Chronique 254 - La guerre est déjà là
Une guerre sans uniforme, sans déclaration, sans bruit.
La France et l’Europe sont attaquées.
Pas par des armées, mais par des gestes anodins et répétés qui sèment le désordre et la peur.
Nous redoutions la guerre.
Elle a commencé, et nous ne le savons même pas.

LA FAUSSE ALERTE, UNE ARME À COÛT ZÉRO
J’ai recoupé les dépêches de la semaine.
Le tableau d’ensemble est saisissant.
Jeudi 5 novembre, 9 heures.
Les autorités italiennes préviennent Matignon : une bombe serait cachée à bord du vol EI402 de la compagnie Aer Lingus, qui relie Dublin à Rome (source : France 3).
Paris décide de dérouter l’appareil vers la base militaire d’Évreux, dans l’Eure.
À son bord, 151 passagers et 6 membres d’équipage (source : franceinfo).
Mais le pilote irlandais refuse d’abord de se poser sur une base militaire et préfère un aéroport civil (source : France 24).
Le Premier ministre Sébastien Lecornu ordonne alors à des avions de chasse d’intercepter l’appareil et de l’escorter (source : La Libre).
L’avion finit par se poser à Évreux.
Il n’y avait pas de bombe.
Cette alerte n’avait rien d’un cas isolé.
C’était la troisième vague de fausses alertes à la bombe à frapper le trafic aérien européen depuis le début de la semaine (source : franceinfo).
Ce même jeudi, au moins 27 avions ont été visés en Europe, surtout des low-cost comme Ryanair et Wizz Air, et plus d’une trentaine d’alertes ont été recensées en quatre jours (source : franceinfo).
Et le lendemain, vendredi, quatre nouveaux avions survolant la France ont dû se poser pour être inspectés par des démineurs (source : franceinfo).
Depuis lundi, aucun engin explosif n’a été retrouvé.
Nulle part.
Certaines menaces sont signées des "combattants de l’État masculin", un mouvement russe d’extrême-droite ultranationaliste et antiféministe, qui n’a pas confirmé en être l’auteur (source : France 3).
D’autres portent le nom d’un certain Mikhail Andropov, qui a aussi envoyé des menaces à des rédactions en Irlande et en Bulgarie (source : Boursorama).
Vraie signature ou faux nez, le lien reste impossible à vérifier (source : France 24).
Faites le compte.
D’un côté, un courriel qui ne coûte rien.
De l’autre, des chasseurs en l’air, des voyageurs bloqués, des compagnies contraintes à des dépenses imprévues (source : Économie Matin).
La disproportion est le but.
Et la secousse continue au sol.
Le procureur d’Évreux a ouvert trois enquêtes sur le comportement du pilote d’Aer Lingus (source : France 3).
Ses collègues prennent sa défense et rappellent qu’on envoie des chasseurs "soit pour aider, soit pour abattre" (source : La Libre).
Une bombe qui n’existe pas a réussi à dresser un équipage contre l’État qui devait le protéger.
LES INFRASTRUCTURES CIVILES DANS LE VISEUR
Les avions ne sont pas la seule cible.
Les autorités européennes replacent ces alertes dans une série plus large d’attaques contre des infrastructures civiles : les frigos des supermarchés, puis ceux de l’Établissement français du sang (EFS) (source : Boursorama).
Les infrastructures civiles, ce sont tous ces équipements qui font tourner notre quotidien sans que nous y pensions : les transports, les magasins qui nous nourrissent, les hôpitaux qui nous soignent, les réseaux d’eau, d’électricité et de communication.
Elles n’ont rien de militaire.
Elles appartiennent à tout le monde.
Viser une infrastructure civile, c’est viser la population elle-même, sans tirer un coup de feu.
Mi-octobre, la cible était dans nos assiettes.
Des pirates ont pris la main sur les installations frigorifiques de centaines de supermarchés, poussé les frigos à 50 degrés, et une centaine de magasins Intermarché ont dû jeter tout leur rayon frais.
La section cybercriminalité du parquet de Paris s’est saisie de l’affaire (source : ICI).
La vague a ensuite frappé des supermarchés en Belgique et en Suède (source : franceinfo).
Puis les pirates sont montés d’un cran.
Dans la nuit du 1er au 2 novembre, ils ont attaqué Coolworld, une entreprise qui entretient des conteneurs réfrigérés pour l’EFS, où était stocké du plasma congelé destiné aux transfusions.
Selon Le Canard enchaîné, la consigne est passée de moins 30 à plus 110 degrés, avant qu’un technicien ne rétablisse la situation (source : Journal du Geek).
L’EFS assure qu’aucune perte ni aucun impact sanitaire n’est à déplorer (source : franceinfo).
Tant mieux.
Mais regardez la trajectoire.
D’abord ce qui nous nourrit.
Ensuite ce qui nous soigne.
On teste.
On mesure.
On montre qu’on peut atteindre l’intime : le yaourt du quotidien, la poche de plasma.
Selon la presse spécialisée, ces attaques ont été revendiquées par deux groupes de hackers prorusses, NoName057(16) et Z-Pentest.
Le Kremlin, lui, juge toute accusation "absurde" (source : RTBF).
CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM
Ce que nous traversons a un nom : la guerre hybride.
Le mot fait savant, l’idée est simple.
Un État hostile mélange des armes militaires et des armes qui n’en ont pas l’air : un piratage, une rumeur, une fausse alerte, un drone.
Il frappe sans jamais déclarer la guerre, et sans franchir le seuil qui obligerait sa cible à riposter.
J’ai voulu savoir comment l’État lui-même la définit.
Pour le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), il s’agit d’une combinaison d’actions militaires et non militaires, légales ou illégales, menée par un acteur étranger de façon volontairement ambiguë (source : Assemblée nationale).
Ambiguë : tout est dans ce mot.
Devant les députés, les services de renseignement l’expliquent : l’ambiguïté permet à l’agresseur de nier de façon plausible et rend l’attribution plus difficile (source : Assemblée nationale).
L’impossibilité de désigner un coupable fait partie de l’arme.
Le SGDSN constate que, depuis 2022, la France subit des stratégies hybrides de plus en plus désinhibées, qui visent à abîmer son image et à polariser l’opinion (source : Assemblée nationale).
Et la Revue nationale stratégique, publiée le 14 juillet 2025, demande de se préparer à un conflit de haute intensité en Europe et à un déferlement d’attaques hybrides sur notre territoire (source : Assemblée nationale).
Le ciel avait déjà servi de terrain d’essai.
En septembre 2025, des drones non identifiés survolaient l’aéroport de Copenhague, puis d’autres aéroports et des sites militaires danois (source : IRIS).
Début octobre, c’était au tour de Munich de suspendre son trafic (source : DH).
Cette semaine, le ministre espagnol des Affaires étrangères a posé les mots : une agression hybride, une forme de "guerre psychologique" (source : Boursorama).
GUERRE D’USURE
Une bombe tue.
Une fausse bombe fait autre chose : elle use.
Les nerfs, les budgets, la confiance.
Chaque alerte impose un choix intenable.
Ignorer, et risquer le drame.
Réagir, et offrir le spectacle espéré : des chasseurs dans le ciel, des passagers terrifiés, des autorités qui se contredisent.
Dans les deux cas, l’agresseur gagne quelque chose.
Polariser l’opinion : c’est l’objectif que le SGDSN prête à ces stratégies.
Il trouve chez nous un terrain fertile.
La peur est un engrais.
Elle pousse vers ceux qui promettent l’ordre, les frontières fermées, les libertés suspendues au nom de la sécurité.
J’ai montré comment les lois d’exception glissent déjà vers l’opposition (L’opposition assignée à résidence).
Une guerre de l’ombre fournit à ce glissement l’alibi rêvé.
Quant à la signature d’un groupe d’extrême-droite antiféministe, vraie ou fausse, elle dit déjà dans quel imaginaire on puise pour faire peur.
La guerre hybride vise moins nos avions et nos frigos que notre capacité à rester une société qui se fait confiance.
TÊTE FROIDE ET MOTS JUSTES
Nous imaginions la guerre avec des chars, des sirènes, un discours solennel à la télévision.
Elle est arrivée par un courriel et un thermostat.
Nos grands-parents ont connu la drôle de guerre : une guerre déclarée où il ne se passait presque rien.
Nous vivons l’inverse.
Une guerre que personne n’a déclarée, où il se passe quelque chose chaque semaine.
Poser les mots justes est le premier geste.
Le second est de lui refuser ce qu’elle cherche : la panique, la division, le repli.
Garder la tête froide, quand d’autres s’acharnent à faire chauffer nos frigos, c’est déjà résister.
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