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Chronique 251 - Le chômage tue

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
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6 min de lecture

Et le mépris achève.


14 000 morts par an.

C'est le prix du chômage en France, selon Santé publique France.

Et parmi ce qui tue : la honte.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LES MORTS SOUS SILENCE

Ce mardi 3 novembre, Santé publique France consacre un numéro entier de son Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH) à la santé des personnes sans emploi (source : Santé publique France).


J'ai lu ce numéro de près.

Le constat d'ouverture est brutal : environ 2,6 millions de personnes sont au chômage en France, et 14 000 décès par an sont imputés au chômage (source : Santé publique France).


Ce chiffre n'est pas une découverte, et c'est précisément ce qui le rend accablant.

En 2016 déjà, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) attribuait au chômage entre 10 000 et 14 000 morts par an, liés à des maladies cardiovasculaires ou des cancers.

Il en faisait une question de santé publique (source : CESE).


Dix ans de silence.

Une agence de l'État doit encore le rappeler.


Les données les plus fines portent sur la santé mentale, et elles datent de 2021.

Le Baromètre de Santé publique France a interrogé 14 471 actifs.

Il a mesuré les épisodes dépressifs dans l'année : au moins deux semaines de tristesse ou de perte d'envie presque permanentes, qui empêchent de vivre normalement.

27 % des femmes sans emploi en avaient traversé un, contre 15,5 % de celles qui travaillent.

Chez les hommes, c'était 16,7 % contre 10 % (source : Santé publique France).

Parmi les jeunes femmes de 18 à 24 ans sans emploi, c'était plus d'une sur trois (source : Santé publique France).


Le corps suit.

Une vaste cohorte de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) suit plus de 200 000 personnes.

Elle associe le chômage de longue durée à davantage d'infarctus et d'angines de poitrine, et à une mort plus précoce (source : Santé publique France).


Les dégâts survivent au chômage lui-même.

À la retraite, des décennies plus tard, les anciens chômeurs de longue durée déclarent encore davantage de maladies cardiovasculaires et de handicaps au quotidien (source : Santé publique France).


Le tabac, l'alcool ou la dépression n'expliquent qu'environ un cinquième du lien entre chômage et mortalité.

Le reste, les chercheurs le rattachent au stress chronique et à l'usure de l'exclusion durable (source : Santé publique France).


Une précaution s'impose, et les chercheurs la formulent eux-mêmes : le lien joue dans les deux sens.

Une santé fragile peut faire perdre un emploi, ou empêcher d'en retrouver un.

Mais deux types d'études convergent.

Les unes suivent les mêmes personnes dans le temps.

Les autres observent la fermeture d'établissements entiers, où chacun perd son poste quel que soit son état de santé.

Toutes montrent que perdre son travail abîme la santé, et qu'en retrouver un la répare en partie (source : Santé publique France).


L'ÉTIQUETTE EMPOISONNÉE

Pourquoi le chômage rend-il malade ?

L'argent compte, évidemment.

Mais l'étude centrale du numéro place la stigmatisation au cœur de l'explication, avec la perte d'identité et de place sociale (source : Santé publique France).


Stigmatiser, c'est coller à quelqu'un une étiquette qui le réduit tout entier à ce seul trait.


En Allemagne, des chercheurs ont suivi plus de 13 000 personnes.

Ce n'est pas la perte de revenu qui expliquait la dégradation de leur santé, c'est le sentiment d'avoir perdu leur rang social (source : Santé publique France).


En France, l'étiquette est connue : le stéréotype du chômeur tourne autour de quatre figures, le profiteur, l'assisté, le fraudeur et le paresseux (source : Santé publique France).

La presse la nourrit à sa façon.

Entre 2005 et 2022, elle a surtout parlé des chômeurs comme de chiffres et de politiques publiques, rarement comme de personnes (source : Santé publique France).


Et en Angleterre, plus les médias relèguent les chômeurs à la marge, plus l'opinion se durcit contre eux, quel que soit le taux de chômage (source : Santé publique France).


Les premiers concernés le ressentent.

Une enquête a interrogé 2 098 personnes inscrites à France Travail.

Une sur deux dit avoir vécu une stigmatisation depuis qu'elle est sans emploi, 15 % se sentent coupables de l'être, et 14 % évitent les autres par peur de leur regard (source : Santé publique France).


Le mépris ferme aussi des portes très concrètes.

Après 18 mois sans emploi, les chances d'être rappelé après une candidature chutent de 25 %, toutes choses égales par ailleurs (source : Santé publique France).

Et entre 25 % et 42 % des personnes qui ont droit à l'assurance chômage ne la demandent pas, notamment pour ne pas être associées à l'image du chômeur (source : Santé publique France).


On se cache.

On s'isole.

On rumine.

On se coupe des aides et des soutiens.

Les chercheurs rapprochent ce mécanisme du stress que subissent d'autres groupes montrés du doigt.

C'est un stress chronique, parce qu'il vient de structures qui dépassent la personne (source : Santé publique France).


LA DÉFAUSSE PAR LA HONTE

L'éditorial du numéro pose une question dérangeante : pourquoi ce stigmate tient-il si bien, alors que chacun connaît des chômeurs autour de soi ?

Sa réponse : tenir le chômeur pour responsable de son sort permet d'éloigner la peur de le devenir.

La stigmatisation des chômeurs apaiserait donc l'angoisse de ceux qui travaillent (source : Santé publique France).


Le mépris rassure ceux qui ont encore un emploi.

Il permet surtout à ceux qui gouvernent de se défausser.

L'arithmétique est implacable : au premier trimestre 2026, la France comptait 435 800 emplois vacants dans le privé, pour environ 2,6 millions de chômeurs (source : Santé publique France).

Même si chaque poste trouvait preneur demain, plus de deux millions de personnes resteraient sans emploi.


"Traverser la rue" n'y change rien.

Une question écrite déposée à l'Assemblée nationale juge d'ailleurs cette formule présidentielle stigmatisante.

Elle rappelle que les réformes de l'assurance chômage de 2019 et 2023 ont durci l'accès aux droits et accru la pression sur les privés d'emploi (source : Assemblée nationale).


Le mouvement continue.

En mars 2026, le gouvernement a présenté un projet de loi réduisant la durée maximale d'indemnisation après une rupture conventionnelle (source : info.gouv.fr).

Le projet d'allocation de solidarité unifiée (ASU) doit regrouper le RSA, la prime d'activité et les aides au logement.

Son intitulé même promet de "garantir un gain au travail" (source : La Gazette des communes), comme si travailler ne rapportait pas déjà davantage (Allocation sociale unique : du progrès à la dérive).

Les auteurs de l'étude le disent sans détour : depuis la loi de 2018, la baisse des allocations est devenue un moyen d'atteindre des objectifs d'emploi.

L'assurance chômage participe ainsi à la stigmatisation des personnes sans emploi (source : Santé publique France).


Quant aux sanctions, elles accélèrent la reprise d'un poste.

Mais elles dégradent la qualité et la stabilité de l'emploi, et ramènent plus vite vers les aides (source : Santé publique France).


Ce mot d'"assistanat", le Rassemblement national et ses alliés l'ont forgé comme une arme, toujours pointée vers les mêmes : allocataires, précaires, chômeurs.

Le pouvoir le recycle en réformes.


Pourtant, l'assistance la plus coûteuse ne passe pas par les guichets de France Travail.

J'ai fait les comptes en mars : 11,7 milliards d'euros de RSA versés en 2023, contre 95 milliards d'euros de niches fiscales en 2024, qui profitent d'abord aux ménages les plus aisés (Les véritables assistés se déplacent en jet).


Les uns paient le mépris avec leur santé.

Les autres encaissent les milliards sans que personne ne les traite d'assistés.


LA DIGNITÉ POUR TRAITEMENT

Ce numéro contient aussi une bonne nouvelle : ce qui abîme peut se réparer.


Aux États-Unis, sur 25 ans de données, plus les allocations chômage d'un État étaient élevées, meilleure était la santé des personnes sans emploi (source : Santé publique France).


L'action collective protège aussi.

Quand des chômeurs s'organisent, la honte cède la place à la fierté d'un objectif partagé, et le stigmate perd sa légitimité (source : Santé publique France).


Les chercheurs proposent d'aider chacun à passer de "J'ai échoué" à "On me fait porter une responsabilité qui n'est pas la mienne" (source : Santé publique France).

Leurs pistes visent les structures plutôt que les individus.

Ils proposent une "médecine du chômage" adossée à la médecine du travail, et la santé des chômeurs inscrite dans les missions de l'assurance chômage.

Ils demandent aussi la fin de la logique de sanction individuelle, une lutte massive contre le non-recours, et un changement de regard porté par les médias, les associations et les syndicats (source : Santé publique France).


Rien de tout cela n'exige de miracle.

Seulement de cesser de traiter les chômeurs en suspects.


LE MOT ASSASSIN

Je retiens une chose de ce numéro : le mépris a un prix, et ce prix se compte en vies.

Quand on répète "assistanat" sur les plateaux, on parle de millions de personnes qui l'entendent, chez elles, devant leur écran.

Ce sont elles qui règlent l'addition, en dépressions, en infarctus, en années de vie perdues.

Ceux qui parlent, eux, ne paient rien.


Le chômage tue.

Le mépris achève.

Et ce mépris est un choix politique.

Refusons-le.



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