Chronique 74 - Canon français : le racisme au menu
- Lucie Fourcade
- il y a 4 jours
- 7 min de lecture
Derrière les bérets et la charcuterie, une machine politique à normaliser la haine.
Des bérets, des foulards tricolores, et des saluts nazis.
S'emparer des symboles de la nation, le terroir, la tradition, la gastronomie, la fierté populaire, pour les retourner contre une partie de la population : c'est le projet du Canon français.
Ce n'est pas un dérapage.
C'est un outil politique, financé par un milliardaire, conçu pour normaliser l'exclusion en la déguisant en fête.
Ce qui suit le documente.

BÉRET ET PINARD, LES SYMBOLES QUE L'EXTRÊME-DROITE S'ACCAPARE
Il y a dans la communication du Canon français un talent particulier pour l'emballage.
Bretelles, marinières, bérets, vin rouge, charcuterie de terroir, chansons populaires.
Tout est fait pour projeter l'image d'une France simple, conviviale, rassembleuse.
Une France qui mangerait ensemble, qui chanterait ensemble, qui serait fière de ses traditions.
Les fondateurs de l'organisation, Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de la Tour, répètent à l'envi que leurs événements sont "purement festifs".
Leur charte, accessible sur le site, impose à chaque participant de "respecter les autres" et de "ne pas imposer ses idées politiques" (source SUD Éducation Allier).
Le message est clair : venez manger, venez trinquer, laissez la politique au vestiaire.
Mais cette image mérite d'être corrigée.
Le billet coûte 80 euros, sans dessert.
Ce n'est pas le tarif d'une fête populaire.
Le Canon français ne vend pas une bonne bouffe en bonne compagnie : il vend un récit sur ce que doit être une bonne bouffe, et sur qui est la bonne compagnie.
Les fondateurs eux-mêmes ne sont pas des enfants du peuple tombés amoureux du terroir.
Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de la Tour sont deux aristocrates issus de familles nobles, ce que confirme sans gêne le site de l'Association de la Noblesse Française, qui leur consacre un article élogieux (source ANF).
Ce sont ces hommes-là qui prétendent incarner la France du béret et du pinard.
Les banquets se tiennent dans des châteaux et des domaines privés, jamais dans un gymnase de quartier.
Les photos officielles, accessibles à n'importe qui sur Google Images en tapant "Canon français banquet", disent le reste.
Des centaines de participants, des milliers de couverts, des dizaines de clichés publiés par l'organisation elle-même.
Cherchez.
Comptez.
Le résultat parle de lui-même : pas une seule personne de couleur.
La consigne "ne pas imposer ses idées politiques" n'est pas une règle de vivre-ensemble.
C'est un cache-sexe.
L'HYDRE STÉRIN
Pour comprendre ce qu'est réellement le Canon français, il faut regarder qui le finance.
En 2024, le milliardaire Pierre-Édouard Stérin est entré au capital de l'entreprise via son fonds Odyssée Impact, après le rachat de BLT investissement, la société détenant le Canon français.
L'opération aurait représenté entre 800 000 et un million d'euros, selon des analyses des mouvements de capital des sociétés concernées (source Désarmer Bolloré).
Pierre-Édouard Stérin n'est pas un investisseur ordinaire.
C'est, selon Mediapart et L'Humanité, le principal financeur de l'extrême-droite française.
C'est lui qui a commandité le plan Périclès (acronyme pour "Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes"), un document stratégique visant à "permettre la victoire idéologique, électorale et politique" de l'union des droites d'ici 2030 (source Franceinfo).
Le plan s'inspire ouvertement de la Heritage Foundation américaine et du modèle hongrois de Viktor Orbán..
Le plan Périclès prévoit une stratégie à plusieurs niveaux : juridique, médiatique, politique, associatif.
Le Canon français s'inscrit précisément dans le volet culturel : investir les fêtes traditionnelles, leur apposer un label de respectabilité, en faire des vecteurs d'influence identitaire.
En juillet 2025, L'Humanité révélait que Stérin était également entré au capital du Studio 496, agence coordonnant l'association "Les plus belles fêtes de France", à laquelle Mortemard de Boisse est administrateur (source France 3 Occitanie).
La stratégie est cohérente : contrôler les moments de rassemblement populaire pour y diffuser une vision du monde.
Face à ces accusations, les fondateurs du Canon français affichent une distance soigneusement calculée : "Stérin a un projet, mais ça ne nous concerne pas".
Cette affirmation est factuellement intenable.
Les liens organisationnels entre les deux parties précèdent le rachat : avant même l'entrée de Stérin au capital, les projets "Cuvées patrimoines" de Mortemard de Boisse finançaient des associations catholiques également soutenues par les Nuits du bien commun de Stérin (source Désarmer Bolloré).
La transaction financière ne marque pas le début d'une relation : elle la formalise.
NAPPES À CARREAUX SUR RELENTS FACHOS
Laissons de côté les intentions déclarées.
Regardons les faits.
Depuis l'origine des banquets du Canon français, des enquêtes journalistiques et des témoignages de terrain documentent un phénomène récurrent : drapeaux royalistes, saluts nazis, propos racistes et sexistes (source ICI Armorique, octobre 2025).
La charte des Canonniers ne suffit pas à étouffer ce qui se passe sous les lampions.
Le 18 avril 2026, à Caen, plus de 4 000 personnes participaient au "banquet normand" organisé par le Canon français au Parc des expositions.
À 17 heures, le banquet se termine.
Une partie des participants se déverse dans le centre-ville.
Ce qui suit est documenté par plusieurs témoins indépendants et corroboré par des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux (source ICI Normandie).
Tesnim, 16 ans, militante communiste, est assise en terrasse rue Écuyère lorsque des participants arrivent.
Elle décrit des insultes racistes ciblant son origine supposée : "Vous les Arabes, quand vous égorgez des moutons, vous pensez que c'est mieux que nous" ou encore "On ne se sent plus chez nous parce que vous les musulmans, vous ne voulez pas qu'on mange de cochon".
Nathan, militant LFI présent dans la rue ce soir-là, témoigne avoir filmé des participants criant "sales bougnoules" et réalisant des saluts nazis (source France 3 Normandie).
Le 23 avril 2026, une élue de Caen a adressé un courrier au procureur de la République pour signaler ces faits.
Dans ce document, elle rapporte des témoignages faisant état de "propos injurieux et racistes explicites visant des personnes en raison de leur origine réelle ou supposée, de chants et slogans nationalistes et xénophobes, de provocations et insultes, de violences physiques, de propos homophobes et de comportements d'atteinte à la dignité" (source France 3 Normandie).
Ces faits sont documentés, signalés, et attribués à des participants à un événement légal, organisé en plein jour.
EN TOUTE IMPUNITÉ
Avant le banquet de Caen, le maire avait déclaré ne voir aucun "élément factuel" justifiant une interdiction.
La pétition "Décanoner le banquet normand", qui avait recueilli près de 2 500 signatures, n'a pas suffi à infléchir la décision (source Le JDD).
Le banquet a eu lieu.
Les incidents ont suivi.
En novembre 2025, des élus d'Ille-et-Vilaine avaient demandé au préfet d'interdire les banquets, en documentant les faits : saluts nazis, drapeaux royalistes, chants politiques. Réponse du Canon français : une plainte pour diffamation contre ces élus (source France 3 Bretagne).
Dénoncer des faits devient une infraction.
Les victimes potentielles de haine se retrouvent à devoir se défendre en justice.
C'est un retournement classique : utiliser le droit comme bouclier contre ceux qui résistent.
Cette mécanique n'est pas accidentelle.
Elle est structurelle.
Le Canon français bénéficie d'un vernis de légalité (une entreprise d'événementiel, une charte, des billets à 80 euros, des photos de familles souriantes) qui rend difficile toute intervention préventive.
Les autorités ne peuvent pas interdire un repas.
Et quand le repas produit de la haine, les organisateurs nient toute responsabilité : "Nous ne sommes pas responsables de ce qui a lieu cinq ou six heures après notre événement". L'argument est cynique.
C'est exactement lui qui permet à la machine de continuer.
Suite aux incidents de Caen, le banquet prévu le 5 décembre 2026 à Quimper a été annulé par le Parc des expositions, qui a invoqué le contexte d'insécurité (source Actu Évreux).
C'est un signal.
Mais c'est une victoire fragile, ponctuelle, arrachée par la mobilisation locale.
TRINQUER POUR NORMALISER
Ce qui se joue avec le Canon français dépasse les banquets.
Car la question n'est pas ce qu'on y mange.
C'est ce qu'on y apprend à trouver normal.
Depuis des années, l'extrême-droite a compris qu'on ne gagne pas une élection en exposant un programme de remigration.
On la gagne en faisant d'abord accepter l'idée que certaines personnes ne sont pas tout à fait françaises.
On la gagne en transformant des repas en rituels d'appartenance exclusive.
On la gagne en faisant paraître normal ce qui est profondément raciste.
C'est exactement ce que documente le plan Périclès : une stratégie culturelle assumée, financée, organisée (source Franceinfo).
Le Canon français est un outil dans cette stratégie.
Pas le seul.
Pas le plus violent.
Mais peut-être le plus efficace, précisément parce qu'il est le plus invisible.
Quand 4 000 personnes se retrouvent pour célébrer une vision fermée et exclusive de la France, et que des saluts nazis s'ensuivent dans les rues, ce n'est pas un "dérapage".
C'est le produit logique d'un cadre idéologique soigneusement construit.
Partout où le Canon français s'est installé, des citoyens se sont levés.
En Bretagne, à Montluçon, à Caen, à Quimper.
Des pétitions, des rassemblements, des recours.
Des élus ont pris des risques juridiques pour nommer ce qu'ils voyaient (source La Horde).
Ces résistances locales sont ce qui fonctionne.
Elles méritent d'être soutenues, amplifiées, coordonnées.
La lutte contre la fascisation, c'est un combat contre la banalisation de l'exclusion.
Contre l'idée que l'on pourrait, en 2026, lever le bras dans les rues d'une ville française sous bannière tricolore sans conséquence, sans que personne ne soit inquiété, sans que la société ne dise non.
Certains paient 80 euros pour se réunir autour d'une vision de la France qui n'a pas de place pour tous.
Il est de notre responsabilité collective de dire, clairement et sans équivoque, que ce choix n'est pas anodin.
Que l'impunité n'est pas une fatalité.
Et que la résistance, elle, est une nécessité.
SE TAIRE ET LAISSER FAIRE, C'EST ÊTRE COMPLICE
Le Canon français continuera d'organiser des banquets.
Il continuera de brandir sa charte, ses bérets et ses sourires de façade.
Il continuera de porter plainte contre ceux qui osent nommer ce qu'ils voient.
La machine est rodée.
Elle mise sur l'inertie des institutions, le confort du silence, et la difficulté à interdire ce qui ressemble à un repas.
Alors la résistance prend d'autres formes.
Signer les pétitions locales avant que le banquet ait lieu, pas après.
Soutenir publiquement les élus qui prennent le risque juridique de nommer ce qu'ils voient.
Refuser que les gestionnaires de salles et parcs des expositions restent seuls face à cette décision : leur écrire, les appeler, les informer avant que le contrat soit signé.
Documenter.
Filmer.
Témoigner.
Déposer plainte.
Ce n'est pas spectaculaire.
Ce n'est pas suffisant seul.
Mais c'est ce qui a annulé Quimper.
C'est ce qui peut annuler le suivant.
Certains trinquent à une France qui n'a pas de place pour tous.
À nous de décider combien de temps encore nous regarderons faire.
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