top of page

Chronique 37 - Cuba : l’honneur du prédateur Trump

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • il y a 21 heures
  • 7 min de lecture

Soixante ans de blocus, un coup de force au Venezuela, et des millions de Cubains plongés dans le noir. Washington appelle ça la "Cubastroïka". Le reste du monde ne dit rien. Ce n'est pas de la diplomatie. C'est de la prédation.


Il existe des phrases qui ne méritent pas le débat.

Elles méritent le décryptage.

Quand Donald Trump déclare vouloir "prendre Cuba" avec "honneur", il ne commet pas un lapsus : il révèle une logique.

Celle d’un empire qui ne cherche plus à se justifier.


Lucie Fourcade

L’EMBARGO, ARME DE DESTRUCTION MASSIVE

Tout commence le 3 février 1962.

Le président Kennedy signe l’ordre exécutif 3447 : un embargo total sur le commerce avec Cuba.

La veille, raconte l’histoire, il commande 1 200 cigares cubains pour son usage personnel.

Dernière fantaisie avant d’interdire à ses concitoyens de profiter des mêmes plaisirs (source Le Temps).


La décision n’est pas née d’une menace militaire.

Elle naît d’une logique de punition économique théorisée dès 1960 par le sous-secrétaire d’État Lester Mallory : puisque les Cubains soutiennent le régime de Castro, le seul moyen de le renverser passe par le désenchantement et le découragement basés sur l’insatisfaction et les difficultés économiques (source Sénat français).

En clair : affamer une population pour qu’elle se révolte.

Ce n’est pas de la politique étrangère.

C’est du terrorisme économique codifié.


Pendant six décennies, l’embargo est durci, assoupli, durci à nouveau.

La loi Helms-Burton de 1996 lui donne un caractère extraterritorial : désormais, toute entreprise non américaine qui investit sur des terrains anciennement américains à Cuba peut être poursuivie aux États-Unis.

L’embargo devient un blocus planétaire (source RTBF).


Le bilan : plus de 150 milliards de dollars de pertes cumulées pour l’économie cubaine, selon les autorités de La Havane.

Chaque administration américaine a maintenu l’étau.

Certaines l’ont légèrement desserré. Obama le plus significativement, en 2014.

Trump, lors de son premier mandat, avait ajouté 243 mesures supplémentaires (source France 24).


L’objectif officiel a évolué avec le temps, note pudiquement un expert.

L’objectif non-officiel est resté identique : renverser le régime.

Soixante ans après, Cuba est encore debout.

Alors Washington a changé de méthode.


LE PÉTROLE VÉNÉZUÉLIEN, DERNIER SOUFFLE DE L’ÎLE

Pour comprendre la crise de 2026, il faut remonter au début des années 2000.

Quand Hugo Chávez accède à la présidence vénézuélienne en 1999, il noue avec Fidel Castro une alliance qui va transformer la géopolitique de la région.

Le Venezuela, nageant dans un pétrole à prix record, devient le grand pourvoyeur de l’île (source Euronews).


L’accord est simple : Cuba envoie au Venezuela des médecins, des enseignants, et des officiers du renseignement.

Caracas envoie à La Havane du pétrole à prix cassé : en moyenne 70 000 barils par jour à certaines périodes.

Nicolas Maduro maintiendra ce pacte jusqu’au bout.

Ce n’était pas de la charité.

C’était une interdépendance stratégique construite sur des décennies (source France 24).


Aux premières heures du 3 janvier 2026, tout bascule.

L’armée américaine lance l’opération "Lance du Sud" : un raid sur Caracas, l’arrestation de Nicolás Maduro dans son enceinte militaire.

Trente-deux officiers cubains qui assuraient sa garde rapprochée sont tués dans l’opération (source Revue Politique et Parlementaire).

Dès le lendemain, Trump annonce sur Truth Social : "Il n’y aura plus de pétrole ni d’argent pour Cuba. ZÉRO !".

Le Venezuela fournissait alors encore environ 27 000 barils par jour à l’île, couvrant plus de la moitié de son déficit énergétique (source Le Devoir).

Le robinet est fermé.

Mais Washington ne s’arrête pas là.


Le 29 janvier, Trump signe un décret déclarant Cuba "menace inhabituelle et extraordinaire" pour la sécurité nationale américaine : justification commode pour imposer des droits de douane aux pays tiers qui oseraient fournir du pétrole à La Havane.

Le Mexique, dernier grand fournisseur alternatif, annonce à son tour la suspension de ses livraisons (source Les Crises).

Cuba se retrouve seule, sous blocus pétrolier total, sans filet de secours.


L’ÎLE À L’AGONIE : LE QUOTIDIEN DU BLOCUS

Le 16 mars 2026, le réseau électrique national cubain s’effondre complètement.

Une panne totale frappe les dix millions d’habitants de l’île.

Les hôpitaux tournent sur des générateurs qui, eux aussi, manquent de carburant.

Les écoles ont fermé.

Les transports sont à l’arrêt.

Les files d’attente devant les stations-service ressemblent à celles d’une économie de guerre (source ABC News).


Ce n'est pas une catastrophe naturelle.

C'est une catastrophe construite, méthodiquement, depuis Washington.


Le secrétaire général de l’ONU António Guterres est "extrêmement préoccupé" par la situation humanitaire à Cuba, avertissant qu’elle pourrait "s’effondrer" si les besoins en pétrole ne sont pas satisfaits (source Les Crises).


"Extrêmement préoccupé."

Pendant que des enfants dorment sans ventilateur sous 35 degrés, que des patients sous dialyse attendent un générateur qui ne vient pas, que des familles font la queue depuis l'aube pour dix litres d'essence : le secrétaire général de l'ONU est "extrêmement préoccupé".

Le langage diplomatique a ceci de remarquable : il permet de tout dire sans rien faire.


C'est le 16 mars 2026.

L'île est dans le noir.

Trump prend la parole.


L’HONNEUR DU CONQUÉRANT : DÉCRYPTAGE D’UNE PHRASE COLONIALE

Le 16 mars 2026, Trump déclare devant les journalistes : "Je crois vraiment que j'aurai l'honneur de prendre Cuba. C'est un grand honneur. Prendre Cuba d'une façon ou d'une autre. Que ce soit pour la libérer, pour la prendre. Je pense que je peux faire tout ce que je veux avec elle." (source Reuters).

Diséquons cette phrase mot par mot.


"L'honneur".

Quel honneur ?

Celui du conquérant.

L’honneur, dans la rhétorique trumpiste, est une notion de domination : on en a lorsqu’on soumet l’adversaire.

"C'est un grand honneur", comme si "prendre" un pays souverain de onze millions d’habitants était un titre de gloire comparable à un trophée de golf.


Le glissement sémantique entre "libérer" et "prendre".

"Que ce soit pour la libérer, pour la prendre", peu importe, finalement.

Libérer ou prendre, c’est la même chose dans cette logique.

L’île est un objet.

Son peuple est une variable d’ajustement.

La sémantique révèle l’intention : il n’est pas question de libération, il est question d’acquisition.


"Je pense que je peux faire tout ce que je veux avec elle".

Cette phrase est la plus scandaleuse.

Elle efface six décennies de droit international, d’accords de paix, de souveraineté nationale.

Elle reproduit mot pour mot la logique coloniale du XIXe siècle : une grande puissance décide du sort d’un petit pays parce qu’elle en a les moyens.

Le droit international ? Un détail.

La Charte des Nations Unies ? Une contrainte pour les autres.


Rappelons-le : depuis les accords de 1962 mettant fin à la crise des missiles, les États-Unis s’étaient engagés à ne pas envahir Cuba.

Soixante-quatre ans de garantie internationale effacés d’une formule (source Reuters).

Ce n’est pas de la politique étrangère.

C’est de la prédation assumée.

Et derrière Trump, Marco Rubio, fils d’immigrants cubains, secrétaire d’État et architecte de la stratégie, précise le lendemain : "Ils doivent obtenir de nouvelles personnes au pouvoir." (source Christian Science Monitor).


LA "CUBASTROÏKA" : QUAND WASHINGTON ÉCRIT LE SCRIPT À L’AVANCE

L’administration Trump ne cache pas sa stratégie.

Elle l’appelle même par un nom : "Cubastrоïka".


Savourons l'ironie un instant.

Une administration ultraconservatrice, obsessionnellement anticommuniste, emprunte le vocabulaire de la perestroïka soviétique (la "restructuration" de Gorbatchev) pour désigner sa stratégie de démantèlement du dernier régime communiste des Amériques. Washington recycle le lexique de Moscou pour finir le travail que Moscou n'a pas su faire. Si ce n'était pas si cynique, ce serait presque élégant.


Le modèle est explicite, et il vient de Caracas (source USA Today via CiberCuba).

Au Venezuela, Trump a capturé militairement un chef d’État étranger chez lui, dans sa propre capitale, sans déclaration de guerre, sans vote du Congrès américain, et sans sanction internationale significative.

Le monde a regardé.

Le monde s’est tu. Ou presque.


L'Union européenne a "condamné fermement".

L'ONU a "pris note avec préoccupation".

Les pays du Sud global, qui avaient bâti leur identité politique sur l'intangibilité de la souveraineté des États, ont murmuré puis sont passés à autre chose.

Quand une violation ne coûte rien à son auteur, elle devient un mode opératoire.


Le résultat ?

Un gouvernement de transition à Caracas, sous tutelle américaine de fait, qui coopère avec Washington pour l’ouverture des secteurs pétroliers à l’investissement américain. Ce n’est pas de la démocratie.

C’est un changement de régime rentabilisé (source CiberCuba).


La stratégie pour Cuba s’inspire explicitement de ce schéma.

Les fonctionnaires américains l’ont dit : la capture de Maduro est "un modèle et un avertissement".

Rubio négocie en secret avec Raúl Guillermo Rodríguez Castro (petit-fils de l’ancien président Raúl Castro, surnommé “El Cangrejo”) en contournant délibérément le gouvernement officiel de Díaz-Canel.

Objectif : provoquer une scission interne, acheter une transition, récupérer l’île (source CiberCuba).

Le plan selon Bloomberg : faire de Cuba un protectorat économique américain. Ouverture au tourisme américain, allègement des sanctions en échange de réformes, éviction de Díaz-Canel.

L’île en vitrines de plage et en hôtels, mais sans son peuple aux commandes (source Bloomberg via CiberCuba).


La perestroïka de Gorbatchev visait à réformer le socialisme pour le sauver.

La "Cubastroïka" de Trump vise à liquider ce qui en reste, pour le profit de quelques-uns.

Même mot. Projet inverse.

L'empire a de l'humour, au moins.


L’HONNEUR DES FORTS

L'honneur dont parle Trump, c'est l'honneur du fort face au faible.

L'honneur du créancier face au débiteur étranglé.

L'honneur de celui qui coupe l'électricité à dix millions de personnes et attend, souriant, qu'elles viennent frapper à sa porte.


Soixante ans d'embargo n'ont pas renversé Cuba.

Trump a capturé Maduro, coupé le robinet, et se présente aujourd'hui comme libérateur d'une population qu'il a lui-même plongée dans les ténèbres.


Il y a un mot pour cette séquence.

Ce mot n'est ni "diplomatie", ni "honneur".

Il s'appelle chantage.

Et le chantage, quand personne ne le nomme, devient la norme.


Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

🔔 Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" en bas de page pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister ! ✊

👉 Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.

Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.

Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page