top of page

Chronique 105 - Trump va prendre Cuba. Allons-nous le laisser faire ?

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 30 mai
  • 6 min de lecture

Entre dépendance réelle et silence choisi, l'Europe joue son honneur sur une île.


Un porte-avions a jeté l'ancre face à Cuba.

Nous avons déjà vu ce film.

Nous en connaissons la fin.

Reste à savoir quel rôle nous accepterons d'y tenir.


Lucie Fourcade

LE FILM QUE NOUS CONNAISSONS DÉJÀ

Le 20 mai 2026, jour de l'indépendance cubaine, le porte-avions USS Nimitz est entré en mer des Caraïbes.

Le Commandement Sud des États-Unis a diffusé les images du groupe aéronaval en vantant sa "capacité de frappe" et sa "domination" (source Epoch Times).

Le même jour, la justice américaine inculpait l'ancien président cubain Raúl Castro.

Le plus vieux porte-avions de la flotte américaine, cinquante et un ans, devait être désarmé ce mois-ci.

On l'a maintenu en service pour le faire défiler devant une île à genoux, en "démonstration de force", selon le New York Times (source Zone Armée).


Puis le registre a changé.

Interrogé sur ses intentions, Trump a balayé l'idée d'une intimidation : "Pas du tout. Nous allons les aider."

Il a décrit un pays "en faillite", sans électricité, sans argent, "sans rien", "sans nourriture" (source CiberCuba).

Quelques jours plus tôt, devant les dirigeants latino-américains réunis au sommet "Bouclier des Amériques", il avait prévenu que Cuba était "au bout du chemin", invoquant explicitement la doctrine Monroe, celle qui, depuis le XIXe siècle, décrète que l'Amérique latine est l'arrière-cour de Washington (source Yahoo News).


Affamer une île, couper son électricité, puis se présenter pour la "sauver".

Ce script, je l'ai décrypté en détail dans une précédente chronique - Cuba : l'honneur du prédateur Trump : soixante ans d'embargo, la capture de Maduro, le robinet pétrolier coupé, et un plan que Washington nomme lui-même la "Cubastroïka".

Le modèle, c'est le Venezuela.

Et avec le Venezuela, nous savons comment ça s'est terminé.


CE QUE NOUS AVONS DÉJÀ LAISSÉ PASSER

Le 3 janvier 2026, l'armée américaine s'empare de Nicolás Maduro dans sa propre capitale, sans déclaration de guerre, sans vote du Congrès, et le transfère à New York pour y être jugé.

Un chef d'État étranger, enlevé chez lui.

Qu'a fait l'Europe ?

Ursula von der Leyen a appelé à la "retenue" et rappelé que "toute solution doit respecter le droit international et la Charte des Nations unies".

La France s'est déclarée "prête à soutenir le dialogue" en vue d'une transition démocratique (source Touteleurope).

Pas de condamnation.

Une "préoccupation".

Pire : la plupart des États européens membres de l'OTAN ont, de fait, soutenu l'opération (source Wikipedia).


Ce n'était pas la dernière fois.

En Iran, la guerre déclenchée le 28 février 2026 par les États-Unis et Israël ne nous a pas été soumise.

La France n'a pas été consultée, et pourtant elle a déployé son porte-avions, abattu des drones, ouvert ses bases du Golfe.

J'ai raconté ailleurs cette "cage dorée" : un non de façade, un oui logistique (Chronique #50).


En Palestine, la France a reconnu l'État palestinien en septembre 2025.

Un geste réel.

Mais une chercheuse de l'ECFR le résumait sans détour : sans actes, la reconnaissance reste symbolique, et au Conseil de sécurité, le veto américain a continué de bloquer tout cessez-le-feu contraignant (source Franceinfo).


Au Liban, dans le Golfe, des bases françaises ont été frappées dans un conflit que nous n'avions pas choisi mais que nous accompagnions.

À chaque fois, le même vocabulaire.

"Préoccupation."

"Retenue."

"Respect du droit international."

Des mots qui ont ceci de remarquable : ils permettent de tout dire sans jamais rien empêcher.


LA CAGE EST RÉELLE

On me dira : mais que pouvons-nous, face à la première puissance du monde ?

La question est juste.

Et la réponse est dérangeante, parce qu'elle commence par un aveu.


Oui, nous sommes des vassaux.

Sur le plan militaire : les membres européens de l'OTAN dépendent des États-Unis pour 64 % de leurs importations d'armes, et opèrent dans une architecture de commandement et de renseignement où Washington garde la main (source SIPRI via Le Grand Continent).

Sur le plan numérique : trois entreprises américaines contrôlent 70 à 80 % du cloud en France, jusqu'aux données de santé hébergées par Microsoft.

Le CLOUD Act autorise la justice américaine à y accéder, où qu'elles soient stockées.

Le Parlement européen a voté en janvier une résolution dénonçant le risque de devenir une "colonie numérique" : 471 voix contre 68 (source Digital Independence).

Sur le plan financier : le dollar reste la monnaie de réserve, SWIFT fonctionne sous surveillance américaine, et les sanctions secondaires frappent nos entreprises.

En 2014, BNP Paribas a payé 9 milliards de dollars d'amende aux États-Unis.

Le motif ? Des transactions avec l'Iran, le Soudan, et Cuba (source Crescera Solutions).

Notons-le, car c'est tout sauf un détail : la France a déjà été punie financièrement pour avoir simplement commercé avec La Havane.


La cage est donc bien là.

Réelle. Documentée.

Verrouillée.

Mais c'est précisément ici que commence le mensonge confortable.


MAIS LA CAGE NE NOUS ABSOUT PAS

Car la cage, en partie, nous l'avons construite nous-mêmes.

Ce n'est pas une accusation militante.

C'est le chancelier allemand Friedrich Merz qui l'a dit, à la Conférence de Munich sur la sécurité, en février 2026 : "Personne ne nous a contraints à cette dépendance excessive envers les États-Unis. Ce manque d'autonomie était auto-infligé" (source Digital Independence).

Auto-infligé.

Le mot est dur parce qu'il est exact.


Aucun gouvernement français, de droite comme de gauche, n'a jamais engagé le pays dans une indépendance réelle vis-à-vis de Washington.

Non parce que c'était impossible.

Parce que cela aurait coûté.

Et ce coût, nos classes dirigeantes ont toujours préféré ne pas le payer.


Il faut distinguer deux phrases que l'on confond en permanence.

"Nous ne pouvons pas."

Et : "Nous ne voulons pas en payer le prix."

La première est une fatalité.

La seconde est un choix.


Quand on héberge ses données de santé chez Microsoft alors que des solutions existent, ce n'est pas une fatalité : c'est un choix.

Quand on se tait sur l'enlèvement d'un chef d'État pour ne pas froisser un allié, ce n'est pas une impuissance : c'est un calcul.

La dépendance explique la difficulté.

Elle n'efface pas la responsabilité.

Confondre les deux, c'est se fabriquer un alibi.

C'est transformer une lâcheté en destin.


LES LÂCHES DE L'HISTOIRE

Alors posons la question franchement.

Que faut-il, exactement, pour que nous réagissions ?

Une île affamée n'a pas suffi.

Un chef d'État enlevé n'a pas suffi.

Une guerre menée sans nous mais avec nos bases n'a pas suffi.

Une population massacrée à Gaza n'a pas suffi.

Combien de "préoccupations" avant un acte ?


Et qu'on s'entende : réagir ne veut pas dire mimer le prédateur.

La morale ne réclame pas que la France envoie ses propres porte-avions "libérer" qui que ce soit : ce serait reproduire la logique de force que nous dénonçons.

La colère qui copie l'adversaire ne fait que lui donner raison.

Dire non, c'est autre chose.

C'est nommer une annexion comme une annexion, et non comme une "aide".

C'est refuser le récit, dans nos médias comme dans nos conversations.

C'est exiger de nos dirigeants qu'ils paient enfin le prix d'une autonomie réelle : un cloud souverain, une défense moins dépendante, des circuits financiers qui ne tremblent pas à chaque décret de Washington.

C'est documenter, témoigner, transmettre.

C'est, à notre échelle de citoyens, cesser de trouver normal ce qui ne l'est pas.


La lâcheté dans l'Histoire n'est presque jamais spectaculaire.

Elle ne ressemble pas à une trahison.

Elle ressemble à un haussement d'épaules.

À un "que voulez-vous qu'on y fasse".

À un journal qu'on referme.


Les lâches de l'Histoire ne se sont pas sentis lâches.

Ils se sont vus comme raisonnables.


CUBA, NOTRE MIROIR

Cuba n'est pas seulement une île que Trump convoite.

C'est un test qu'on nous fait passer.

Pas un test militaire : nous le perdrions.

Un test moral, et celui-là, nous pouvons encore le réussir.


Dans 10 ans, on ne nous demandera pas pourquoi nous étions faibles.

On le savait. On l'a documenté. La cage était réelle.

On nous demandera pourquoi nous avons trouvé l'enchaînement si confortable que nous avons cessé de le voir.

On nous jugera moins sur ce que Trump aura pris que sur ce que nous aurons laissé prendre.


Le porte-avions est déjà là.

Le silence, lui, dépend encore de nous.



Cet article vous a interpellé, mis en colère, fait réfléchir ? C'est exactement pour ça qu'il a été écrit.

Votre soutien, c'est le carburant de la résistance ! Contribuez sur Tipeee.

🔔Abonnez-vous à la newsletter "La Lettre du Dimanche" pour recevoir directement dans votre boîte mail les analyses que les médias dominants ne font pas. Pas de publicité, pas de compromis, juste l'engagement de regarder le monde en face. S'informer, c'est déjà résister !

👉Rejoignez également la communauté sur Facebook pour suivre les publications en temps réel, partager les articles et participer aux discussions.


Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.

Commentaires


bottom of page