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Chronique 89 - Méritocratie : la carotte qui nous fait trimer

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 14 mai
  • 7 min de lecture

Un grand mensonge du capitalisme pour transformer l'injustice en destin personnel.


On vous a dit que si vous travailliez dur, vous réussiriez.

On vous a dit que l'échec était une question de mauvaise volonté.

On vous a dit que les riches avaient mérité leur fortune et que les précaires avaient mérité leur condition.

Ce discours a un nom : la méritocratie.

Et c'est l'un des mensonges les mieux construits du capitalisme moderne.


Lucie Fourcade

QUAND L'ACCUSATION DEVIENT CONCEPT

Commençons par le mot, car c’est un voyage en absurdie.

“Méritocratie” n’est pas un terme inventé par un capitaliste en mal d’idéologie.

Il est né en 1958 sous la plume du sociologue britannique Michael Young, dans un texte ouvertement satirique intitulé The Rise of the Meritocracy.

Young décrivait une dystopie : une société où la sélection par le mérite, loin de libérer les individus, produisait une nouvelle aristocratie, aussi fermée et arrogante que les précédentes, mais désormais convaincue de la légitimité de son pouvoir.

Le terme était une mise en garde, une accusation sur une direction que prenait la société.

Il est devenu un programme politique.


Le capitalisme s'est emparé du concept avec un génie particulier.

En faisant du mérite le seul critère de valeur sociale, il a transformé une réalité structurelle, l'inégalité, en responsabilité individuelle.

La logique est simple, et redoutable : si le succès est la récompense du mérite, alors l'échec est la punition du manque de mérite.

Le pauvre n'est pas la victime d'un système.

Il est l'auteur de sa propre condition.


Le sociologue Pierre Bourdieu avait nommé ce mécanisme avec précision : ce sont toujours les dominants qui fixent les critères de la réussite.

Ceux qui possèdent déjà le capital économique, culturel et social définissent ce qui mérite d'être récompensé.

L'école prétend évaluer des compétences : elle évalue aussi les conformités héritées.

Le fils de cadre supérieur qui maîtrise les codes linguistiques de l'institution n'est pas plus méritant que le fils d'ouvrier qui les ignore.

Il a simplement reçu davantage.


La méritocratie ne mesure pas le mérite.

Elle mesure l'héritage, et appelle ça du talent.


LE MENSONGE EN CHIFFRES

Si la méritocratie était réelle, la fortune serait le reflet du travail.

Elle est, en réalité, le reflet de la naissance.


En France, les 10 % des ménages les plus fortunés détiennent près de la moitié de l'ensemble du patrimoine national.

Le 1 % du sommet en possède 15 % à lui seul.

À l'autre bout, les 50 % les moins bien dotés se partagent 7 % de la fortune nationale (source Observatoire des inégalités, données INSEE 2024).


Mais le plus révélateur n'est pas la photographie de ces inégalités.

C'est leur moteur.

La fortune héritée représente aujourd'hui 60 % du patrimoine national français : un quasi-doublement depuis le début des années 1970, où cette part n'était que de 35 %.

La France est en train de redevenir une société d'héritiers, comparable dans sa structure à celle du XIXe siècle.

D'ici à 2040, 9 000 milliards d'euros de patrimoine détenus par les baby-boomers seront transmis à leurs enfants.

Ce sera le plus grand transfert de richesse de l'histoire française (source Fondation Jean Jaurès).


En 2024, Forbes comptait 11 milliardaires de plus dans l'hexagone que l'année précédente, dont les trois quarts sont des héritiers (source Elucid).

On ne mérite pas sa fortune.

On la reçoit.


Ce n'est pas une opinion.

C'est ce que disent les données.

L'ascenseur social existe, mais il ne monte que pour ceux qui ont déjà un pied à l'étage. Pour les autres, les portes se referment à mesure que les années passent.


De 1998 à 2021, le patrimoine des 10 % les plus riches a augmenté de 163 %.

Sur la même période, celui des 10 % les moins dotés a chuté de 36 % (source Sénat français, rapport 2025).


Voilà la réalité de la méritocratie en chiffres : pendant que les uns héritaient, les autres s'appauvrissaient.

Et on leur a dit que c'était leur faute.


JEUNESSE SACRIFIÉE, JEUNESSE ACCUSÉE, MAIS JEUNESSE ENGAGÉE

La génération qui arrive aujourd'hui sur le marché du travail est la plus diplômée de l'histoire française.

Plus d'un jeune sur 2 âgé de 25 à 34 ans est diplômé de l'enseignement supérieur, contre un sur 5 en 1975.

Ils ont fait ce qu'on leur avait demandé.

Ils ont étudié.

Ils ont décroché les diplômes (source Haut-Commissariat au Plan).

Et la récompense promise n'est pas venue.


L'accès à la propriété est une promesse qui s'est effondrée.

Pour acquérir le même logement, avec le même taux d'effort et le même apport, là où il fallait 10 ans de remboursement en 1975, il en faut 23 en 2025.

La pierre, autrefois accessible au salarié ordinaire, est désormais réservée à ceux qui bénéficient d'un apport familial (source Haut-Commissariat au Plan).


L'emploi stable n'est plus une réalité pour la majorité des jeunes.

En 2024, seuls 41,6 % des 15-24 ans en emploi étaient en CDI, contre 76,1 % pour les 25 ans ou plus (source Force Ouvrière).


Le déclassement n'est pas une perception.

En 2024, 15 % des 7,6 millions de jeunes de 15 à 34 ans en emploi s'estiment déclassés par rapport à leurs compétences.

Parmi les jeunes en CDD ou intérim, ce chiffre monte à 23 % (source INSEE Focus n°361).


Plus diplômés.

Plus précaires.

Logés moins facilement.

Embauchés moins stablement.

Et pourtant, et c'est là que le mythe révèle toute sa brutalité, cette jeunesse est régulièrement stigmatisée par une partie de la génération précédente.

On lui reproche d'être paresseuse, de ne pas vouloir faire d'efforts, de rejeter les contraintes.

Ce n'est pas la jeunesse qui a changé.

C'est le monde qu'on lui a laissé.


Mais cette jeunesse n'est pas résignée.

Elle se mobilise pour le climat, pour les droits des femmes, contre les discriminations.

Elle s'organise syndicalement à des niveaux inédits depuis des décennies.

Elle crée, expérimente, refuse le fatalisme.

Précaire mais lucide.

Déclassée mais debout.

Ce n'est pas de la flemme qu'on observe chez elle : c'est de la colère.

Une colère parfaitement légitime face à un contrat social rompu par ceux qui en avaient bénéficié et qui ont choisi de refermer la porte derrière eux.


L'EXTRÊME-DROITE, LE CERBÈRE D'UN SYSTÈME INJUSTE

L'extrême-droite entretient une relation particulièrement cynique avec le mythe méritocratique.

Elle en use et en abuse, mais jamais pour ce qu'il prétend être.


Le Rassemblement National et les formations qui lui sont proches ont fait du mérite et du travail les seuls critères d'évaluation sociale, tout en refusant systématiquement d'interroger les conditions qui permettent ou empêchent ce mérite de s'exprimer.

Le RN ne condamne jamais l'insuffisance des moyens de l'école publique.

Il ne porte aucun regard critique sur les inégalités scolaires qui se renforcent depuis des décennies (source SUD Éducation).

Et quand Zemmour appelait à "une école sélective et méritocratique", le modèle implicite était simple : sélectionner parmi les enfants des élites, et appeler ça du talent.


Pendant que l'extrême-droite parle de mérite, elle protège activement l'héritage.

Le RN réclame une baisse des impôts sur les successions, alors que 80 % des transmissions aux enfants sont déjà exonérées d'impôt en France, et que cette mesure bénéficierait exclusivement aux ménages les plus aisés (source CFDT).


Parler de mérite à voix haute.

Protéger les fortunes héritées en silence.

C'est la cohérence réelle du projet.

Ce discours a une fonction précise : retourner contre les victimes la violence de leur propre condition.

Si tu es précaire, c'est que tu n'as pas fait ce qu'il fallait.

Si tu protestes, c'est la preuve supplémentaire de ton incapacité à te prendre en main.


La méritocratie de l'extrême-droite n'est pas un projet d'émancipation.

C'est un mécanisme de culpabilisation des victimes.


REFUSER ET EXIGER

Démanteler ce mythe n'est pas nier que le travail, l'effort et la persévérance existent.

Ce serait absurde.

Des individus réussissent à s'arracher de conditions difficiles, et leur parcours mérite le respect.

Mais une exception ne valide pas un système.

Elle lui fabrique un alibi.

Les rares trajectoires qui percent sont exhibées pour entretenir l'illusion du "quand on veut, on peut".

Ce que les exceptions prouvent, ce n'est pas que le système fonctionne.

C'est qu'il a besoin de quelques réussites visibles pour rendre invisibles les millions d'échecs programmés.


La réalité est documentée, chiffrée, répétée par les sociologues depuis des décennies : la destinée sociale reste massivement déterminée par l'origine.

L'école reproduit plus qu'elle n'émancipe.

Le diplôme ne garantit plus ce qu'il garantissait.

Et l'héritage, progressivement, reprend la place que l'ascenseur social avait brièvement occupée.


Ce n'est pas une fatalité.

C'est un choix.

Répété.

Assumé.

Par ceux qui en bénéficient.


Maintenir la méritocratie comme récit de légitimation tout en sabordant les mécanismes qui permettraient de la rendre réelle : financement de l'école publique, encadrement des loyers, imposition progressive des héritages, protection des travailleurs précaires.

C'est ça, la politique réelle.

Pas un oubli.

Pas une maladresse.

Un choix.

Refuser ce mensonge, c'est refuser la culpabilité collective.

Exiger sa destruction, c'est exiger un système où le point de départ ne détermine plus l'arrivée.


RECONSTRUIRE LE CONCEPT DU MÉRITE

La résistance commence par le refus de la honte.

La honte d'être précaire.

La honte d'être déclassé.

La honte de ne pas avoir "mérité" ce qu'on ne pouvait pas atteindre.


La méritocratie est une histoire que les dominants se racontent pour dormir tranquilles.

Elle transforme la chance en talent.

L'héritage en mérite.

La précarité en aveu d'échec.

Et elle immunise ceux d'en haut contre toute remise en cause.


Construire un vrai mérite, c'est d'abord égaliser les points de départ.

Financer l'école publique jusqu'au dernier centime.

Taxer les héritages à la hauteur de leur poids réel.

Reconnaître que la précarité de la jeunesse n'est pas un défaut de caractère.

C'est le résultat d'une politique.


Ce n'est pas la jeunesse qui a échoué.

C'est le contrat social qui a été rompu par ceux qui en profitaient.

Et qui ont choisi de refermer la porte derrière eux.


Le mérite existe.

La méritocratie, non.



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