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Chronique 111 - Stérin, le marionnettiste de l’extrême-droite qui s’assume

  • Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
    Lucie Fourcade
  • 5 juin
  • 5 min de lecture

Derrière la philanthropie et le mot "métapolitique", un plan à 150 millions d’euros pour imposer à la France une idéologie radicale identitaire.


Un milliardaire exilé fiscal explique sereinement à des sénateurs qu’il finance la victoire de ses idées.

Il appelle ça de la philanthropie.

J'appelle ça de la stratégie d'influence.


Lucie Fourcade

L’HOMME QUI PAYE POUR IMPOSER SES IDÉES

Le 4 juin 2026, Pierre-Édouard Stérin est auditionné une heure et demie par la commission d’enquête sénatoriale sur le financement privé des politiques publiques (source Public Sénat).

Devant les sénateurs, il déroule un récit bien rodé : 5 000 euros prêtés par ses parents en 2003, devenus 1,4 milliard en 2026.

Le mythe du self-made man, livré clé en main.


Derrière le récit, les faits.

Fondateur de Smartbox, propriétaire du fonds Otium Capital, il est l’une des plus grandes fortunes de France.

Il vit en Belgique, qu’il a rejointe sous la présidence Hollande parce qu’il "n’aime pas les socialo-communistes" : un exil qui lui a fait économiser plusieurs millions d’euros d’impôts.

Catholique traditionaliste, il finance des structures hostiles à l’avortement et défend ouvertement la "remigration".

Devant la commission, il refuse de s’expliquer sur ces deux points : "Je ne rentrerai pas dans ces débats".

Interrogé sur son positionnement, il se présente "au centre de la droite", ancien militant RPR.

Tout l’enjeu tient dans l’écart entre cette autodescription tranquille et le contenu réel de ses projets.


PÉRICLÈS : LE PLAN DE CONQUÊTE À 150 MILLIONS

Le projet s’appelle Périclès.

L’acronyme dit tout : Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes.

Le document fondateur, daté de l’automne 2023, a d’abord été révélé par La Lettre, puis publié dans son intégralité par L’Humanité en juillet 2024 (source L’Humanité).


Son ambition est chiffrée : 150 millions d’euros sur dix ans, pour 3 objectifs explicites : "la victoire idéologique, la victoire électorale et la victoire politique" d’une droite de combat.

Le plan prévoit de constituer, avant la présidentielle de 2027, une réserve de 1 000 personnes, technocrates, professionnels de la politique, experts, destinées à occuper "les postes clés : cabinets, structures parapubliques, haute administration" (source Franceinfo).

Parmi les cibles nommées dans le document : Marine Le Pen et Jordan Bardella, avec lesquels les auteurs revendiquent une "relation de confiance".


Pour alimenter cette machine, des outils concrets.

Politicae, d’abord, un institut qui forme des candidats : Stérin en revendique près de 4 000 (source Public Sénat).

Quant au lien avec l’extrême-droite partisane, il est documenté : le numéro 2 de son fonds Otium Capital a compté parmi les principaux artisans du programme économique du Rassemblement National (source France 24).


Ce n’est pas une simple intention.

C’est une infrastructure.


QUAND LA DÉMOCRATIE S’ACHÈTE

Voilà le premier problème, et il est frontal.

En démocratie, une voix égale une voix.

Le projet Périclès propose une autre équation : une fortune égale une influence proportionnelle à cette fortune.

Quand un homme seul mobilise l’équivalent du budget de campagne de plusieurs partis pour orienter le personnel politique d’un pays où il ne paie plus ses impôts, ce n’est plus de la participation citoyenne.

C’est une prise de participation.


L’audition du 4 juin a éclairé un point décisif : l’opacité.

La rapporteure Colombe Brossel a posé trois questions simples : "Cet argent, il est où ? Il va où ? Il sert à quoi ?".

Réponse de Stérin : "Je n’ai pas la réponse technique à cette question" (source Public Sénat).

La présidente de la commission a relevé un écheveau de plus de 120 entreprises et une holding belge dont la complexité, dit-elle, "est un faux nez".


Cette opacité n’est pas un effet secondaire.

Elle est la condition de fonctionnement d’un dispositif qui contourne, sans les enfreindre frontalement, les règles encadrant le financement de la vie politique française.


UN COSTARD HAUTE COUTURE POUR L’EXTRÊME-DROITE

Reste le mot que Stérin répète comme un bouclier : Périclès n’est pas un "projet politique", assure-t-il, mais un "projet métapolitique".

Le terme n’est pas neutre.

Il vient en droite ligne de la Nouvelle Droite des années 1970, qui avait emprunté à Gramsci l’idée que le pouvoir se gagne d’abord dans les têtes (dans la culture, le langage, ce qui paraît évident) avant de se gagner dans les urnes.


C’est précisément l’aveu.

En se disant "au centre de la droite" tout en finançant la remigration, en parlant de "débat d’idées" pour qualifier un plan de conquête des postes de l’État, Stérin accomplit le travail métapolitique en direct : il rend lisse, presque respectable, un programme qui ne l’est pas.


La remigration, que la sénatrice Mélanie Vogel a décrite comme "la déportation de dizaines de millions de personnes", devient une "conviction" dont on discuterait devant un café (source Public Sénat).


C’est là que se joue la banalisation de l’extrême-droite : non par les cris, mais par les costumes.

La philanthropie comme vitrine, la "métapolitique" comme vocabulaire, le "centre de la droite" comme adresse.


Le danger n’est pas qu’un milliardaire ait des idées.

C’est qu’il dispose des moyens de les transformer en norme, et du lexique pour faire passer cette opération pour de la générosité.


COUPER LES FICELLES

Face à cette puissance, le réflexe serait l’impuissance.

Ce serait une erreur, parce que la métapolitique a une faiblesse : elle a besoin que personne ne nomme ce qu’elle fait.


Nommer, d’abord.

Refuser le vocabulaire de l’adversaire.

Ne pas dire "métapolitique" mais stratégie d’influence ; ne pas dire "remigration" mais déportation ; ne pas dire "philanthrope engagé" mais financeur politique.

Le mot juste désarme le mot-écran.


Suivre l’argent, ensuite.

Les commissions d’enquête et les journalistes font ce travail : leurs enquêtes ne valent que si elles sont lues, partagées, soutenues.

Un abonnement à la presse indépendante est un acte politique.


Occuper le terrain qu’il vise.

Périclès cible les municipales, les conseils, les postes locaux, parce que c’est là que se construisent les carrières.

Se présenter, militer dans une association, voter aux scrutins "secondaires", siéger dans un conseil d’école : ces gestes minuscules sont exactement ce que 150 millions d’euros cherchent à préempter.


Refuser la fatalité, enfin.

Le plan donne d’ailleurs des signes d’essoufflement : l’endettement de la holding dépasse 400 millions d’euros, et la presse s’interroge sur sa capacité à tenir réellement la promesse des 150 millions (source L’Observatoire des multinationales).


Les machines les mieux financées ne sont pas invincibles.

Elles dépendent d’un climat.

Ce climat, c’est nous qui le faisons.


LA MENACE EN PLEINE LUMIÈRE

Pierre-Édouard Stérin agit au grand jour.

Il a publié son plan, ouvert un site, défendu son projet devant le Sénat avec le calme d’un homme convaincu d’être dans son droit.

Pas de coulisses, pas d’ombre : un marionnettiste en pleine lumière, qui depuis la Belgique tire les ficelles d’un personnel politique qu’il finance, forme et place aux postes clés.

La menace pour la démocratie ne se dissimule plus.

Elle se présente en visioconférence, en costume, et appelle "bien commun" l’achat patient d’un pays.

À nous de décider si nous regardons ailleurs, ou si nous regardons en face.



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