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Chronique 164 - La mondialisation, un choix maquillé en destin

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 28 juil.
  • 5 min de lecture

Définition, promesses, dérives et récupération : enquête sur le mot qu'on a cessé d'interroger.


On l'a maquillée en fatalité pour qu'on cesse d'y toucher.

La mondialisation a pourtant été voulue, écrite, signée.

Et ce qu'on ne questionne plus, on ne peut plus le combattre.


Lucie Fourcade

UNE DÉCISION, PAS UN DESTIN

La mondialisation n'est pas tombée du ciel : elle a été décidée.

Derrière le mot, il y a des dates, des traités et des hommes précis.


À la fin des années 1980, l'économiste John Williamson réunit en dix commandements ce que les grandes institutions financières attendent des États : ouvrir, dérèglementer, privatiser.

On l'appellera le consensus de Washington, et il deviendra en une décennie l'orthodoxie du FMI et de la Banque mondiale (source Géoconfluences).


Ce programme n'a rien de spontané.

Il prolonge le tournant néolibéral engagé par Reagan et Thatcher, rejoint en France par le tournant de la rigueur de 1983.

La libre circulation des marchandises et des capitaux, la mise en concurrence des travailleurs d'un continent à l'autre : tout cela s'est construit, texte après texte.


La mondialisation est un choix politique.

La présenter comme une loi de la nature, c'est déjà refuser d'en répondre.


LES PROMESSES TENUES

Soyons honnêtes, car la force d'une critique tient à ce qu'elle ne triche pas.

La mondialisation a produit des effets positifs réels.


Depuis 1990, environ 1,1 milliard de personnes sont sorties de l'extrême pauvreté, et le commerce y a contribué (source Banque mondiale).

Des pays entiers ont rattrapé des décennies de retard.

Les prix de quantité de biens se sont effondrés, mettant à portée de bourses modestes ce qui était hier un luxe.


Mais regardons le tableau entier.

Ce recul s'est concentré sur quelques pays, la Chine en tête, et il s'est enrayé au milieu des années 2010 : environ 700 millions d'êtres humains vivent encore avec moins de 2,15 dollars par jour (source Banque mondiale).

Les gains ont été spectaculaires, mais mal partagés, et c'est précisément là que commence l'histoire qu'on préfère taire.


LA FACTURE DONT PERSONNE NE PARLE

La facture, chez nous, a un nom : la désindustrialisation.


Entre 1970 et 2020, la France a été le pays le plus désindustrialisé d'Europe, avec près de 2,5 millions d'emplois industriels effacés depuis 1974 (source La Fabrique de l'industrie).

L'industrie manufacturière, qui pesait 17,5 % de la richesse nationale en 1995, en représentait à peine plus de 11 % à la veille de la pandémie COVID.

Des bassins entiers (textile, sidérurgie, mines) se sont éteints, laissant derrière eux des friches et des colères.


Ces emplois ne se sont pas volatilisés : ils sont partis là où le travail coûte moins cher et se défend moins bien.

Le dumping social (pratique par laquelle des entreprises ou des pays réduisent les coûts du travail en profitant de règles sociales moins strictes) a été érigé en avantage compétitif.

Et la dépendance qui en découle a un visage : au printemps 2020, un continent s'est découvert incapable de produire un masque ou un principe actif.


Il y a enfin le prix écologique, soigneusement tenu hors du calcul.

Le transport maritime achemine l'essentiel des marchandises échangées dans le monde et pèse à lui seul près de 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (source Polytechnique Insights).


Produire à l'autre bout de la planète pour vendre ici : le modèle n'est pas seulement injuste, il est intenable.


QUAND LE PROFIT QUITTE LE TERRAIN

Car la mondialisation n'a pas seulement déplacé des usines : elle a appris au capital à quitter le réel.

À partir des années 1980, comme l'a analysé l'économiste Robert Boyer, les grands groupes cessent peu à peu d'être pilotés par des industriels pour l'être par des financiers, dont l'horizon n'est plus l'atelier mais le cours de Bourse.

On ne produit plus pour durer, on optimise pour distribuer.


Cette logique a son sanctuaire : le paradis fiscal.

En France, l'évasion fiscale représente chaque année entre 80 et 100 milliards d'euros, un rapport de l'Assemblée nationale l'a chiffré ainsi à l'automne 2024 (source Assemblée nationale).

À l'échelle mondiale, l'évitement fiscal des multinationales est estimé autour de 1 000 milliards de dollars par an (source Observatoire européen de la fiscalité).


Pendant qu'on somme les services publics de se serrer la ceinture, les plus gros organisent leur invisibilité.

La course au moins-disant n'est pas un dérapage du système : elle en est le produit.


ALTERNATIVE INTERDITE ET COLÈRE CONFISQUÉE

Le plus efficace n'est pas la casse elle-même : c'est le verrou posé sur les esprits.

"Il n'y a pas d'alternative" : la formule, martelée depuis les années 1980, a fait de la mondialisation un horizon indépassable, une fatalité qu'on gère mais qu'on ne discute pas.

Or une fatalité ne se vote pas.

En la dépolitisant, on a retiré aux citoyens le droit d'en délibérer.


Ce silence a un coût politique, et il est lourd.

Là où l'usine a fermé, où le dernier commerce a baissé le rideau, la colère cherche un débouché.

Entre 1960 et 2023, le nombre de bars-tabacs est tombé de 200 000 à moins de 39 000, et des chercheurs ont relié cet effondrement des lieux de sociabilité à la progression du vote d'extrême-droite en milieu rural (source Public Sénat).

L'extrême-droite s'est faite la porte-parole des "oubliés des territoires"

.

Mais reprenons le fil, car c'est ici que se joue l'imposture.

L'extrême-droite prospère sur les dégâts de la mondialisation sans jamais s'attaquer à ses ressorts.

Son souverainisme est sélectif : bruyant sur la concurrence et l'immigration, muet sur la finance, l'évasion fiscale, la dérégulation qui vident le pays.


Quand un accord comme celui conclu avec le Mercosur revient dans l'actualité, elle se drape en défenseur des agriculteurs, mais elle ne touche jamais au moteur qui broie ces mêmes agriculteurs (source Euronews).

Elle vit de la plaie.

Elle ne la soigne pas.


ROUVRIR LE DOSSIER

Si la mondialisation a été décidée, elle peut être rediscutée.

C'est tout l'enjeu, et c'est précisément ce qu'on nous interdit de penser.

Refuser le débat, ce n'est pas de la neutralité : c'est un choix, celui de laisser le champ libre à ceux qui n'en offrent que la version haineuse.

Rouvrir le dossier, nommer les décisions, désigner les responsables, poser les alternatives, c'est reprendre une souveraineté qu'on a troquée contre une fatalité.


La question n'est pas de savoir si nous pouvons la poser.

C'est de comprendre pourquoi on nous a si longtemps convaincus que non.



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