Chronique 73 - Le rapport Alloncle, ou comment prendre les Français pour des pigeons
- Lucie Fourcade
- il y a 5 jours
- 6 min de lecture
Vidéo volée, chiffres inversés, influence de Bolloré : décryptage d'un réquisitoire à charge estampillé Assemblée nationale.
Il y a les enquêtes qui cherchent la vérité.
Et il y a les autres.
Celles qui partent d'une conclusion, fabriquent les preuves, et apposent dessus le cachet de la République.
Le rapport Alloncle sur l'audiovisuel public est de ceux-là : 400 pages, 80 recommandations, et une thèse écrite avant la première audition.
Soulevons le capot de cette mécanique qui n'a rien de démocratique.

LA CONCLUSION ÉCRITE D'AVANCE
Tout commence par une vidéo volée.
Le 5 septembre 2025, le site d'extrême-droite L'Incorrect publie 33 secondes d'une conversation filmée en cachette, en juillet, dans un restaurant parisien.
On y voit les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen discuter avec des responsables du Parti socialiste.
La mise en scène est immédiate.
CNews, Europe 1 et le JDD, tous dans l'orbite de Vincent Bolloré, crient au scandale, à la "collusion", à la "propagande" (source franceinfo).
Éric Ciotti, président de l'UDR, saisit l'occasion.
Il utilise le droit de tirage annuel de son groupe pour créer une commission d'enquête parlementaire sur "la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public" (source Wikipedia).
La question de la déontologie des journalistes est légitime.
Elle se pose pour tous les médias, publics ou privés.
Mais ce n'est pas de déontologie dont il s'agit ici.
La vidéo n'est qu'un prétexte.
L'objectif est ailleurs : diaboliser une gauche présentée comme infiltrée dans les rédactions, et ouvrir la voie au démantèlement d'un service public que le RN et l'UDR ont inscrit dans leur programme commun.
Charles Alloncle, nommé rapporteur, est partisan déclaré de la privatisation de l'audiovisuel public : une position inscrite dans le programme commun UDR-RN.
Il commence ses travaux avant même d'avoir entendu la moindre audition, en multipliant les interventions médiatiques accusatrices.
Le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), l'a lui-même rappelé à l'ordre pour ses "interventions médiatiques", et Aurélien Saintoul a évoqué publiquement son "goût pour la déformation, l'insinuation" (source LCP).
Ce n'est pas une enquête.
C'est une instruction à charge, conduite par un procureur autoproclamé, contre un accusé désigné à l'avance.
LES CHIFFRES QU'ON NE VOUS MONTRERA PAS
Le rapport préconise de dégager plus d'un milliard d'euros d'économies sur l'audiovisuel public, soit un quart de son budget total (source The Media Leader FR).
Il qualifie ce service d'onéreux, mal géré, dispendieux.
Il omet un chiffre.
Un seul suffit à faire s'effondrer tout l'argumentaire.
La France dépense 60 euros de moins par habitant que l'Allemagne pour son audiovisuel public.
Elle dépense 30 euros de moins que le Royaume-Uni.
Ce n'est pas une estimation : ce sont les données du contre-rapport publié par la Scam (Société civile des auteurs multimédia), s'appuyant sur plus de 150 sources officielles vérifiables, comme la Cour des comptes, l'Arcom, le Conseil constitutionnel et Médiamétrie (source Scam).
La France ne dépense pas trop.
Elle ne dépense pas assez.
Sur la décennie 2015-2025 examinée par la commission, Alloncle a ignoré plus de 87 millions d'heures de programmes produits par le service public.
Il a sélectionné une douzaine de griefs, répétés en boucle dans ses interventions médiatiques, en faisant fi de tout ce qui contredisait la thèse préétablie (source Scam).
Et cette thèse ?
Elle tient en une phrase, formulée sans jamais être démontrée : l'audiovisuel public coûte trop cher, serait mal géré, confisqué par des "favorisés" et biaisé dans l'exercice du pluralisme.
Le rapport propose d'affecter le milliard d'économies à "l'entretien du patrimoine de l'État" et au désendettement.
On peut légitimement s'interroger : quelle décision a davantage pesé sur la dette française ?
Les 4 milliards annuels du service public, ou les milliards de niches fiscales accordées aux grandes fortunes ?
La question ne figure pas dans le rapport.
ENQUÊTE SOUS INFLUENCE
Pendant que la commission enquêtait sur la neutralité des journalistes publics, quelqu'un soufflait les questions aux enquêteurs.
Le Monde a révélé que Lagardère News, propriétaire du JDD et du JDNews, groupe dans l'orbite de Vincent Bolloré, avait transmis à des membres de la commission d'enquête une série de questions à poser aux personnes auditionnées.
Radio France, qui figurait parmi les cibles de ces questions suggérées, a appelé à "faire toute la lumière sur des collusions éventuellement à l'œuvre avec des acteurs directement intéressés à la déstabilisation" d'un concurrent (source France 24).
Traduction : Bolloré, qui possède des médias privés en concurrence directe avec l'audiovisuel public, a pu orienter les travaux d'une commission parlementaire censée juger ce même audiovisuel public.
Réaction d'Alloncle face à cette révélation : "Le lobbying, c'est vieux comme l'Assemblée".
Le président de la commission, lui, a parlé de "tentatives d'ingérence inédites", avec "des éléments concordants" à l'appui (source La Libre).
Ce n'est donc pas simplement une éthique politique qui a guidé les travaux.
C'est une pression organisée, documentée, exercée par des acteurs économiques qui avaient un intérêt direct à l'affaiblissement du service public.
La commission chargée de vérifier la neutralité de France Télévisions et Radio France a elle-même fonctionné sous influence.
Le conflit d'intérêts n'est pas dans les couloirs de France Inter.
Il est dans ceux de l'Assemblée nationale.
LE PRÉTEXTE DE LA NEUTRALITÉ
Le rapport Alloncle consacre un volet entier à "l'impartialité et la neutralité" des salariés de l'audiovisuel public.
En apparence, c'est une exigence démocratique légitime.
Dans les faits, ce qu'il propose va bien au-delà.
Les journalistes des chaînes publiques devraient souscrire à des engagements formels d'impartialité, y compris dans leurs prises de position publiques en dehors de leurs fonctions.
Les "figures de premier plan" seraient soumises à un "devoir de réserve renforcé" (source The Media Leader FR).
En d'autres termes : contrôle de la parole privée des salariés du service public, au-delà de leurs heures de travail.
Et pour couronner le tout : Alloncle préconise de revenir à la nomination des dirigeants de France Télévisions et Radio France par le président de la République.
Un député du bloc central a lui-même évoqué un "retour à l'ORTF", cette époque où l'information télévisée était directement sous la tutelle de l'Élysée, où le pouvoir en place décidait de ce que les Français avaient le droit d'entendre (source Infodujour).
L'indépendance de l'audiovisuel public vis-à-vis du pouvoir politique a été arrachée de haute lutte.
La nomination des dirigeants par l'Arcom, autorité indépendante, remplace depuis 2013 le passage obligé par le bureau du chef de l'État.
Alloncle veut revenir à l'avant-2013.
Chercher à "neutraliser" les journalistes publics tout en remettant leur hiérarchie sous contrôle présidentiel : voilà le paradoxe central du rapport.
La neutralité qu'il invoque n'est pas une garantie d'indépendance.
C'est un outil de mise au pas.
TRUMP LE PROF
Ce rapport n'est pas tombé du ciel.
Il n'est pas le fruit d'une réflexion originale sur l'audiovisuel français.
Il est la copie conforme d'un mode opératoire déjà testé ailleurs.
Le contre-rapport de la Scam l'établit avec précision : les angles d'attaque retenus contre le service public français sont, mot pour mot, ceux qui ont conduit depuis 2025, aux États-Unis, au démantèlement de PBS, NPR et CPB, les médias publics américains.
Coût excessif.
Biais idéologique.
Gestion opaque.
Confiscation par une élite.
Ce sont exactement les mots d'Alloncle.
Ce sont exactement les mots de Trump (source Scam).
Et ce n'est pas une coïncidence.
La Scam identifie la mécanique : cinq années de campagne du Rassemblement National pour la privatisation de l'audiovisuel, amplifiée par les médias du groupe Bolloré, relayée par des think tanks proches de l'extrême-droite.
Il ne s'agit pas d'une succession de faits isolés, mais d'une offensive politique et médiatique coordonnée à l'échelle internationale (source Scam).
La France est le deuxième pays le plus ciblé par des campagnes de désinformation, après l'Ukraine, selon le ministère des Affaires étrangères lui-même (source Ministère de l'Europe et des Affaires étrangères).
Dans ce contexte, l'audiovisuel public constitue l'un des derniers remparts d'une information vérifiée, indépendante des intérêts privés.
C'est précisément pour cette raison qu'il est dans le viseur.
Affaiblir, démanteler, privatiser : ce n'est pas une politique audiovisuelle.
C'est une stratégie de contrôle de l'information.
LA CAPITULATION DU BLOC CENTRAL
Le rapport Alloncle sera rendu public le 4 mai 2026.
Il n'a pas force de loi, pour l'instant.
Mais certaines de ses 80 préconisations pourraient être traduites en proposition de loi lors de la niche parlementaire UDR du 25 juin (journée réservée dans le calendrier législatif à un groupe politique pour soumettre ses propres textes au vote).
Selon le compte-rendu de séance, 12 voix pour, 10 contre et 8 abstentions (source Franceinfo).
Le rapport passe à deux voix d'écart.
Sans les abstentions du groupe macroniste, il tombait.
La socialiste Ayda Hadizadeh l'a dit sans détour : "Nous venons d'assister à une capitulation. Nous avons cédé aux méthodes de Bolloré, de l'extrême-droite" (source LCP).
C'est le mécanisme classique.
L'extrême-droite pousse.
Le centre recule d'un pas, négocie deux virgules, et laisse passer le reste.
Ils appellent ça de la nuance.
J'appelle ça de la complicité passive.
L'audiovisuel public n'est pas une ligne budgétaire.
C'est l'infrastructure de l'information commune, ce qui reste quand les chaînes de Bolloré ont fini de parler.
Le démanteler, c'est laisser le champ libre à ceux qui ont déjà décidé ce que vous devez penser.
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