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Chronique 50 - S’affirmer depuis une cage dorée : Macron et l’ambivalence obligée

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 5 avr.
  • 8 min de lecture

Entre double jeu militaire et dépendance structurelle, la France navigue à vue.


"La France a tenu tête à Trump."

C'est le récit.

Il est confortable, patriotique, et martelé en boucle depuis dix jours.


Regardons ce qu'on ne voit pas.

Pendant que Paris refusait le survol de quelques avions militaires, elle déployait son porte-avions, abattait des drones iraniens et ouvrait ses bases au Golfe.

Et le premier bénéficiaire de cette "opposition" n'a pas de porte-avions.

Il a des porte-conteneurs.


Ce que vous avez vu, c'est le refus.

Ce qu'on ne vous a pas montré, c'est à qui ça profite.


Lucie Fourcade

UNE GUERRE SANS CONSULTATION, ET UNE FRANCE QUI JOUE QUAND MÊME

En lançant l’opération "Epic Fury" contre l’Iran, les États-Unis et Israël n'ont pas mis la France dans la boucle.

Macron le reconnaît lui-même le lendemain, depuis Tokyo :  "La France, qui n’a pas été consultée et qui ne fait pas partie de cette offensive militaire lancée par les États-Unis et Israël, n’y prend pas part (source Franceinfo).

Le message se veut clair.

La réalité est nettement plus complexe.


Dès le 3 mars, Macron s’adresse aux Français et annonce le déploiement du porte-avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale, accompagné de Rafale, de huit frégates, d’un sous-marin nucléaire d’attaque et de deux porte-hélicoptères amphibies (source France 24).

La France a abattu des drones iraniens en "légitime défense" depuis ses bases aux Émirats arabes unis et en Jordanie.

Elle déploie des Rafale et des systèmes antiaériens auprès du Qatar, du Koweït et des Émirats.

Deux de ses bases militaires dans la région ont été touchées par des "frappes limitées" iraniennes.

Autrement dit : la France est dans la guerre sans y être.

Elle s’y engage militairement d’un côté (protection des alliés du Golfe, abattage de drones, armada déployée) tout en refusant officiellement d’en être.

Le tout sans que personne ne lui ait demandé son avis au départ.


MACRON DIT NON. LE PORTE-AVIONS DIT OUI.

Le 31 mars, Trump éclate sur Truth Social : "La France a été TRÈS PEU COOPÉRATIVE en ce qui concerne le ‘boucher iranien’ qui a été éliminé avec succès. Les USA s’en souviendront !!!" (source Le Grand Continent).

Son grief : Paris aurait refusé le survol de son territoire à des appareils chargés de matériel militaire à destination d’Israël.

Détail intéressant : Paris n’avait pas annoncé ce refus publiquement.

C’est Trump qui l’a révélé.


L’Élysée répond qu’il "s’étonne de ce tweet", puis confirme : "la France n’a pas changé de position depuis le premier jour" (source Franceinfo).

Ce qui est vrai.

Mais ce qui est également vrai, c’est que Macron avait soigneusement maintenu le flou sur les détails concrets de cette "position", laissant dans l’ombre l’étendue réelle de l’implication française.


Les médias français se sont précipités pour saluer le "non" de Macron.

Un réflexe compréhensible mais trompeur.

Non pas parce que le refus est faux (il est réel), mais parce qu’il masque le tableau d’ensemble : une France profondément engagée militairement dans la région, qui a simplement refusé un geste supplémentaire qui aurait brisé son statut de non-belligérant officiel.


LE KRIBI : LA RÉCOMPENSE D’UNE AMBIVALENCE

Le 2 avril 2026, le porte-conteneurs CMA CGM Kribi quitte les eaux de Dubaï et franchit le détroit d’Ormuz, affichant sur son signal de navigation le message "owner France" (propriétaire France).

Il est le premier navire d’un grand armateur européen à traverser ce détroit depuis le début du conflit.

Il emprunte une route approuvée par les Gardiens de la Révolution iraniens, en passant au nord de l’île de Larak, baptisée "le péage de Téhéran" par Lloyd’s List Intelligence (source AFP via Boursorama).


Ce passage n’est pas un hasard.

Il révèle une hiérarchie implicite : les navires chinois sont passés avant, ceux des belligérants directs jamais.

La France bénéficie d’un statut intermédiaire : alliée occidentale, certes, mais officiellement non engagée dans la guerre, critique à l’égard d’une solution militaire pour réouvrir le détroit, et active sur le terrain diplomatique (source Libnanews).


Macron lui-même avait affirmé le 17 mars que Paris ne participerait "jamais" à des opérations pour "ouvrir" ou "libérer" Ormuz par la force.

C’est précisément cette retenue qui a valu à la France d’être classée parmi les pays "non hostiles" auxquels l’Iran avait promis le libre passage le 25 mars.

CMA CGM, l’un des premiers armateurs mondiaux, a pu réouvrir ses routes (source Yahoo Actualités / AFP).


Ce résultat n'était pas planifié.

Et c'est ça, le plus révélateur.

La France ne pratique pas une diplomatie de conviction.

Elle pratique une diplomatie d'opportunité, qui saisit ce que son ambivalence lui offre, au jour le jour, sans cap assumé.

Ce n'est pas de la stratégie.

C'est de la navigation à vue.

Et quand ça produit un effet, on l'appelle souveraineté.


LA CAGE DORÉE : POURQUOI L’INDÉPENDANCE FRANÇAISE A DES LIMITES STRUCTURELLES

C’est ici que le discours officiel se fissure.

La France qui joue la souveraineté nationale est aussi une France structurellement dépendante des États-Unis sur trois plans fondamentaux.


Sur le plan militaire d’abord.

La France reste un exportateur majeur d’armement (deuxième rang mondial) mais elle opère au sein d’une architecture OTAN construite autour de la primauté de Washington.

Les membres européens de l’OTAN dépendent des États-Unis pour 64 % de leurs importations d’armes.

La France a réduit cette dépendance de 31 points ces cinq dernières années, mais elle reste intégrée dans des systèmes logistiques, de renseignement et de commandement où Washington garde la main (source SIPRI 2025, via Le Grand Continent).

Un "non" français ne s’exerce jamais en dehors de ce cadre : il s’exerce dans les marges que ce cadre tolère.


Sur le plan numérique ensuite.

En octobre 2025, la Cour des comptes française pointe que "certains ministères utilisent des solutions informatiques extra-européennes, parfois pour des données sensibles". AWS, Microsoft Azure et Google Cloud contrôlent entre 70 et 80 % des services cloud en France.

Même la plateforme nationale des données de santé est hébergée par Microsoft.

Soulignons que le Cloud Act américain autorise les autorités judiciaires des États-Unis à accéder à ces données, quel que soit le pays de stockage (source Cour des comptes, via vie-publique.fr).


Sur le plan financier enfin.

Le dollar reste monnaie de réserve mondiale, SWIFT fonctionne sous surveillance américaine, et les sanctions secondaires de Washington peuvent atteindre des entreprises françaises opérant dans des pays cibles.

Ce n’est pas une abstraction : en 2014, BNP Paribas a payé 9 milliards de dollars d’amende aux États-Unis pour des transactions avec Cuba, l’Iran et le Soudan.

La dépendance financière française n’est pas théorique : elle a un prix (source Crescera Solutions).


Le "gaullisme" de Macron existe donc dans une cage.

Il peut faire du bruit à l’intérieur.

Il ne peut pas briser les barreaux.


CE QUE LE KRIBI RÉVÈLE VRAIMENT

Le passage du Kribi est un symbole parfait de cette ambivalence.

Un navire français, d’une compagnie dont le chiffre d’affaires dépasse le PIB de nombreux pays, traverse le détroit en affichant sa nationalité comme un laissez-passer.

Ce ne sont pas les intérêts des Françaises et des Français qui sont préservés ici : ce sont ceux d’un armateur globalisé.


Macron l’avait dit lui-même le 3 mars, dans son discours à la nation : "Nous avons des intérêts économiques à préserver. Le détroit d’Ormuz est de fait fermé. C’est par ce détroit que transitent environ 20% du pétrole et du gaz naturel liquéfié dans le monde" (source vie-publique.fr).

Au moins, il était clair.

La posture de non-belligérance a pour finalité déclarée de préserver des routes commerciales vitales, pas de défendre un principe éthique de non-ingérence.


Ce qui se passe à Ormuz le 2 avril n’est ni une victoire de la souveraineté française, ni une défaite de l’impérialisme américain.

C’est la démonstration que dans un conflit qu’elle n’a pas choisi, mené par des alliés qu’elle ne peut pas contredire frontalement, la France a négocié son espace de manœuvre pour que ses armateurs puissent continuer à naviguer.

Le tout emballé dans le papier cadeau de l’indépendance nationale.

Ce n’est pas de l'opposition.

C’est de la gestion.

Et la différence est immense.

Mais au profit de qui, exactement ?


QUI GAGNE VRAIMENT QUAND LE KRIBI PASSE ?

Derrière le Kribi, il y a CMA CGM.

Derrière CMA CGM, il y a Rodolphe Saadé.

Derrière Rodolphe Saadé, il y a Emmanuel Macron.

Ce n'est pas une métaphore.

C'est une relation documentée, assumée, et mutuellement profitable.

Saadé lui-même s'en est vanté devant le Sénat : "Nous avons de très bonnes relations avec le gouvernement, nos discussions sont fréquentes sur des sujets importants et notre dialogue est très positif" (source Reporterre). 

Macron, de son côté, considère publiquement CMA CGM comme "une fierté française" (source L'Essentiel de l'Éco). 

Chaque déplacement présidentiel à Marseille, c'est une visite à la tour CMA CGM (source Révolution Permanente).


Ce dialogue très positif a un prix pour le pays.

Entre 2020 et 2024, CMA CGM a cumulé plus de 45 milliards d'euros de profits.

Grâce au régime de la taxe au tonnage, ces superprofits sont imposés à un taux dérisoire. 

Pendant ce temps, 5 milliards d'euros de dividendes remontaient à la holding familiale Merit France SAS, avec une imposition effective estimée à 1,25 % (source L'Essentiel de l'Éco). 

Quand le Sénat a voulu revoir le dispositif, le gouvernement n'a manifesté aucune intention d'y toucher.

En échange, Saadé a construit quelque chose d'utile à Macron : CMA Media regroupe aujourd'hui 1 600 journalistes (la deuxième rédaction française après Radio France) couvrant BFM TV, RMC, La Provence, La Tribune, Brut, et une participation dans M6 (source L'Essentiel de l'Éco). 

Les rédactions ont reçu pour consigne de ne pas mener d'enquêtes offensives sur le groupe, et le mot "ultra-riche" a été supprimé d'articles en ligne à l'insu des journalistes qui les avaient rédigés (source La Relève et la Peste).


C'est ça, la capture de l'État.

Pas un complot.

Une symbiose.

Un armateur qui a besoin de routes commerciales ouvertes et d'une fiscalité favorable.

Un président qui a besoin de relais médiatiques et d'un capitalisme français présentable.

Les deux se rendent service.

Les deux y gagnent.


Quand le Kribi traverse le détroit d'Ormuz le 2 avril, ce n'est donc pas "la France" qui reprend souffle.

C'est cette alliance-là qui reprend ses marges.

Et les médias de Saadé, BFM en tête, ont salué la "souveraineté française" sans mentionner une seule fois que leur propriétaire était le premier bénéficiaire du passage.


LA CAGE, LE CARGO ET L’AVENIR

Le Kribi a passé le détroit.

Saadé a encaissé.

Macron a communiqué.

Chacun y a trouvé son compte.


Mais cette posture d'affirmation avait une face cachée.

D'un côté, des intérêts économiques bien identifiés, et un armateur milliardaire qui en profite le premier.

De l'autre, une dépendance structurelle à Washington qui fixe les vraies limites, celles qu'on ne franchit jamais.

Macron a ménagé les deux.

C'est précisément pour ça que son "non" était si étroit.


La bonne question n'est pas de savoir si Macron a bien ou mal joué.

Il faut s'interroger doublement.

Pourquoi aucun gouvernement français, de droite comme de gauche, n'a jamais engagé la France dans la voie d'une indépendance réelle vis-à-vis de Washington ?

Et pourquoi les intérêts d'un armateur milliardaire pèsent-ils autant dans les décisions d'un président de la République ?

La réponse est la même dans les deux cas.

Parce que l'indépendance aurait un coût.

Et que ce coût, les classes dirigeantes françaises ont toujours refusé de le payer.

Qu'il s'agisse de s'affranchir de Washington ou des ultra-riches.


Tant que la France sera dépendante pour ses systèmes d'armes, ses données numériques et ses transactions financières, tant que ses présidents communiqueront régulièrement avec des milliardaires qui possèdent des médias, le gaullisme restera ce qu'il est devenu : une posture.

Un discours.

Un alibi respectable.



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