Chronique 166 - “Islamogauchisme” : le mot qui voudrait bâillonner l'antiracisme
- Lucie Fourcade
- il y a 6 jours
- 4 min de lecture
Comment l'extrême-droite a fabriqué un mot pour transformer la défense des musulmans en faute.
L'extrême-droite possède un mot pour faire taire l'antiracisme : "islamogauchisme".
Un mot fabriqué pour souder le musulman et le militant en un seul suspect.
Notre réponse tient en une phrase : nous défendons les musulmans contre le racisme, et nous refusons toute oppression, y compris celle qu'on impose en leur nom.

UN MOT TAILLÉ EN ARME
Le terme n'est pas né dans la rue.
Il a été fabriqué dans un livre.
C'est le politologue Pierre-André Taguieff qui le forge en 2002, dans La Nouvelle Judéophobie, pour désigner une prétendue alliance entre l'extrême-gauche et des milieux islamistes autour de la cause palestinienne (source INA).
Puis le mot quitte son cadre d'origine et se met à tout dire.
Il glisse vers la laïcité, vers l'identité nationale, vers la dénonciation d'un "laxisme" supposé face à l'islam.
L'extrême-droite s'en empare et le diffuse.
À l'arrivée, un slogan capable de frapper n'importe qui : "islamo" peut viser l'intégriste ou l'ensemble des musulmans, "gauchisme" peut englober la gauche dans son entiereté. Cette imprécision n'est pas un défaut.
C'est la fonction.
Un mot taillé pour être invérifiable frappe plus large qu'un concept.
Ce n'est pas un outil d'analyse.
C'est une arme.
HIER LE JUIF, AUJOURD'HUI LE MUSULMAN
Le mécanisme est connu, et il est ancien.
Le fascisme procède toujours par fusion.
On prend une minorité définie par sa foi ou son origine, on la soude à un ennemi politique, et l'on obtient un monstre unique qu'on peut désigner, isoler, traquer.
Le "judéo-bolchevisme" faisait exactement cela dans les années 1930 : le Juif et le communiste ne formaient plus qu'un seul complot.
Remplacez le Juif par le musulman, le communiste par le "gauchiste", et vous tenez la version des années 2020.
La structure est identique, terme à terme.
Nommer ce parallèle n'est pas une outrance : c'est de la précision.
Celui qui recycle une grammaire de désignation des ennemis intérieurs en connaît l'usage.
Il sait ce qu'il ranime.
QUAND UNE MINISTRE REPREND LE SLOGAN
En février 2021, la ministre de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, déclare que "l'islamogauchisme" "gangrène" la société et annonce commander au CNRS une enquête sur les recherches menées dans les universités françaises (source franceinfo).
La réponse tombe trois jours plus tard.
Le CNRS affirme que "l'islamogauchisme" est un slogan politique qui ne correspond à aucune réalité scientifique, et condamne les tentatives de délégitimation des études postcoloniales, intersectionnelles ou sur la race (source CNRS).
L'enquête réclamée n'a jamais produit le moindre rapport.
Le ministère n'a même pas défendu sa décision devant le tribunal administratif.
Et pourtant le procédé survit.
En 2024, une proposition de résolution est déposée à l'Assemblée pour créer une commission d'enquête sur les "dérives islamo-gauchistes" dans l'enseignement supérieur (source Assemblée nationale).
Un mot sans objet, brandi depuis le sommet de l'État pour intimider des chercheurs.
Quand le pouvoir emprunte le vocabulaire de l'extrême-droite, l'extrême-droite a déjà gagné une bataille.
L'HUMAIN AVANT LE DOGME
Nous sommes aux côtés des musulmans pour une seule raison : ils sont visés pour ce qu'ils sont.
La même raison qui nous place aux côtés de quiconque est traqué pour son origine, sa foi, sa couleur, sa manière d'aimer.
Nous défendons l'humain, pas le dogme.
Sur le rapport de chacun à Dieu, nous n'avons aucun verdict à rendre.
Ce n'est pas notre terrain, et cela ne regarde personne d'autre que les intéressés.
Défendre un peuple contre le racisme n'a jamais signifié épouser une théologie.
Celui qui feint de confondre les deux ne confond rien : il ment, et il le sait.
L'ANTIFASCISME N'A PAS DE PARTI
Le mot ment deux fois.
Nous avons défait le premier mensonge : défendre les musulmans n'est pas embrasser l'islam.
Reste le second, soudé au premier : "gauchisme".
L'accusation range d'office dans "la gauche" quiconque s'élève contre le racisme qui vise les musulmans.
Le classement est faux.
Refuser le racisme n'a jamais été le monopole d'un camp.
Car l'antifascisme n'est pas un parti.
Ni une famille politique, ni une case sur un bulletin.
C'est un refus.
Il ne se définit pas par ce qu'il vote, mais par ce qu'il combat.
Le Conseil national de la Résistance rassembla en 1943 communistes, socialistes, radicaux, démocrates-chrétiens et la droite conservatrice : toutes les familles politiques, unies non par un programme commun mais par un seul adversaire (source Ministère des Armées).
L'anarchisme en est l'exemple net.
Il récuse la logique même des appareils, il n'est pas "la gauche" au sens des partis, et pourtant l'accusation l'y classe sans ciller.
La preuve est faite : le mot ne décrit aucune réalité.
Il fabrique une famille de force, pour avoir quelqu'un à désigner.
Et un seul n'y figurera jamais : celui contre qui l'antifascisme se dresse.
L'extrême-droite ne sera jamais antifasciste, par construction, non par exclusion.
C'est la seule frontière qui compte.
Il n'y en a pas d'autre.
AUCUNE OPPRESSION N'A D'EXCUSE
Voici le point que l'accusation enterre soigneusement.
Nous refusons toute radicalité qui broie l'humain, et l'islamisme politique en est une.
Un voile imposé par la contrainte, une existence dictée par un clergé, une femme effacée, un dissident menacé : nous sommes contre, sans hésitation, sans exception.
C'est précisément parce que nous défendons l'humain qu'aucun prétexte sacré n'achète un droit à l'oppression.
Et c'est là que le faux choix s'effondre.
On peut défendre les musulmans contre le racisme et refuser l'oppression islamiste : ce n'est pas une contradiction, c'est la même cohérence.
"L'islamogauchisme" n'existe que pour rendre cette cohérence impensable.
SANS CONCESSION
Le mot "islamogauchisme" est une cage.
Montée barreau après barreau pour une seule raison : rendre notre position imprononçable.
Nous la tenons pourtant, entière, depuis le premier jour.
Défendre celles et ceux qu'on humilie, refuser toute main qui opprime : aucun slogan fabriqué ne nous fera lâcher l'un pour l'autre.
On ne nous fera pas choisir.
Il n'y a rien à concéder.
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