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Chronique 102 - L'industrie pharmaceutique dans l'hémicycle

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 27 mai
  • 7 min de lecture

Cadeaux, portes tournantes et lois taillées sur mesure : l'industrie pharmaceutique a colonisé la République.


55 millions d'euros de cadeaux illégaux.

8 000 pharmaciens corrompus.

Un système démantelé par la justice.

Et l'un de ses architectes siège aujourd'hui à l'Assemblée, sous les couleurs du Rassemblement National.


Voici la radiographie de cette gangrène.


Lucie Fourcade

RENÉ LIORET : DE LA FRAUDE AU PALAIS-BOURBON

Le 24 mai 2026, Mediapart révèle une information qui aurait dû faire la une de tous les journaux : René Lioret, député Rassemblement National de Côte-d'Or, a été l'un des principaux architectes d'un système de corruption massive au sein du laboratoire pharmaceutique Urgo (source Mediapart).

L'information passe presque inaperçue dans le brouhaha médiatique.

Elle mérite pourtant qu'on s'y arrête, longuement.


René Lioret est entré chez Urgo en 1984, en qualité de directeur des opérations chargé du circuit pharmaceutique.

Il y reste jusqu'en 2018, date à laquelle il prend sa retraite (source Wikipédia).

6 ans plus tard, en juillet 2024, il est élu député à l'Assemblée nationale avec l'étiquette du Rassemblement National.

Un parcours en apparence banal.

Sauf que pendant les années où il dirigeait les opérations commerciales d'Urgo, le laboratoire mettait en place l'un des systèmes de corruption les plus massifs jamais documentés dans le secteur pharmaceutique français.


La mécanique est simple, presque élégante dans sa perversité.

En échange de l'achat de produits Urgo (pansements, soins de plaies, produits grand public), les pharmaciens renoncent à la remise commerciale à laquelle ils ont légalement droit.

En contrepartie, ils reçoivent des cadeaux personnels d'une valeur équivalente : montres de luxe, voyages, champagne, téléviseurs, cafetières.

La remise commerciale légale se transforme, par un tour de passe-passe comptable, en avantage en nature illégal (source économie.gouv.fr).


Le montant total du système sur la période 2015-2021 : plus de 55 millions d'euros.

Près de 8 000 pharmaciens impliqués sur l'ensemble du territoire (source Caducee.net).

Le tribunal judiciaire de Dijon condamne les entités concernées du groupe Urgo à une amende de 1,125 million d'euros, et confirme des saisies pénales de plus de 5,4 millions d'euros (source économie.gouv.fr).

Soit, au total, environ 6,6 millions d'euros de sanctions pour 55 millions de fraude.

Le calcul est vite fait : il restait rentable.


René Lioret, lui, siège à l'Assemblée nationale.

Il peut interpeler le gouvernement sur la politique pharmaceutique.

Il peut voter les lois de santé.

Et personne, ou presque, ne fait le lien.


LA LOI QUI DÉPEND DU BON-VOULOIR DES LABORATOIRES

Ce scandale n'aurait pas dû être possible.

En théorie.

Car depuis 2011, la France dispose d'une loi censée empêcher exactement ce type de pratiques.


À la suite du scandale du Médiator, ce médicament antidiabétique commercialisé par les laboratoires Servier, prescrit comme coupe-faim et tenu pour responsable de plusieurs centaines à plus d'un millier de décès par maladies cardiovasculaires (source Novethic), le Parlement adopte en 2011 ce qu'on appellera le "Sunshine Act" à la française (source What's Up Doc).

Le principe : tout avantage d'une valeur supérieure ou égale à 10 euros offert par un laboratoire à un professionnel de santé doit être déclaré et rendu public dans la base de données nationale "Transparence Santé".


Sur le papier, c'est un progrès.

Dans les faits, c'est de la transparence au rabais : l'expression est de l'association Regards Citoyens, qui a suivi de près la mise en œuvre du dispositif (source What's Up Doc).

La CNIL a décidé que les données ne seraient pas indexées sur les moteurs de recherche.

Le lobbying des laboratoires pharmaceutiques a réussi à édulcorer considérablement le texte initial.

La base Transparence Santé existe.

Elle est techniquement publique.

Mais elle est difficilement consultable, peu connue du grand public, et son fonctionnement repose sur la bonne foi déclaratoire des laboratoires eux-mêmes.


Car voilà le problème fondamental : le dispositif anti-cadeaux est une loi déclarative.

Ce sont les laboratoires qui déclarent ce qu'ils offrent.

Personne ne vérifie en temps réel.

Les contrôles sont rares, les sanctions longues à venir.

Dans l'affaire Urgo, c'est la DGCCRF (Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) qui a mené l'enquête, secondée par la section de recherche de gendarmerie de Dijon.

Il aura fallu des perquisitions, des gardes à vue, et des années d'instruction pour démanteler un système qui fonctionnait en plein jour depuis 2015 (source économie.gouv.fr).


La loi existe.

Le système se joue de la loi.

Et quand la loi finit par rattraper le système, les sanctions sont dérisoires par rapport aux profits engrangés.


UNE HISTOIRE DE SCANDALES IMPUNIS

L'affaire Urgo n'est pas un cas isolé.

Elle s'inscrit dans une longue série de scandales pharmaceutiques français qui partagent une caractéristique commune : des années de déni, des décisions retardées, et des sanctions sans proportion avec les dommages causés.


Le cas d'école s'appelle Médiator.

Ce médicament était sur le marché depuis 1976.

Les premiers signaux d'alerte sur ses effets cardiovasculaires dangereux remontent à la fin des années 1990 (source The Conversation).

Il n'est retiré qu'en 2009.

Au cœur de cette décennie d'inertie : la très grande proximité du laboratoire Servier  avec le monde politique français.

Si grande que Jacques Servier, fondateur du groupe, est fait grand-croix de la Légion d'honneur en janvier 2009, au moment précis où le scandale commence à éclater.


Des centaines de morts.

Plus de dix ans de procédure.

Une amende finale de 9 millions d'euros pour un laboratoire qui a continué à fonctionner tout au long du processus.

Le schéma se répète.

Dans l'affaire Urgo, la contamination atteint des sommets plus hauts encore.


En décembre 2023, Mediapart révèle qu'Agnès Firmin Le Bodo, qui vient d'être nommée ministre de la Santé, est soupçonnée d'avoir reçu, en tant que pharmacienne, plus de 20 000 euros de cadeaux non déclarés de la part des laboratoires Urgo entre 2015 et 2020 (source FranceSoir).

Elle qualifie ces cadeaux de "négociations commerciales" et nie tout conflit d'intérêts (source RT France).

Le mot corruption ne lui vient pas. En octobre 2024, elle est condamnée à 8 000 euros d'amende, dont 4 000 avec sursis, par le tribunal judiciaire du Havre, dans le cadre d'une comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité.

Elle reste en fonction à l'Assemblée nationale (source Caducee.net).


Résumé : une ancienne ministre de la Santé condamnée pour avoir reçu des cadeaux illégaux du même laboratoire dont un cadre supérieur siège aujourd'hui à l'Assemblée nationale au nom du Rassemblement National.

Le système n'est pas une métaphore.

C'est un organigramme.


DU LABORATOIRE À L'ASSEMBLÉE

Il y a un mot, en anglais, pour désigner le phénomène : le “revolving door”, la porte tournante.

Des cadres du secteur privé qui intègrent les institutions publiques chargées de les réguler.

Ou des responsables politiques qui, en quittant leurs fonctions, rejoignent les industries qu'ils réglementaient.

Dans le secteur pharmaceutique français, la porte tourne depuis longtemps, et elle tourne vite.


Le cas Lioret illustre une variante particulièrement préoccupante : non pas un élu qui va vers l'industrie après son mandat, mais un cadre de l'industrie qui entre directement à l'Assemblée nationale.

Pendant 34 ans, René Lioret a travaillé dans les laboratoires pharmaceutiques : Lederle d'abord, Urgo ensuite.

Il connaît les mécanismes de l'industrie de l'intérieur.

Il en a construit certains.

Et il est désormais l'un des législateurs qui votent les lois de santé, les remboursements et les règles de transparence.


Ce n'est pas une exception française.

En 2011, peu après le déclenchement du scandale du Médiator, une enquête du collectif Regards Citoyens révèle que le lobbying des laboratoires pharmaceutiques avait "manifestement atteint le ministère de la Santé" lui-même dans la rédaction du Sunshine Act (source Bastamag).

Le texte de loi censé encadrer les conflits d'intérêts a été rédigé sous influence directe de ceux qu'il était censé encadrer.

Le résultat est une loi édulcorée, des contrôles insuffisants et des sanctions dérisoires.

Et une industrie qui a appris à opérer dans les interstices de la réglementation qu'elle a elle-même contribué à façonner.


CE PRIX QUE NOUS PAYONS

Il serait commode de traiter ces affaires comme des anecdotes : des scandales certes, mais des scandales de pharmaciens et de laboratoires, loin de la vie ordinaire.

Ce serait une erreur.

Ce que révèle l'affaire Urgo, et toutes celles qui l'ont précédée, c'est le fonctionnement d'un système qui a un coût direct pour chaque citoyen.


Quand un pharmacien reçoit des cadeaux en échange de l'achat préférentiel de certains produits, il oriente ses commandes non pas en fonction de la qualité ou du prix des produits, mais en fonction des avantages qu'il en retire personnellement.

Résultat : les produits achetés ne sont pas nécessairement les meilleurs ni les moins chers.

Les remises commerciales, qui auraient pu réduire les coûts pour les patients ou pour la Sécurité sociale, sont détournées vers des cadeaux privés.

C'est une distorsion de marché qui se paye, en dernier ressort, dans les budgets de santé.


Quand une ancienne ministre de la Santé a reçu 20 000 euros de cadeaux d'un laboratoire qu'elle était censée réguler, la question de l'indépendance de ses décisions se pose.

Quelles politiques a-t-elle défendues ?

Quelles réformes a-t-elle freinées ?

Au profit de qui ?


Quand un cadre condamné pour corruption siège à l'Assemblée et vote les lois de santé, qui représente-t-il ?

Ses électeurs ?

Ou l'industrie dont il a été, selon la justice, l'un des architectes ?


Ces questions ne sont pas rhétoriques.

Elles sont politiques, au sens le plus concret du terme.

La santé est un bien commun.

Quand l'industrie qui la produit corrompt ceux qui la distribuent et capture ceux qui la réglementent, c'est ce bien commun qui est attaqué.


UNE CORRUPTION SANS VISAGE, UN SYSTÈME AVEC UN NOM

L'affaire Urgo-Lioret n'est pas une histoire de brebis galeuses.

C'est une histoire de système.

Un système où la frontière entre l'industrie et la politique est poreuse par design.

Où les lois de transparence sont rédigées par ceux qu'elles sont censées contrôler.

Où les sanctions sont calculées pour ne pas décourager les pratiques qui les ont générées.

Où un condamné pour corruption peut continuer à siéger au Parlement pendant qu'un ancien cadre du même système vote les lois de santé.


Ce système n'a pas été construit en un jour.

Il s'est construit par accumulation : de relations, de complaisances, de portes tournantes, d'amendes négociées, de scandales oubliés.

Il profite à une minorité.

Il est financé par tous.


La résistance à ce système commence par le refus d'accepter que ces affaires soient normales.

Elles ne le sont pas.

Elles sont le symptôme d'un pouvoir qui s'est organisé pour se soustraire aux règles qu'il impose aux autres.

Et tant que nous ne nommons pas ce que c'est, de la corruption institutionnalisée, nous lui laissons le champ libre.



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