Chronique 167 - Ultra-riches, tous fascistes ?
- Lucie Fourcade
- il y a 5 jours
- 5 min de lecture
Comment le fascisme sert les intérêts des ultra-riches, qu’ils partagent ou non son idéologie.
On les imagine en croisés d’une doctrine.
Ils servent surtout leurs intérêts financiers.
Le fascisme n’a jamais réclamé leur foi : il leur a garanti leurs profits.
Reste à savoir qui règle l’addition.

CE QUE LE FASCISME GARANTIT AU CAPITAL
Il faut renverser la question.
Demander si les ultra-riches croient au fascisme, c’est déjà tomber dans le piège.
On cherche une adhésion là où il n’y a qu’un calcul.
La vraie question est celle du bénéfice.
Dès 1936, dans Fascisme et grand capital, Daniel Guérin donne la définition qui n’a pas vieilli : le fascisme est l’instauration d’un État fort destiné à prolonger artificiellement un régime économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et sur le profit (source Contretemps).
Malgré sa rhétorique "anticapitaliste", le fascisme ne dépasse jamais le capitalisme : il le sauve quand la démocratie ne parvient plus à le protéger.
Concrètement, le fascisme fait pour le capital une liste de choses très précises.
Il brise les syndicats.
Il supprime la négociation collective.
Il comprime les salaires.
Il dérégule au profit des grands groupes.
Il sécurise la propriété contre toute redistribution.
Et, le moment venu, il transforme l’économie en machine de guerre, donc en carnet de commandes.
Rien de mystique là-dedans : un programme d’affaires.
C’est pourquoi nous refusons ici le vocabulaire de la passion idéologique.
Le fascisme n’est pas d’abord une croyance qui contamine des fortunes.
C’est un service rendu à des intérêts.
Et un service, on le paie.
LA PREUVE PAR LES CHÈQUES
L’Histoire a laissé les reçus.
Le 20 février 1933, dans la résidence du président du Reichstag, le financier Hjalmar Schacht et Hermann Göring réunissent une vingtaine des plus grands patrons allemands : Krupp, IG Farben, Siemens, BASF, Opel, Allianz.
Hitler leur parle en personne : réarmement massif, destruction des syndicats, du parti social-démocrate et du parti communiste.
À la sortie, les industriels présents signent des chèques pour un total d’environ trois millions de Reichsmarks, dont 400 000 pour le seul IG Farben, comme "aide de campagne" au parti nazi.
Le plus riche d’entre eux ne s’en cachera même pas.
Fritz Thyssen intitulera plus tard ses confessions I Paid Hitler ("J’ai payé Hitler").
Quant à Gustav Krupp, qui avait mis en garde Hindenburg contre la nomination d’Hitler la veille encore, il se rallie dès l’affaire conclue et remercie l’assemblée en insistant sur l’engagement en faveur de la propriété privée.
Voilà le point décisif : ce ne sont pas des fanatiques.
Ce sont des hommes "prudents" qui, la crise venue, achètent la solution la plus rentable.
L’historien Hervé Joly le formule sobrement : ce financement n’a pas porté Hitler au pouvoir, mais il a consolidé l’essor du parti nazi en le légitimant (source L’ÉCO).
En Italie, quelques années plus tôt, la partition est la même : Mussolini écrase les syndicats indépendants, et le grand patronat, un temps méfiant, se range derrière l’homme qui garantit l’ordre dans les usines.
LE PROFIT POUR EUX, LA MORT POUR D’AUTRES
Reste à mesurer le rendement.
Il est massif.
Une fois les syndicats détruits et la négociation collective abolie, la part des salaires dans le revenu national recule, la semaine de travail s’allonge jusqu’à 60 heures, et davantage encore dans l’industrie de guerre.
Le rapport de force ouvrier n’est pas affaibli : il est supprimé.
Puis vient la guerre, et avec elle les commandes publiques colossales du réarmement.
Puis vient le pire, qui fut aussi une affaire : le travail forcé.
Dans son propre complexe d’Auschwitz-Monowitz, IG Farben exploite quelque 35 000 déportés.
Au moins 25 000 en meurent, avec une espérance de vie inférieure à quatre mois (source Wikipédia).
L’extermination par le travail n’est pas un dérapage du système : c’est une ligne du bilan.
Et l’épilogue dit tout.
À Nuremberg, trois groupes seulement (Krupp, Flick, IG Farben) voient certains dirigeants condamnés (source L’ÉCO).
Les fortunes, elles, survivent.
IG Farben est démantelé, mais ses héritiers (Bayer, BASF, Hoechst) prospèrent.
Les magnats ont empoché les profits ; d’autres ont fourni les morts.
C’est la constante de toute cette histoire : le risque pour le peuple, le rendement pour eux.
L’IDÉOLOGIE EN OPTION
C’est ici que se tranche la question du titre.
Les ultra-riches sont-ils tous fascistes ?
Non.
Une minorité l’est par conviction : il existe des réactionnaires sincères, tel le milliardaire Peter Thiel (gérant de fonds spéculatifs, investisseur de capital risque et co-fondateur de Paypal), pour qui la démocratie et l’État-nation seraient des formes dépassées, à remplacer par des entreprises géantes dirigées par des chefs charismatiques (source Observatoire des multinationales).
Mais la majorité n’a besoin d’aucune doctrine.
Elle a besoin de syndicats faibles, d’impôts bas, d’une main-d’œuvre docile et d’un État qui garantit l’ordre et la propriété.
Et c’est précisément ce qui rend le phénomène redoutable.
Le fascisme ne réclame pas leur adhésion : il lui suffit de servir leur intérêt.
Les indifférents pèsent plus lourd que les fanatiques, parce qu’ils apportent au projet ce qui lui manque le plus : la respectabilité.
Un patron qui "ne fait pas de politique" mais finance, banalise et normalise ouvre plus de portes qu’un militant en uniforme.
Guérin l’avait vu : en portant au pouvoir des hommes qu’ils ne contrôlaient pas entièrement, les grands capitalistes ont joué avec le feu.
Ils l’ont fait quand même.
Parce que le calcul, à court terme, était bon.
C’est toute la lucidité qu’il faut leur reconnaître, et toute la responsabilité qu’il faut leur imputer.
ET AUJOURD’HUI, LA MÊME PARTITION
La séquence n’appartient pas au passé.
Elle se rejoue.
Aux États-Unis, une poignée de milliardaires de la tech (ce qu’on appelle désormais la "broligarchie") a financé et escorté le pouvoir.
Elon Musk a dépensé environ 250 millions de dollars pour l’élection de Donald Trump, avant de piloter la démolition de l’État fédéral, tout en présidant un empire bâti sur près de 38 milliards de dollars de contrats et subventions publics (source Le Devoir).
La récompense est classique : dérégulation, et un impôt sur les sociétés durablement abaissé.
En France, la partition se joue en sourdine.
Le milliardaire Pierre-Édouard Stérin a doté son plan "Périclès" de 150 millions d’euros sur dix ans pour faire gagner l’extrême-droite, et son nom apparaît dans une enquête judiciaire sur le financement présumé illégal de campagnes du Rassemblement national (source France 24).
À ses côtés, l’empire médiatique de Vincent Bolloré diffuse la même offensive réactionnaire sous couvert de "bien commun" (source Observatoire des multinationales).
Fortunes privées, machine idéologique, prétention caritative : le montage a changé de siècle, pas de logique.
LE FASCISME, LEUR POLICE D’ASSURANCE
Alors, tous les ultra-riches sont-ils fascistes ?
Non, et la réalité est pire.
Ils n’ont pas besoin de l’être.
Le fascisme est leur police d’assurance : le recours qu’ils favorisent quand la démocratie menace de partager.
Les fanatiques changent d’un régime à l’autre.
Les bénéficiaires, jamais.
Hier comme aujourd’hui, les mêmes financent, les mêmes encaissent, et les mêmes règlent la facture : les salariés, les pauvres, et hier les déportés.
C’est pourquoi les désigner comme "les seuls vrais gagnants" n’est pas une formule : c’est un constat.
Le jour où nous cesserons de chercher leurs convictions pour examiner leurs intérêts, nous aurons compris à qui profite le crime.
Et nous saurons enfin contre quoi, exactement, il faut résister.
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