Chronique 103 - Syndicats : servent-ils encore ?
- Lucie Fourcade
- 28 mai
- 7 min de lecture
Une analyse sans concession du syndicalisme français.
"Je t'aime. Moi non plus."
L'expression qui résume la relation entre les travailleurs et les syndicats.
Déni, trahison et abandon partagés : que reste-t-il du syndicalisme ?

LA TRAVERSÉE DU DÉSERT SYNDICALE
En France, à peine 10 % des salariés sont syndiqués, et la tendance s'est probablement poursuivie à la baisse depuis (source DARES).
Dans le secteur privé, ce chiffre tombe à 7,8 %.
Dans les TPE et PME, à 5 %.
Ça n'a pas toujours été le cas.
Dans les années 1920-1930, entre 12 et 15 % des salariés étaient syndiqués.
Au moment du Front populaire en 1936, puis à la Libération en 1945, le taux a frôlé les 50 % : 1 salarié sur 2 !
Le syndicat n'était pas une option.
C'était une appartenance, presque une identité (source Institut Supérieur du Travail).
La chute s'est amorcée à la fin des années 1970.
La désindustrialisation, en fermant les usines, a dispersé les collectifs de travail et détruit les bastions militants.
Pas de grande usine, pas de section syndicale.
Le tissu s'est effiloché secteur par secteur, région par région.
Aujourd'hui, les raisons de ne pas se syndiquer se sont multipliées.
L'explosion des contrats précaires et de l'intérim, qui rend l'engagement difficile.
Le sentiment que les syndicats ne représentent plus vraiment les travailleurs d'aujourd'hui : ceux des plateformes, des open spaces, des auto-entreprises.
Le monde du travail a changé.
Le syndicalisme peine à suivre.
Il y a aussi la peur.
Dans les petites structures, se syndiquer, c'est prendre un risque.
La discrimination syndicale (blocage de carrière, salaire stagnant, pression à la démission) est une réalité documentée.
Selon une enquête de la DARES, les délégués syndicaux sont payés environ 10 % de moins que leurs collègues à diplôme et âge égaux.
Et ce sont les salariés les plus actifs syndicalement qui sont les plus pénalisés (source DARES).
En avril 2023, une cour d'appel condamnait un employeur à près de 600 000 euros pour avoir bloqué la carrière d'un salarié syndiqué pendant 18 ans (source Juritravail).
Des cas extrêmes, mais pas isolés.
D'autant qu'il n'existe aucune statistique nationale fiable sur l'ampleur réelle du phénomène.
Ce vide statistique n'est pas un oubli.
C'est une facilité.
CGT, LA MOBILISATRICE QUI NE LÂCHE RIEN
Dans le paysage syndical français, les lignes sont claires.
D'un côté, un pôle réformiste, CFDT, UNSA, CFE-CGC, qui mise sur la négociation et le dialogue social.
De l'autre, un pôle de combat, CGT, FSU, Solidaires, qui fait de la rue son terrain naturel (source Public Sénat).
Avec 22,21 % des suffrages aux élections professionnelles de 2025 et plus d'un million de voix, la CGT est confirmée deuxième organisation syndicale de France, derrière la CFDT (26,58 %) et devant FO (14,91 %) (source CGT).
La CGT est le moteur mobilisateur.
C'est elle qui appelle, qui organise, et qui maintient la pression quand les autres lâchent.
En 2019, contre la réforme des retraites par points, elle battait le pavé avec FO, FSU et Solidaires — sans la CFDT.
En 2023, quand l'intersyndicale s'est dissoute après l'adoption de la loi, c'est encore la CGT qui a continué seule, appelant à de nouvelles journées de grève et organisant 134 rassemblements dans 94 départements (source Rapports de Force).
Pas de victoire au bout.
Mais une présence.
Un refus de capituler.
C'est cette culture du rapport de force qui fait la force de la CGT, et parfois sa limite.
Le compromis n'est pas dans son ADN.
Ce qui lui permet de tenir quand les autres cèdent.
Ce qui l'empêche aussi, parfois, d'arracher des avancées concrètes là où une négociation aurait pu en obtenir.
C'est précisément là que la CFDT intervient.
Elle, c'est la table de négociation.
Le dialogue plutôt que la rue.
La signature plutôt que la grève.
Une méthode qui a ses mérites, et ses dérives.
CFDT, LA NÉGOCIATRICE QUI SIGNE TOUJOURS
La CFDT se présente comme le syndicat du dialogue et de la négociation.
En théorie, c'est une position défendable.
En pratique, elle a parfois conduit à signer des accords que ses propres militants refusaient.
En 2003, alors que des millions de salariés manifestaient contre la réforme des retraites, son secrétaire général acceptait un accord que même la CFTC, pourtant syndicat chrétien réputé modéré, avait refusé.
Des militants défilaient dans la rue sous une banderole où le sigle CFDT avait été rageusement barré (source CQFD).
En 2026, l'histoire bégaie.
La CFDT a validé un accord réduisant la durée d'indemnisation des ruptures conventionnelles, passant de 18 à 15 mois pour les salariés de moins de 55 ans.
Concrètement : si vous perdez votre emploi dans ce cadre, vous serez indemnisé 3 mois de moins qu'avant (source Front Syndical de Classe).
La CFDT se justifie : quitter la table de négociation, c'est laisser le patronat dicter seul les règles.
L'argument tient, jusqu'à un certain point.
Rester à la table peut limiter la casse.
Certains accords arrachés dans la douleur ont protégé des droits qui auraient disparu sans négociation.
Mais cette méthode a ses limites.
Quand le compromis porte sur des droits fondamentaux, comme l'âge de départ à la retraite, la durée d'indemnisation, les conditions de licenciement, négocier un recul moindre reste négocier un recul.
Il y a des combats qui ne peuvent souffrir du compromis.
Non par dogmatisme.
Mais parce que céder sur l'essentiel, c'est valider que l'essentiel était négociable.
UNE INDÉPENDANCE SOUS CONDITIONS
Pour comprendre les syndicats français, il faut comprendre comment ils sont financés.
En France, les syndicats ne fonctionnent pas principalement des cotisations des adhérents.
Avec un taux de syndicalisation parmi les plus bas d'Europe, ce serait impossible.
Leur financement repose sur 2 autres piliers : les subventions de l'État, et, c'est là que ça devient intéressant, les contributions des entreprises.
Les syndicats français sont donc financés en partie par les entreprises elles-mêmes, via des fonds paritaires cogérés avec le patronat.
Au total, ils perçoivent environ 100 millions d'euros par an de ces dispositifs (source Wikipédia).
Posons la question simplement : peut-on surveiller efficacement celui qui paie une partie de vos salaires ?
C'est une réalité structurelle qui fragilise l'indépendance syndicale.
Des observateurs notent que les droits et financements accordés aux syndicats ont fini par profiter surtout à quelques milliers de permanents professionnels, de plus en plus éloignés des salariés qu'ils sont censés représenter (source Cairn).
Un syndicat qui dépend financièrement du système qu'il est censé contester ne peut pas mordre aussi fort qu'il le devrait.
Ce n'est pas une accusation.
C'est simplement logique.
La CFDT, qui signe toujours, est peut-être la meilleure illustration de ce que cette dépendance produit concrètement.
Quant à ce que ces dispositifs financent exactement, ce que les permanents négocient en coulisses, ce qu'on tait pour rester à la table : on ne sait pas.
L'omerta syndicale n'est pas moins épaisse que celle du patronat.
Ce silence aussi dit quelque chose.
Peut-être même hurle-t-il.
TRAVAILLEURS ET SYNDICATS : UNE DANSE DE L'AMBIVALENCE
Les syndicats font quelque chose que personne d'autre ne fait : ils interviennent concrètement dans les conflits individuels de travail.
Licenciement abusif, harcèlement, accident du travail non déclaré, contrat frauduleux : c'est la section syndicale qui instruit, accompagne et porte le dossier.
Pas une association.
Pas une plateforme.
Eux.
Mais les travailleurs ne leur font pas assez confiance pour les rejoindre.
Ce doute s'est construit sur des années de compromis contestables, de signatures qui ont surpris, d'une base de plus en plus éloignée de ses dirigeants, de fricotages trop serrés avec le patronat.
On appelle le syndicat quand ça va mal.
On ne cotise pas quand ça va bien.
Ce désengagement a un coût.
Moins d'adhérents, c'est moins de ressources, moins de militants sur le terrain, moins de poids dans les négociations.
Les syndicats affaiblis signent des accords moins favorables.
Ce qui nourrit un peu plus la méfiance.
Ce qui décourage un peu plus les adhésions.
Et ainsi de suite.
Les syndicats, de leur côté, peinent à se renouveler.
Leur culture, leur langage et leurs structures ont été pensés pour le monde ouvrier des Trente Glorieuses.
Les travailleurs des plateformes, les auto-entrepreneurs, les salariés en télétravail permanent, ils existent dans les statistiques, pas vraiment dans les syndicats.
Personne ne fait vraiment l'effort de les rejoindre là où ils sont.
Le résultat, c'est un cercle vicieux.
Les travailleurs se désengagent parce qu'ils ne se reconnaissent plus dans les syndicats. Les syndicats n'évoluent pas parce qu'ils n'ont plus assez de base pour se réformer.
Et pendant ce temps, le rapport de force penche toujours du même côté.
ON RÉCOLTE CE QU'ON DÉSERTE
Les syndicats sont imparfaits.
Financièrement compromis, parfois trop loin de leur base, parfois trop proches du patronat.
C'est documenté.
C'est dit.
Mais un syndicat affaibli par la désertion de ceux qu'il est censé défendre négocie depuis une position de faiblesse.
Et dans un rapport de force, la faiblesse se paye.
Pas par le patron.
Par le salarié.
On appelle le syndicat quand on est licencié.
On ne cotise pas quand tout va bien.
On critique les accords signés sans avoir pesé dans la balance.
Et on s'étonne que la balance penche toujours du même côté.
Exiger plus d'indépendance, plus de transparence, moins de signatures au rabais, c'est légitime.
Mais exiger sans s'engager, c'est laisser le terrain à ceux qui, eux, ne désertent jamais.
Le patronat, lui, est toujours à la table.
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