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Chronique 165 - Pédagogie pour les machines, obéissance pour les humains

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
29 juil.
5 min de lecture

Ce que nous accordons à la machine et à l'animal, nous le refusons à l'enfant : le droit d'apprendre en se trompant.


Une machine a le droit de se tromper.

Un animal aussi.

L'enfant, seul, en est privé : à l'école, l'erreur n'est pas une étape de l'apprentissage, c'est une faute qu'on note, qu'on classe et qu'on punit.

Cette dissonance est un choix.


Lucie Fourcade

LE DROIT À L'ERREUR ENCODÉ

Nous avons construit les intelligences artificielles pour qu'elles apprennent en se trompant.

C'est même la base de leur fonctionnement.

On leur confie une tâche, encore et encore, et à chaque tentative, un signal leur dit si c'est réussi ou raté.

Quand c'est raté, elles corrigent le tir et recommencent.

Des millions de fois.

L'erreur est leur moteur : c'est elle qui les fait progresser.


Chaque faute leur apprend quelque chose.

La machine mesure l'écart entre ce qu'elle a fait et ce qu'il fallait faire, puis s'en rapproche un peu plus à l'essai suivant.

Nous avons voulu qu'il en soit ainsi : sans droit à l'erreur, pas d'apprentissage.


Personne ne songe à humilier un programme pour son millième essai raté.

L'essai raté, c'est justement la méthode.


L'INTELLIGENCE ANIMALE DU TÂTONNEMENT

Il y a plus d'un siècle, le psychologue Edward Thorndike enfermait un chat dans une cage à loquet.

L'animal s'agite, tâtonne, échoue, puis finit par actionner le mécanisme.

À l'essai suivant, il va plus vite.

Puis plus vite encore.

Thorndike en tire sa loi de l'effet : un comportement suivi d'un résultat satisfaisant se renforce et se répète.

Et il pose un constat plus large : toute forme vivante apprend par essais et par erreurs (source Université de Genève).


Ce savoir n'a jamais quitté nos pratiques.

Nous dressons le chien à la récompense.

Nous étudions le rat dans son labyrinthe.

Et nous reconnaissons en cela de l'intelligence.


Devant l'animal, l'échec ne nous scandalise pas : nous y voyons le chemin vers la solution.

Nous le trouvons même admirable.


L'ERREUR EST HUMAINE, ET MAL PERÇUE

Puis vient l'enfant.

Même cerveau, même mécanisme.

Le neuroscientifique Stanislas Dehaene le démontre : le retour sur erreur est l'un des quatre piliers de l'apprentissage.

Le cerveau apprend précisément à l'instant où un signal d'erreur révèle que sa prédiction était fausse (source Académie de Paris).

Se tromper n'est pas l'échec de l'apprentissage : c'est l'apprentissage lui-même.


L'école fait l'inverse.

Elle note, elle classe, elle met en concurrence.

L'erreur y devient une faute : de l'encre rouge, un rang, un bulletin, la peur du mauvais résultat.

En France, cette peur atteint des sommets : plus de sept élèves de 15 ans sur dix déclarent redouter d'avoir de mauvaises notes.

L'un des taux les plus élevés par rapport à des pays comparables (source Observation Société).

Cette anxiété est associée à de moins bons résultats : la peur de se tromper fabrique l'échec qu'elle prétend prévenir (source OCDE).


Nous refusons à l'enfant ce que nous accordons sans hésiter à la machine et à l'animal.


LA DISSONANCE CHOISIE

L'école sait tout cela.

Les neurosciences ne lui apprennent rien qu'elle ignore.

Et pourtant elle continue de punir l'erreur.

Pourquoi ?

Parce que faire apprendre tout le monde n'est pas son rôle.

Son rôle, c'est de trier.


Deux sociologues l'ont montré il y a 60 ans.

Dans Les Héritiers puis dans La Reproduction, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron démontrent une chose simple : l'école ne se contente pas d'instruire, elle range les enfants.

Elle décide qui montera et qui restera en bas, et elle le décide en fonction de leur origine, tout en jurant qu'elle mesure le talent (source ENS de Lyon).


Le classement sert à ça.

Pas à faire progresser chaque élève, mais à fabriquer un ordre : des premiers, des derniers, et l'idée rassurante que chacun est à sa place parce qu'il l'a méritée.


C'est le tour de force.

L'enfant de cadre qui possède déjà les mots de l'école récolte de bonnes notes.

L'enfant d'ouvrier qui ne les a pas récolte les mauvaises.

On appelle le premier "doué", le second "en difficulté", comme si tout venait d'eux, et rien de ce qu'ils ont hérité.

Un privilège de naissance devient une réussite méritée.

Une relégation devient une faute personnelle.


Ce tri scolaire est le premier atelier d'un mensonge plus vaste, que j'ai déjà démonté : la méritocratie, cette carotte qui fait trimer.

L'école lui fournit sa matière première : des enfants triés dès le plus jeune âge, et convaincus de l'avoir mérité.


Un système bâti pour classer a besoin de ceux qui échouent : l'échec n'est pas son accident, c'est son produit.

Voilà pourquoi la dissonance se dissipe dès qu'on la regarde en face.

Nous laissons la machine se tromper pour qu'elle performe.

Nous interdisons à l'enfant de se tromper pour pouvoir le trier.


À RISQUE REFUSÉ, SOUMISSION APPRISE

Reste l'essentiel, que l'on préfère taire.

Un enfant que l'on dresse à redouter l'erreur apprend bien plus qu'une matière.

Il apprend à ne pas prendre de risque, à ne pas contester, à s'en remettre à celui qui le note, à ressentir la honte dès qu'il se trompe.

C'est un apprentissage de la soumission.


C'est exactement ce dont vivent les pouvoirs autoritaires.

Ils prospèrent sur des populations qui craignent davantage d'avoir tort que de renoncer à penser, qui réclament l'autorité rassurante distribuant les bonnes réponses, qui confondent obéir et avoir raison.


L'erreur, elle, est la matière première du sens critique : on ne peut pas penser librement si l'on ne peut pas se tromper sans danger.

Interdire l'erreur à grande échelle, c'est interdire l'autonomie à grande échelle.


Le droit à l'erreur n'est donc pas une douceur pédagogique.

C'est une exigence démocratique.

Rendre à l'enfant le droit de se tromper, c'est lui rendre le droit d'apprendre, et, avec lui, le droit de penser par lui-même.


REPRENDRE LE DROIT À L'ERREUR

La machine a le droit de se tromper.

L'animal aussi.

L'humain seul en est privé.

Non par ignorance : la science est formelle, l'erreur est le moteur de l'apprentissage.

Si nous le lui refusons, c'est parce qu'un ordre qui a besoin qu'on obéisse a d'abord besoin qu'on redoute de se tromper.


Cela ne s'arrête pas aux grilles de l'école.

L'enfant qu'on dresse à baisser les yeux devant l'encre rouge devient l'adulte qui n'ose pas contredire, le salarié qui se tait, l'électeur qui préfère l'autorité rassurante à la question qui dérange.

La peur de l'erreur ne quitte jamais tout à fait celui à qui on l'a inculquée.

Elle se transmet, elle s'installe, elle gouverne.


Alors reprenons ce droit.

Le droit de se tromper, c'est le droit d'apprendre.

Le droit d'apprendre, c'est le droit de penser par soi-même.

Et un peuple qui pense est un peuple qui résiste.

C'est peut-être pour cela qu'on nous apprend si tôt à baisser les yeux.



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