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Chronique 144 - Permis de tuer : la victoire posthume de Jean-Marie Le Pen

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
8 juil.
5 min de lecture

Comment une idée d’extrême-droite est devenue une loi de la République.


L’Assemblée nationale a voté le permis de tuer.

L’extrême-droite a écrit l’idée.

Le gouvernement en a fait une loi.


Lucie Fourcade

313 VOIX POUR LE PERMIS DE TUER

Le 7 juillet 2026, l’Assemblée nationale a adopté en première lecture la proposition de loi n°691.

313 députés ont voté pour, 199 contre.

La macronie l’a votée.

Les Républicains l’ont votée.

L’alliance RN-UDR l’a votée.

Trois blocs, un seul vote.


La gauche a tenté de bloquer le texte.

Des centaines d’amendements, déposés pour épuiser le temps.

Le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez a répondu par l’article 44 alinéa 2 de la Constitution, qui permet de forcer le vote en contournant l’obstruction.

La procédure a eu le dernier mot sur le débat.


Dans l’hémicycle, des collectifs de victimes de tirs policiers ont crié "Pas de justice, pas de paix".

Des fonctionnaires de l’Assemblée les ont fait sortir.

Le texte part maintenant au Sénat.

La bataille continue.


PRÉSUMÉ LÉGAL : LE TIR AVANT LA JUSTIFICATION

Il faut nommer précisément ce que cette loi change.

Aujourd’hui, quand un policier ou un gendarme tue avec son arme, la charge de la preuve pèse sur l’État.

C’est à lui de démontrer que le tir était absolument nécessaire et strictement proportionné.

C’est la règle de l’État de droit : celui qui donne la mort doit la justifier.


La loi renverse cette règle.

Le tir devient présumé légal.

La charge de la preuve bascule sur l’autre camp : au procureur, et en pratique aux familles des victimes, de démontrer l’illégalité du tir.

L’amendement gouvernemental de janvier a même durci le texte initial : il ne parle plus de "légitime défense" mais de "présomption de légalité des tirs".


Le mot "permis de tuer" est une image militante.

La loi, elle, emploie un autre langage.

Elle pose une présomption : quand un agent tire, il est réputé avoir agi dans son droit.

La formule est juridique.

La conséquence est mortelle.


Ses défenseurs rappellent que la présomption peut être renversée par toute preuve contraire.

Mais renverser une présomption, c’est déjà partir perdant : le fardeau, désormais, pèse sur la victime.

Et ce texte s’emboîte dans la loi Cazeneuve de 2017 et l’article L.435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui avait déjà élargi les conditions de tir.

Chaque loi prépare la suivante.


UNE IDÉE SIGNÉE LE PEN

Cette idée a une histoire, et cette histoire commence à l’extrême-droite.

La présomption de légitime défense pour la police figurait déjà dans le programme présidentiel de Jean-Marie Le Pen en 2007.

Le Front national l’a inscrite dans son programme, le Rassemblement national l’y a maintenue.

Près de 20 ans plus tard, elle devient loi.


La courroie de transmission est documentée.

La mesure a d’abord été portée par la FPIP, un syndicat policier d’extrême-droite affilié au Front national.

Puis par d’autres syndicats de la corporation.

Puis, de reprise en reprise, elle a quitté sa marge d’origine : Nicolas Sarkozy, Éric Ciotti, Marine Le Pen (qui la défend depuis 2011), Éric Zemmour.

À chaque étape, l’idée gagnait en respectabilité ce qu’elle perdait en étrangeté.


C’est ainsi qu’une idée d’extrême-droite devient une évidence de droite, puis une proposition de gouvernement.

Sa nature est restée la même.

Seuls ses porteurs ont changé.

Le laboratoire était lepéniste.

Le produit est aujourd’hui dans les tuyaux du Code pénal.


UN GOUVERNEMENT À DROITE TOUTE !

Voici le point décisif.

Cette loi, c’est un gouvernement macroniste qui l’a portée au vote.

Laurent Nunez a été le premier locataire de Beauvau à la défendre explicitement.

Le RN a voté pour, évidemment.

Mais il n’a eu qu’à lever la main.

Le travail parlementaire, la réécriture, le passage en force : l’exécutif s’en est chargé.


C’est le mécanisme de la fascisation.

L’extrême-droite gagne avant même de gouverner.

Ses idées circulent, se banalisent, sont adoptées par ceux-là mêmes qui prétendent lui faire barrage.

Le gouvernement double le RN par la droite.

Il applique le programme lepéniste et le signe de sa main.


Une précision s’impose, parce qu’elle est politique autant que morale.

L’explication et la responsabilité sont deux registres distincts.

L’explication porte sur les causes : elle retrace comment une idée chemine du programme FN de 2007 jusqu’à l’hémicycle de 2026.

La responsabilité porte sur les choix : 313 députés ont levé la main, chacun pouvait faire autrement.

Comprendre le mécanisme éclaire les votes.

Il revient à chaque votant de les assumer.


CHAMPIONNE D’EUROPE DE LA POLICE QUI TUE

Cette loi se juge sur un terrain concret : les morts.


La France est déjà le pays de l’Union européenne où les forces de l’ordre tuent le plus, selon les travaux du criminologue Sebastian Roché.

En 2024, 70 personnes sont mortes lors d’une intervention policière, dont 27 par arme à feu.

En 2025, 49, dont 19 par arme à feu.

Sur les cinq premiers mois de 2026, 22 déjà.

La même année 2024, l’ONU épinglait la France pour son "recours excessif à la force".


Ces chiffres ont des visages.

Nahel Merzouk avait 17 ans quand un policier l’a tué à Nanterre, en juin 2023, lors d’un contrôle routier.

La Défenseure des droits a conclu à des manquements déontologiques et demandé des poursuites.

Demain, dans une affaire semblable, ce sera à la famille, en plein deuil, de démontrer l’illégalité du tir.

Voilà ce que renverse la présomption : le fardeau change de camp, et il change au pire moment.


L’alerte est unanime, hors de l’extrême-droite.

La Défenseure des droits, dans son avis du 26 juin, parle d’une atteinte au droit à la vie.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme redoute un "signal de désinhibition".

Le Syndicat de la magistrature, le Syndicat des avocats de France, la Ligue des droits de l’Homme, Amnesty International, le Conseil de l’Ordre des avocats : tous s’y opposent.


D’un côté, il y a le droit.

De l’autre, un rapport de force.


LA CONTAMINATION AVANT LES URNES

Une loi née dans le programme de Jean-Marie Le Pen vient de franchir l’Assemblée nationale.

C’est un fait, et il dit une chose simple : l’extrême-droite gagne d’abord dans les têtes et dans les lois, longtemps avant de gagner dans les urnes.

Le permis de tuer est un aboutissement.


Le texte part au Sénat.

La bataille reste ouverte.

Nous savons désormais d’où vient cette loi et qui l’a votée.

Nous savons ce qu’elle coûtera, et à qui.

Nommer, c’est déjà résister.

Le laboratoire était lepéniste.

À nous de refuser que le pays entier en devienne le terrain d’application.



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