Chronique 221 - RN au Sénat : la droite déroule le tapis rouge
Pour la première fois, l'extrême-droite forme un groupe au Palais du Luxembourg, et la droite ne s'inquiète pas. Pire, elle lui fournit déjà des têtes.
La gauche tend le cordon.
La droite refuse de le nouer.
Regardons ce que cache ce refus.

PREMIÈRE HISTORIQUE, HONTE ÉTERNELLE
Dimanche 27 septembre, le Rassemblement national a dépassé pour la première fois de son histoire la barre des 10 sénateurs, seuil qui ouvre droit à un groupe au Palais du Luxembourg (source : franceinfo).
9 nouveaux élus rejoignent les 3 sortants de 2023, Christopher Szczurek, Joshua Hochart et Aymeric Durox.
La moisson se concentre sur le pourtour méditerranéen, avec en plus Edwige Diaz en Gironde, pressentie pour présider le groupe (source : Public Sénat).
Le RN n'a même pas besoin de son allié ciottiste pour atteindre le seuil.
Il l'accueille quand même : deux sénateurs UDR élus dans les Alpes-Maritimes viennent grossir les rangs.
Un groupe, ce n'est pas un détail de règlement intérieur.
Ce sont des locaux, de l'argent pour recruter des collaborateurs, du temps de parole en séance et le droit de lancer une commission d'enquête chaque année (source : The Irish Times).
C'est aussi une place au bureau du Sénat, dont les postes se répartissent à la proportionnelle des groupes.
Joshua Hochart a fait ses comptes : "Il nous faudrait 16, 17, 18 élus pour obtenir une vice-présidence. Nous n'en sommes pas loin" (source : Public Sénat).
Voici ce que je retiens de cette arithmétique.
Le quinzième siège ne sort pas des urnes RN.
Il vient de Sylvie Goy-Chavent, qui siégeait jusqu'ici au groupe LR et dont Éric Ciotti a annoncé le ralliement sans qu'elle le démente.
Le seizième pourrait venir de Paul Mougenot, élu dans l'Aisne sur une liste de droite dissidente.
Le chemin vers la vice-présidence ne passe pas par les électeurs.
Il passe par la droite.
LA DIGUE A CÉDÉ, LE CORDON EST REFUSÉ
Il faut le dire clairement : une digue vient de tomber.
Jamais, sous la Ve République, l'extrême-droite n'avait pu former de groupe au Sénat.
Face à cette brèche, la gauche a proposé l'outil qui existe précisément pour limiter la contagion : le cordon sanitaire.
La droite l'a refusé.
Sophie Primas, sénatrice LR des Yvelines, a résumé la position de son camp : "Il n'y a pas de cordon sanitaire dans la démocratie".
La démocratie se serait exprimée aux municipales, le nouveau groupe n'en serait que la conséquence (source : Public Sénat).
Elle confond tout.
Le droit de siéger, personne ne le conteste.
Un cordon sanitaire n'expulse personne : il consiste à refuser de mêler ses voix, ses amendements et ses postes à ceux de l'extrême-droite.
C'est un choix politique.
C'est un choix moral.
Et le refuser en est un aussi.
Pourquoi refuser un outil qui ne coûte rien ?
Parce que la droite est séduite par une alliance qu'elle n'assume qu'à moitié.
Officiellement, elle nie.
Mathieu Darnaud, patron du groupe LR, assure "qu'il n'y a pas de porosité".
Mais la question fait débat au sein même de son groupe, au moment où le RN lui arrache des sièges dans ses bastions du Sud-Est (source : Public Sénat).
Le sénateur LR François Bonhomme écarte les ralliements en rappelant les désaccords avec le RN sur les retraites, le RSA et le travail (source : Public Sénat).
J'ai cherché la suite de la liste.
L'immigration, l'État de droit, les libertés publiques.
Rien.
Les seules frontières que la droite revendique avec l'extrême-droite sont économiques.
Une alliance à moitié assumée ressemble exactement à cela.
On affiche ce qui sépare.
On tait ce qui rapproche.
Et c'est par ce silence que la contagion passe.
LE LUXEMBOURG, NOUVEAU SALON DE NORMALISATION
Frank Giletti, nouveau sénateur RN du Var, ne voit aucun obstacle à travailler avec la droite : "Avec Les Républicains, on a des convergences de vues" (source : Public Sénat).
Joshua Hochart évoque des contacts noués avec des élus LR et centristes, et des tractations en cours.
Jordan Bardella, lui, tend la main aux "patriotes sincères des LR".
Le RN ne cache rien : il grignote la droite par le bas, un sénateur après l'autre.
Face à lui, Gérard Larcher "prend acte" et souhaite que la chambre haute reste une assemblée du débat apaisé (source : Public Sénat).
Apaisé.
Pour un parti en quête de respectabilité, un hémicycle feutré est un cadeau : on y négocie en commission, on y vote souvent à bulletin secret.
Tout ce dont la porosité a besoin pour prospérer sans témoin.
LFI fait également son entrée au Sénat, une première pour le mouvement : Gabriel Amard dans le Rhône, et Marc Péré en Haute-Garonne, élu sur une liste d'union et rattaché à l'intergroupe insoumis (source : Public Sénat).
2 sénateurs, face à 15, peut-être 16.
Sans groupe, LFI n'aura ni moyens, ni commission d'enquête, ni place au bureau.
Ses élus devront s'apparenter ailleurs, et Yannick Jadot a déjà prévenu qu'ils ne sont pas les bienvenus chez les écologistes (source : Public Sénat).
D'un côté, un groupe qui réclame une vice-présidence et courtise la droite.
De l'autre, deux élus qui cherchent encore où s'asseoir.
Vous entendrez pourtant parler des "deux extrêmes" entrés ensemble.
Cette symétrie sert à dissoudre toute idée de cordon, puisqu'on ne saurait isoler l'un sans l'autre.
Sauf qu'un seul des deux chante ouvertement un air raciste.
BULLETIN SECRET, VÉRITÉ CRUE
Marine Le Pen parle d'une victoire historique, à moins de 7 mois de la présidentielle (source : franceinfo).
Jeudi, les sénateurs éliront leur président.
Gérard Larcher sera sans doute reconduit, mais le RN pourrait présenter Edwige Diaz.
Joshua Hochart parie qu'à bulletin secret, elle recueillera plus de voix que son groupe ne compte de membres (source : Public Sénat).
Regardez ce chiffre de près.
Chaque voix en trop viendra d'ailleurs.
Ce sera la première mesure, silencieuse et anonyme, de la porosité que la droite jure ne pas connaître.
Un cordon sanitaire ne se proclame pas.
Il se noue, vote après vote, et il faut être plusieurs pour tenir la corde.
Au Sénat, la droite a déjà lâché son bout.
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