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Chronique 36 - Poutine, ou la résurrection du fascisme

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 2 jours
  • 9 min de lecture

Du KGB au Kremlin : idéologie, guerre et alliance avec Trump... Ce que Poutine veut vraiment.


La chute du mur de Berlin, il l’a vécue depuis Dresde, en agent du KGB.

Ce moment-là, il ne l’a jamais digéré.

Vingt-cinq ans plus tard, Vladimir Poutine dirige la Russie d’une main de fer, mène une guerre de conquête en Ukraine, et ambitionne de réécrire les règles du monde.


Comprendre cet homme, c’est comprendre la menace.


Lucie Fourcade

L’HOMME DE L’OMBRE DEVENU TSAR

Il a grandi dans un appartement communautaire de Léningrad, fils d’ouvriers, dans la Russie soviétique d’après-guerre.

Rien, dans ce début discret, ne laissait présager l’ascension de l’un des hommes les plus dangereux du XXIe siècle.


Vladimir Poutine naît le 7 octobre 1952 dans une famille modeste.

Son enfance baigne dans la culture soviétique : la discipline, la fierté nationale, la méfiance envers l’étranger.

Très tôt, il intègre le KGB, les services de renseignement de l’URSS, et est envoyé à Dresde, en Allemagne de l’Est, dans les années 1980.

C’est là qu’il assiste à la chute du mur de Berlin et à la désintégration de l’empire soviétique (source Universalis).


Un traumatisme fondateur.

Poutine le dira lui-même : la disparition de l’URSS est, selon lui, “la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle”.

Ces mots ne sont pas une anecdote.

Ils sont le programme.


De retour en Russie au tournant des années 1990, il rejoint la mairie de Saint-Pétersbourg, où il gravit les échelons avec l’efficacité froide d’un agent de renseignement.

Il se rend utile, puis indispensable.

En 1998, Boris Eltsine, affaibli, contesté, sous le coup d’une enquête sur des malversations, le nomme directeur du FSB, l’héritier du KGB.

Un an plus tard, il est Premier ministre.

Le 31 décembre 1999, Eltsine démissionne en direct à la télévision et présente Poutine comme son successeur.

La Russie change de mains (source Watson.ch).


L’homme qui prend les rênes n’est pas charismatique.

Sa force, comme il le reconnaît lui-même, c’est de “travailler avec les gens”, formule polie pour désigner une capacité à neutraliser ses adversaires, coopter ses alliés et bâtir un pouvoir vertical autour de lui (source Télos).


En quelques années, il muselle les médias indépendants, met au pas les oligarques qui rechignent, renforce la mainmise des siloviki (les "hommes en uniforme" issus des services de sécurité) sur l’État.

Il contourne les limites constitutionnelles par un jeu de chaises musicales avec son dauphin Medvedev pour garder les rennes du pouvoir (Medvedev l'ayant remplacé momentanément sur le trône).

Il modifie la Constitution en 2020 pour rester potentiellement au pouvoir jusqu’en 2036 (source INA).

Vingt-cinq ans au pouvoir.

Un seul homme.

Une seule main sur le volant.


POUTINISME : LE FASCISME SANS LE DIRE

Pour comprendre Poutine, il faut comprendre ce qu’il croit, ou du moins ce qu’il dit croire. Car le poutinisme n’est pas une idéologie rigide comme pouvait l’être le marxisme-léninisme.

C’est un kaléidoscope idéologique aux contours mouvants, qui pioche dans le nationalisme, l’eurasisme, l’orthodoxie et la nostalgie soviétique.

Mais derrière la fluidité apparente, un socle dur et cohérent (source Le Grand Continent).


Première brique : le mythe de la civilisation russe.

Pour Poutine, la Russie n’est pas simplement un pays.

C’est une civilisation à part, ni européenne ni asiatique, héritière à la fois de Byzance et de l’empire soviétique.

Elle aurait une mission historique spécifique : résister à la décadence de l’Occident libéral et proposer un modèle alternatif.

Cette vision puise directement dans les théories de l’eurasisme, un courant de pensée né dans les années 1920 qui affirme la singularité irréductible de l’espace russo-eurasiatique (source La Vie des idées).


Le philosophe Alexandre Douguine, souvent présenté comme le "cerveau de Poutine", a popularisé cette doctrine à partir des années 1990, mêlant pensée fasciste d’Evola ("l'idéologue en chef" de l'extrême-droite italienne après la Seconde Guerre mondiale), schmittisme (de Carl Schmitt, juriste officiel du IIIe Reich allemand) et occultisme.

Si son influence directe sur le Kremlin est à nuancer (Douguine n’a pas ses entrées dans l’administration présidentielle), ses idées ont irrigué toute une génération de militaires, d’intellectuels et de hauts fonctionnaires (source Desk Russie).


Deuxième brique : le conservatisme de valeurs comme arme.

Depuis 2012, Poutine instrumentalise systématiquement les "valeurs traditionnelles" (famille, Église orthodoxe, opposition aux droits LGBTQ+) comme marqueur d’identité politique.

Ce discours construit une Russie comme forteresse morale face à un Occident présenté comme décadent.

C’est le même registre que tient l’extrême-droite européenne, et ce n’est pas une coïncidence (source La Vie des idées).


Troisième brique : la concentration du pouvoir comme fin en soi.

Le poutinisme, c’est aussi un système, ce que les politologues appellent la "verticale du pouvoir" : tout remonte à un seul homme, les contre-pouvoirs sont neutralisés, les opposants sont emprisonnés, exilés ou retrouvés morts (source Le Monde).


Boris Nemtsov, abattu en 2015 à quelques mètres du Kremlin.

Alexeï Navalny, mort en 2024 dans une prison arctique.

Ce n’est pas de l’autoritarisme ordinaire.

C’est un régime de terreur d’État sélective, calibrée pour décourager toute opposition.


Appeler ce système fasciste, ce n’est pas un abus de langage.

Le fascisme, historiquement, est un régime fondé sur la primauté de la nation-civilisation, le culte du chef fort, la violence d’État assumée, le rejet de la démocratie libérale et une idéologie de la pureté culturelle.

Le poutinisme coche ces cases, une à une.


La différence avec les fascismes classiques du XXe siècle ?

Poutine ne se présente pas comme un idéologue.

Il se présente comme un pragmatique.

Mais le pragmatisme peut être la façade la plus efficace du fascisme.


L’INTERNATIONALE AUTORITAIRE

Poutine n’est pas seul.

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, il a consolidé un système d’alliances qui dessine les contours d’un bloc autoritaire mondial dont l’ambition est de contester l’ordre international libéral issu de 1945.


La Chine de Xi Jinping est le pivot de cet axe.

Le 4 février 2022 (vingt jours avant l’invasion de l’Ukraine), Xi et Poutine proclamaient un partenariat "sans limites".

Depuis, Pékin est devenu la béquille économique de Moscou sous sanctions : premier partenaire commercial, principal acheteur de pétrole, fournisseur de technologies.

En 2025, les deux présidents posaient côte à côte, rayonnants, sur la tribune de Tiananmen pour célébrer le 80e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec Kim Jong-un à leurs côtés (source Asialyst).


La Corée du Nord a envoyé des milliers de soldats combattre en Ukraine aux côtés des Russes, confirmé par de multiples services de renseignement occidentaux.

En échange : technologie militaire et pétrole (source The Conversation).


L’Iran fournit à la Russie des drones Shahed utilisés massivement pour bombarder les civils ukrainiens.

Un partenariat commercial qui inclut la construction d’une ligne ferroviaire entre les deux pays (source The Conversation).


Ce bloc n’est pas une alliance formelle.

C’est un réseau de connivences stratégiques : chaque membre y trouvant son intérêt. Mais la direction est claire : démanteler l’ordre occidental, affaiblir l’OTAN, fracturer l’Union européenne, et imposer un monde multipolaire où les démocraties libérales ne seraient qu’une option parmi d’autres.


En 2024, le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg alertait publiquement sur la formation d’une "alliance des puissances autoritaires" (Chine, Russie, Iran, Corée du Nord) qui coopère de plus en plus activement contre les démocraties.

Ce n’était plus un scénario d’école.

C’était le réel (source Le JDD).


L’UKRAINE : LE CRIME AU CŒUR DU PROJET

Le 24 février 2022, Poutine lance l’invasion à grande échelle de l’Ukraine.

Il l’appelle “opération militaire spéciale”.

Il promet de “démilitariser et dénazifier” le pays.

Ces mots sont une arme de propagande.

Ils ne disent pas la vérité.

Ils la camouflent (source Institut Montaigne).


L’Ukraine, pour Poutine, n’est pas un pays étranger.

C’est une partie de la Russie qui s’est égarée.

Dans un texte publié en juillet 2021, il affirme que Russes et Ukrainiens sont “un seul et même peuple”, que l’État ukrainien moderne est une “création soviétique”.

Les Ukrainiens qui veulent être européens ? Des “radicalisés”, des “néonazis” manipulés par Washington (source Franceinfo).


Ce délire révisionniste a des conséquences réelles.

Il permet à Poutine de nier la légitimité même de l’État ukrainien.

La propagande russe a instrumentalisé la réalité : des groupes d’extrême-droite existent en Ukraine, comme partout en Europe.

Mais ils représentent une fraction marginale dans un pays dont le président est Juif, dont la famille a été décimée par la Shoah.

Appeler ça du nazisme, c’est retourner le vocabulaire de l’antifascisme contre lui-même (source Sciences Po CERI).


Les objectifs réels de Poutine en Ukraine sont au moins au nombre de trois.

1. Empêcher l’Ukraine de rejoindre l’OTAN et l’UE, qui représenteraient une vitrine démocratique inacceptable aux portes de la Russie. Une Ukraine libre et prospère dans le giron occidental prouverait que la voie démocratique est possible pour des peuples de culture slave (source Slate.fr).

2. Reconquérir un empire. La Crimée annexée en 2014, le Donbass, Zaporijia, Kherson : Poutine s’est autoproclaimé souverain de ces territoires. Il rejoue Pierre le Grand et Catherine II. Il comble le traumatisme de 1991.

3. Briser l’ordre de sécurité européen hérité de 1945. En envahissant un État souverain, Poutine teste le principe même d’inviolabilité des frontières. Si ça passe, les suivants regardent avec intérêt (source Institut Montaigne).

Quatre ans plus tard, le bilan est d’une brutalité inouïe. En 2025, la Russie a lancé plus de 53 000 drones à longue portée sur des cibles civiles ukrainiennes : cinq fois plus qu’en 2024. Moscou s’est emparé de 5 600 km² supplémentaires de territoire en 2025, plus que les deux années précédentes combinées. C’est un crime de guerre systématique, documenté (source Le Devoir).


TRUMP-POUTINE : LA BROMANCE QUI RÉARRANGE LE MONDE

Le 15 août 2025, Vladimir Poutine atterrit sur un aéroport militaire en Alaska.

Donald Trump l’attend sur le tarmac, la main tendue.

Première visite d’un dirigeant russe en sol occidental depuis le début de la guerre.

Les médias parlent de "bromance" (contraction de "brother" et de "romance").

Ce mot minimise la réalité.

Ce qui se passe là, c’est un réalignement géopolitique majeur (source France 24).


La convergence idéologique entre les deux hommes est réelle.

Ils partagent le mépris du multilatéralisme, le rejet de la démocratie libérale comme norme universelle, et une vision du monde où la force prime sur le droit.

Trumpisme et poutinisme sont deux versants d’un même autoritarisme du XXIe siècle : l’un bruyant et spectaculaire, l’autre froid et méthodique (source Desk Russie).


Le rapport de force est brutal.

Quand Trump revient au pouvoir en janvier 2025, il coupe l’aide américaine à l’Ukraine de 99 %.

Les frappes russes s’intensifient aussitôt.

Le plan de paix américain, fuité en novembre 2025, reprend la quasi-totalité des exigences de Moscou : l’Ukraine hors de l’OTAN, reconnaissance de facto des territoires annexés, Kiev absent des négociations, Zelensky humilié dans le bureau ovale (source IFRI).


La complicité structurelle est le troisième niveau de lecture.

Trump exploite la guerre d’Ukraine pour repositionner les États-Unis comme arbitre incontournable d’un conflit qu’ils peuvent désormais conclure à leurs conditions.

La guerre affaiblit l’Europe, qui dépense des centaines de milliards pour compenser le désengagement américain.

Et elle donne à Trump un levier de pression sur ses alliés européens (source Le Grand Continent).


Poutine a vu juste sur un point : le retour de Trump a changé les règles du jeu.

Mais la relation reste à sens unique.

Trump admire les hommes forts.

Poutine l’exploite.

Ce n’est pas une alliance d’égaux : c’est un calcul cynique de deux autocrates qui partagent un intérêt à la faiblesse de l’Europe et à la liquidation de l’ordre international libéral (source Diploweb).


Deux prédateurs qui se regardent dans les yeux.

Chacun est convaincu de manipuler l’autre.

L’histoire dira qui avait raison.


CE QUE NOUS AVONS À PERDRE

Poutine n'est pas un fou.

Mais ne vous laissez pas rassurer par cette idée-là.

Les fous sont imprévisibles.

Lui, il est méthodique.

Il a un plan, de la patience, et vingt-cinq ans de pratique du pouvoir absolu.

Ce qui le rend dangereux, ce n'est pas sa brutalité.

C'est sa cohérence.


Il a compris avant nous une chose simple : nos démocraties portent en elles les instruments de leur propre défaite.

Les populismes qu'elles laissent prospérer.

Les médias qu'elles laissent se concentrer dans des mains hostiles.

Les abstentions qui livrent les urnes à ceux qui, eux, votent toujours.


Ses alliés objectifs ne s'appellent pas Xi Jinping ou Kim Jong-un.

Ils s'appellent indifférence, cynisme et fatigue démocratique.

Et ils sont parmi nous.


Comprenons ce qui est en jeu :

Pas seulement l'Ukraine, même si l'Ukraine saigne, réellement, chaque jour, pendant que nous débattons.

Pas seulement l'Europe, même si l'Europe vacille, tétanisée entre la menace russe et la trahison américaine.


Ce qui est en jeu, c'est le principe même que la force ne fait pas le droit.

Que les frontières ne se réécrivent pas à coups de missiles.

Que les peuples choisissent leurs dirigeants, et peuvent s'en débarrasser.


Des acquis que nos grands-parents ont payés très cher.

Que nous sommes en train de brader pour le confort de ne pas avoir à y penser.

Poutine le sait.

Il compte là-dessus.

La seule chose qu'il n'a pas prévue : notre réveil.



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