Chronique 104 - Sainte-Soline : la preuve que personne n'est à l'abri
- Lucie Fourcade
- 29 mai
- 6 min de lecture
La mégabassine devenue symbole d'une répression armée décomplexée.
Il y a les manifestants qui ont failli mourir.
Et les gendarmes qui ont tiré.
3 ans plus tard, les premiers sont jugés.
Les seconds, protégés.
Ce que vous allez lire n'est pas un dysfonctionnement.
C'est une politique.

AUX ORIGINES D'UNE JOURNÉE HORS NORME
Le 25 mars 2023, environ 30 000 personnes répondent à l'appel d'organisations écologistes, le collectif "Bassines non merci", "Les Soulèvements de la Terre" et la Confédération Paysanne, qui demandent l'arrêt du chantier d'une réserve de substitution dans les Deux-Sèvres, surnommée mégabassine.
La préfecture avait interdit le rassemblement.
Les organisateurs maintiennent leur appel.
La gendarmerie, forte de plus de 3 000 hommes déployés sur le terrain, est en ordre de bataille.
Ce qui se passe ensuite dépasse tout ce qu'on avait vu depuis des années sur le sol français pour ce type de manifestation.
La journée dégénère en affrontements, avec 5 000 tirs de grenades d'un côté, une pluie de pierres et de cocktails Molotov de l'autre (source France 3 Nouvelle-Aquitaine).
Mais les bilans, eux, ne sont pas comparables.
200 MANIFESTANTS BLESSÉS
Au moins 200 manifestants sont blessés, dont 36 hospitalisés (source Reporterre).
2 restent un temps dans le coma.
3 ont leur pronostic vital engagé (source Assemblée nationale).
Une vingtaine de personnes est mutilée ou avec son pronostic fonctionnel engagé.
Les gendarmes comptent 45 blessés, dont un brûlé aux jambes (source RTS).
Le cas de Serge Duteuil-Graziani synthétise à lui seul la brutalité de cette journée.
Ce guide de haute montagne de 32 ans est grièvement blessé à la tête par un tir tendu de grenade lacrymogène.
Il passe 2 mois dans le coma avec un pronostic vital engagé et conserve aujourd'hui des séquelles (source L'Essor).
Les armes utilisées ne sont pas des outils de maintien de l'ordre ordinaires.
L'IGGN confirme que les 4 personnes grièvement blessées l'ont toutes été par des grenades CM6, MP7 et GM2L.
Le rapport de la préfète des Deux-Sèvres recense par ailleurs 81 tirs de LBD effectués depuis des quads en mouvement (source Assemblée nationale), une pratique explicitement proscrite.
Ces armes sont classées comme matériel de guerre (source Reporterre).
Plus de 70 personnes saisissent la Défenseure des droits en décembre 2023, dénonçant des "violences graves de la part des gendarmes".
La saisine est portée par 42 manifestants blessés et 30 témoins.
Un blessé raconte avoir "presque perdu son pied" lors de l'explosion d'une grenade, un autre dit avoir "perdu la moitié de sa capacité auditive dans l'oreille droite" (source L'Essor).
LE CARNAGE JUBILATOIRE EN VIDÉOS
La version officielle d'une réponse proportionnée commence à se fissurer dès les premières semaines.
Elle s'effondre complètement en novembre 2025, quand Mediapart et Libération publient des images inédites.
Les deux médias ont accès à des dizaines d'heures d'images captées par les caméras-piétons que portaient les forces de l'ordre.
Pour eux, les forces de l'ordre ont multiplié les "tirs tendus" de grenades : une pratique dangereuse et interdite, mais encouragée par leur hiérarchie (source RTS).
Ce que ces images montrent va au-delà des infractions techniques.
Des gendarmes tiennent des propos filmés : "Des merdes comme ça, il faut les brûler !", "Je ne compte plus les mecs qu'on a éborgnés", "Moi, j'ai envie d'aller les tabasser" (source Assemblée nationale).
Ce ne sont pas les mots d'agents dépassés par les événements.
Ce sont les mots de gens qui savourent.
Les tirs tendus de grenades lacrymogènes et explosives ont été exécutés volontairement, parfois sur ordre des supérieurs hiérarchiques, alors qu'ils sont interdits car potentiellement mortels.
Et le plus accablant : l'Inspection générale de la gendarmerie nationale, qui a visionné ces images, n'a pas jugé bon d'en informer le procureur (source Assemblée nationale), pourtant chargé d'enquêter sur les blessures graves.
CONDAMNÉS POUR AVOIR MANIFESTÉ
Pendant que les images dormaient dans les dossiers, la justice ne chômait pas.
Contre les manifestants.
Dès l'été 2023, des militants sont jugés et condamnés.
7 d'entre eux écopent de prison avec sursis, Loïc Schneider de 6 mois ferme (source Wikipédia).
Les organisateurs, eux, sont convoqués à répétition.
Julien Le Guet, porte-parole de Bassines non merci, Benoît Feuillu des Soulèvements de la Terre, Benoît Jaunet et Nicolas Girod de la Confédération Paysanne sont jugés en appel le 27 mai 2026 pour avoir organisé de manière illégale la manifestation (source France 3 Nouvelle-Aquitaine).
Le 6 mai 2026, Julien Le Guet est condamné à 6 mois de prison avec bracelet électronique.
Ce 27 mai, il vit son sixième procès depuis le mois de décembre.
Lui-même nomme ce que cela est : "Le fait de nous assommer à grands coups d'amendes et de dommages et intérêts, ce serait de nature à me faire taire, nous faire taire. C'est ce que nous appelons la procédure-bâillon : multiplier les recours et nous empêcher d'agir" (source France 3 Nouvelle-Aquitaine).
Le parquet a requis les mêmes peines qu'en première instance : 6 mois de prison avec sursis pour Le Guet, 3 mois avec sursis pour Feuillu, 1 000 euros d'amende pour Jaunet et Girod.
La décision est mise en délibéré au 1er juillet 2026 (source France 3 Nouvelle-Aquitaine).
L'IMPUNITÉ POUR AVOIR MUTILÉ
Du côté des forces de l'ordre, le tableau est radicalement différent.
En décembre 2025, le parquet de Rennes, compétent pour les questions militaires, décide de classer la procédure sans suite concernant les violences sur les 4 manifestants grièvement blessés.
Le procureur explique cette décision soit parce que les blessures ont été causées par un tir "conforme", soit parce que les tirs non conformes ont pu être justifiés par le "contexte ultraviolent", soit parce que leurs auteurs n'ont pas pu être identifiés (source L'Essor).
Cette dernière justification mérite qu'on s'y arrête.
La justice dit ne pas savoir qui a tiré sur Serge Duteuil-Graziani.
Alors 2 journaux font ce que la justice ne voulait pas faire.
3 ans après les affrontements, une enquête conjointe de Libération et Mediapart publiée le 26 mai 2026 affirme avoir identifié le gendarme à l'origine du tir de grenade lacrymogène qui a failli tuer le manifestant (source L'Essor).
Après plusieurs années d'enquête, la justice s'était déclarée incapable de savoir qui l'avait grièvement blessé.
Mediapart et Libération sont parvenus à établir avec certitude qui est l'auteur du tir tendu.
La justice n'a pas pu.
Des journalistes, oui.
Cherchez l'erreur.
GILETS JAUNES - SAINTE-SOLINE : LA RÉPRESSION EN MARCHE
On pourrait croire à une série de coïncidences malheureuses.
Un parquet débordé, une enquête complexe, des circonstances difficiles à reconstituer.
Mais ceux qui ont suivi les Gilets jaunes ne sont pas surpris.
C'est là que le schéma s'est installé.
Des milliers de blessés.
Des mains arrachées, des yeux crevés.
Des LBD tirés à hauteur de visage en dépit des interdictions.
Et au bout du compte : quelques sanctions symboliques, aucune poursuite sérieuse, une impunité quasi totale pour les agents impliqués.
Pendant ce temps, des manifestants écopaient de peines de prison ferme pour avoir jeté des pierres.
Sainte-Soline n'a rien révélé.
Elle a confirmé.
Confirmé que le droit ne s'applique pas de la même façon selon qu'on porte un gilet jaune ou un uniforme.
Confirmé que l'IGGN, la gendarmerie qui enquête sur la gendarmerie, n'est pas un outil de justice mais un outil de protection.
Confirmé que lorsque des journalistes font en quelques mois ce que la justice n'a pas voulu faire en 3 ans, c'est que la justice ne voulait pas le faire.
D'un côté : des citoyens convoqués, jugés, condamnés, re-jugés.
6 procès en 6 mois pour l'un d'eux.
Des peines de prison.
Des amendes.
Une stratégie d'épuisement assumée, que ses victimes ont appris à nommer : la procédure-bâillon.
De l'autre : des agents qui tirent illégalement, qui filment leur jubilation, dont la hiérarchie couvre les pratiques interdites, et dont les enquêteurs jugent inutile de transmettre les preuves au procureur.
Ce n'est pas un dysfonctionnement.
C'est un système.
Et ce système a un nom : l'impunité d'État.
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