondément ancrée qu’elle passe pour naturelle.
Ne pas pleurer.
Ne pas montrer sa peur.
Ne jamais demander d’aide.
Ces injonctions ne tombent pas du ciel : elles se transmettent, se punissent, se récompensent.
Précision fondamentale, que l’on ne répétera jamais assez : parler de masculinité toxique ne signifie pas que tous les hommes sont toxiques.
Pas plus qu’analyser la violence routière ne revient à dire que tous les conducteurs sont dangereux.
Il s’agit de nommer des comportements spécifiques.
MASCULINITÉ TOXIQUE : UN POISON POUR LES FEMMES ET LES HOMMES
Le terme "masculinité toxique" a été popularisé dans les années 1990, avant d’exploser avec #MeToo.
Sa définition académique est précise : il désigne les comportements masculins construits sur la domination, le refus de la vulnérabilité, et l’hostilité envers les femmes et les minorités sexuelles.

La blogueuse féministe Amanda Marcotte l’a synthétisé dans une formule restée célèbre: la masculinité toxique, c’est "un modèle de virilité orienté vers la domination et le contrôle, qui perçoit les femmes et les personnes LGBT comme inférieures, qui conçoit le sexe comme un acte de domination, et qui valorise la violence comme seul moyen de s’imposer" (source Slate).
Ses manifestations sont documentées et mesurables.
La répression émotionnelle (l’injonction à ne jamais montrer sa détresse) est l’un des facteurs de risque les plus documentés de suicide masculin.
Les hommes représentent trois quarts des suicides en France.
La recherche de pouvoir sur les femmes, la prise de risque extrême, l’abus de substances, la résistance à tout recours aux soins : ce ne sont pas des coïncidences.
Ce sont les conséquences mesurables d’une norme.
Une étude conduite auprès de 15 000 hommes néo-zélandais a identifié cinq profils distincts.
Résultat : seulement 3,2 % des hommes relèvent d’un profil "toxique hostile", celui qui cumule sexisme hostile, narcissisme et résistance active aux politiques d’égalité.
Mais ce noyau dur, infime en proportion, produit des dommages systémiques (source Psychology of Men & Masculinities).
LE MASCULINISME : DE LA FRUSTRATION À L'IDÉOLOGIE
Le masculinisme n’est pas le masculin du féminisme.
C’est son inverse.
Un contre-mouvement organisé, né dans les années 1990 en Amérique du Nord, structuré autour d’une thèse centrale : les hommes seraient les vraies victimes de la société moderne, spoliés par le féminisme d’un pouvoir qui leur était naturellement dû.
Les chercheurs Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri (UQAM - Université du Québec à Montréal) le définissent précisément comme "un contre-mouvement politique qui s’oppose aux avancées des droits des femmes, en invoquant une prétendue crise de la masculinité" (source The Conversation).
Ce mouvement a prospéré dans les marges du web avant de coloniser les grands réseaux sociaux.
Il s’organise aujourd’hui dans ce que les chercheurs appellent la manosphère : un écosystème de forums (Reddit, 4chan), de serveurs Discord, de chaînes YouTube et de groupes Telegram où circulent des discours haineux, des guides de manipulation sexuelle, et des appels à la "revanche" contre les femmes.
La manosphère n'est pas homogène.
On y distingue plusieurs courants, inégaux en visibilité, mais surtout inégaux en dangerosité.
Au sommet de la pyramide violente : les incels ("célibataires involontaires"), convaincus que les femmes leur refusent des relations sexuelles auxquelles ils auraient droit.
Ce courant est le seul à avoir produit des attentats revendiqués, de la Californie en 2014 aux affaires françaises les plus récentes.
C'est la manosphère qui tue.
Juste en dessous, les MGTOW (Men Going Their Own Way) : séparatistes qui rejettent toute relation avec les femmes.
Moins violents dans les actes, mais matrice idéologique du ressentiment : une haine froide, systématisée, qui alimente les autres courants.
Plus diffus mais plus massifs : les "pick-up artists", qui prônent des techniques de manipulation minimisant systématiquement le consentement.
Leur dangerosité est banalisée, donc sous-estimée.
C'est la manosphère du quotidien : celle qui normalise.
Enfin, les "men's rights activists" : le courant le plus présentable, le plus susceptible de capter des hommes de bonne foi.
Ils instrumentalisent de vraies souffrances masculines pour dénoncer un féminisme présenté comme oppresseur.
C'est la porte d'entrée, et la plus redoutable à ce titre.
La figure de proue de cette galaxie est aujourd’hui Andrew Tate : ancien kickboxeur britannico-américain, inculpé pour viols au Royaume-Uni, suivi par plus de 10 millions de personnes sur X, dont les vidéos ont été vues plus de 11,4 milliards de fois sur TikTok. Ses contenus mélangent conseils de développement personnel, misogynie décomplexée et appels à la domination masculine (source France 24).
En France, la génération des 15-24 ans est la plus polarisée sur les questions de genre. 45 % des hommes de moins de 35 ans jugent qu’il est difficile d’être un homme : une conviction qui progresse et que la manosphère exploite méthodiquement (source HCE).
Le Haut Conseil à l’Égalité (HCE) qualifie dans son rapport 2026 le masculinisme de "système idéologique structuré", de "menace d’ordre public et enjeu de sécurité nationale" (source HCE).
LES NOCES DU MASCULINISME ET DU FASCISME
Ce n’est pas une coïncidence si la manosphère et l’extrême-droite parlent le même langage.
Ce n’est pas un hasard si les mêmes figures circulent des deux côtés de ce spectre.
Il y a une structure idéologique partagée, profonde, cohérente.
Première convergence : la conviction d’un ordre naturel menacé.
L’extrême-droite est une idéologie du déclin.
Elle croit que la société dégénère, que des forces ennemies détruisent un ordre ancestral: racial, national, sexuel.
Le masculinisme partage cette structure : il postule que la masculinité est "en crise", que les femmes émancipées ont détruit l’équilibre naturel, que les hommes sont des victimes d’un système féministe oppresseur.
Ces deux discours se nourrissent mutuellement : l’extrême-droite offre aux masculinistes un ennemi politique identifiable ; le masculinisme offre à l’extrême-droite un vivier de jeunes hommes en colère, mobilisables.
Deuxième convergence : l’antiféminisme comme socle commun.
Pour l’extrême-droite, la question du genre n’est pas secondaire.
Elle est centrale.
L’extrême-droite attache une importance particulière aux notions de virilité et de féminité: questionner les rôles de genre y est perçu comme une menace existentielle, signe de la "décadence" civilisationnelle qu’elle prétend combattre (source CVFE).
Le RN a appris à taire ce que Zemmour a eu l'imprudence d'écrire.
Dans Le Premier Sexe (2006), il écrit que "la virilité va de pair avec la violence", que "l’homme est un prédateur sexuel".
Il dénonce la "féminisation" de l’État, de la politique, de la société entière, la présentant comme la cause du déclin de la France.
Ce que Bardella code en fémonationalisme respectable, Zemmour l'avait signé noir sur blanc.
Zemmour, pour l'heure en retrait, n'a pas dit son dernier mot : 2027 approche.
Troisième convergence : la racialisation du sexisme.
L’extrême-droite a développé une stratégie perverse : se présenter comme défenseur des femmes, mais uniquement contre les hommes racisés.
Le RN de Bardella instrumentalise les violences sexistes pour alimenter la rhétorique anti-immigration, tout en s’abstenant soigneusement de dénoncer les violences sexistes commises par des hommes blancs français.
C’est ce que les chercheurs appellent le fémonationalisme (source Contretemps).
Dans cette rhétorique, l’homme blanc d’extrême-droite se pose en protecteur.
Protecteur qui, chez lui, maintient les femmes dans la dépendance, mais qui accuse l’Autre de les menacer.
Misogynie et racisme se fondent en une seule équation (source Feministsinthecity.com).
LA MANOSPHÈRE, UNE USINE ÉLECTORALE DE L'EXTRÊME
La convergence n’est pas seulement idéologique.
Elle est stratégique, organisée, financée.
Donald Trump a délibérément soutenu des figures de la manosphère comme Andrew Tate ou Jordan Peterson, contribuant à mobiliser une partie de l’électorat masculin.
Il a fait campagne sur des podcasts masculinistes, dont The Joe Rogan Experience : 16 millions d’auditeurs mensuels, 80 % d’hommes (source France 24).
Au Royaume-Uni, Nigel Farage a qualifié Andrew Tate de "voix très importante pour une masculinité dévirilisée".
En Allemagne, les jeunes hommes de 18-24 ans votent massivement pour l’AfD, quand leurs homologues féminines votent massivement à gauche.
En France, les législatives 2023 ont révélé un écart de 12 points entre jeunes femmes et jeunes hommes sur le vote à gauche (source CEPREMAP).
L’influenceur Papacito (royaliste, masculiniste, suivi par des centaines de milliers d’abonnés) a appelé à voter Zemmour en 2022.
Julien Rochedy, ancien président du Front national de la Jeunesse, a misé simultanément sur le masculinisme et les discours suprémacistes blancs sur YouTube.
Ces figures constituent les relais entre manosphère et vote d’extrême-droite (source The Conversation / Sciences Po).
Le constat est brutal.
Selon le baromètre sexisme du HCE 2025, 39 % des hommes estiment que le féminisme menace leur place dans la société.
Une enquête du Financial Times (janvier 2024) confirme, en analysant plusieurs pays, que les hommes de moins de 30 ans votent massivement à l’extrême-droite.
Cette tendance dépasse les frontières.
Elle est globale.
Elle est délibérément alimentée.
Le 27 juin 2025, un adolescent de 18 ans est arrêté dans la région de Saint-Étienne.
Il est soupçonné d’avoir planifié d’attaquer des femmes au couteau.
La radicalisation ?
La manosphère.
En 2014, en Californie, avait eu lieu le premier attentat masculiniste revendiqué.
Depuis, la liste s’allonge.
Le HCE 2026 demande l’intégration du "terrorisme misogyne" dans les doctrines de sécurité nationales.
Ce n’est plus de la rhétorique.
C’est de la prévention (source The Conversation / Sciences Po / HCE).
NOMMER LA CHOSE POUR EN DÉFAIRE LE POUVOIR
La masculinité toxique n'est pas un défaut de caractère.
C'est un outil politique mortifère.
L'extrême-droite ne défend pas les hommes.
Elle les recrute.
Elle leur offre un bouc émissaire commode (le féminisme, les femmes, les LGBTQ+) à la place d'une réponse aux vraies souffrances : la précarité, l'isolement, le chômage, la perte de sens.
Elle fabrique de la colère, la dirige, et la récolte aux urnes.
Andrew Tate ne prépare pas les jeunes hommes à vivre mieux.
Il les prépare à dominer, à mépriser, à haïr.
Et ce faisant, il les livre clés en main à une idéologie qui promet la restauration d'un ordre que personne n'aurait dû supporter.
Mais nommer cette mécanique, c'est déjà commencer à la démonter.
Parce que la colère que la manosphère capte n'est pas illégitime dans son origine.
Les hommes souffrent aussi, de normes qui les écrasent, d'une solitude qu'on leur interdit de nommer, d'une virilité de plomb qu'on leur a imposée dès l'enfance.
Ce que l'extrême-droite leur offre, c'est une prison dorée : la promesse de la domination en échange de leur humanité.
Ce que nous leur proposons, nous, c'est autre chose.
Quelque chose de plus difficile, et infiniment plus libérateur.
La masculinité de l'empathie, du respect, de la vulnérabilité assumée n'est pas une capitulation.
C'est une reconquête de soi.
C'est une révolution par l'amour.
Pas l'amour sentimental et naïf.
L'amour comme acte politique : le refus de la haine, le choix du lien, la solidarité entre les êtres que le système dresse les uns contre les autres.
Résister à l’extrême-droite, c’est aussi résister à ce qu’elle fait des hommes.
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