Chronique 230 - État des lieux de la répression et des violences policières contre les lycéens
Gardes à vue de masse, tirs au visage, grenades au milieu des élèves : la semaine où l'État a traité sa jeunesse en ennemie.
5 000 gardes à vue en une semaine.
Près de 9 sur 10 concernent des mineurs.
Un œil perdu, une mâchoire brisée, une main arrachée : sur des corps d'enfants !
Voici l'inventaire de ce que l'État fait à sa jeunesse quand elle réclame des professeurs.
Cet état des lieux s'arrête au jeudi 8 octobre au matin. Le mouvement continue, et le bilan s'alourdit chaque jour.

NOS ENFANTS EN GARDE À VUE
Je commence par les chiffres, parce qu'ils viennent du gouvernement lui-même.
Selon le ministère de la Justice, 5 060 personnes ont été placées en garde à vue depuis le début du mouvement, dont 87 % de mineurs, soit 4 406 enfants (source : Ministère de la Justice).
La progression donne le vertige : 164 interpellations le 28 septembre, 440 le 29, 625 le 30, puis 1 948 le 1er octobre (source : Amnesty International).
Comparons au mouvement des Gilets jaunes.
Sur toute sa durée, 11 203 personnes ont été placées en garde à vue (source : Assemblée nationale).
Il a fallu plus d'un an pour atteindre ce total.
Le mouvement lycéen en a franchi la moitié en une seule semaine, avec des adolescents à la place des adultes.
Que reste-t-il de ces gardes à vue ?
Sur les 4 406 mineurs passés par une cellule, 1 483 font l'objet de poursuites, soit environ 1 sur 3 (source : Ministère de la Justice).
Les autres ressortent avec un avertissement, une mesure de réparation ou un classement sans suite.
Des milliers d'enfants ont donc été enfermés pour des faits que la justice elle-même n'a pas jugé utile de poursuivre.
Dans le même temps, le garde des Sceaux a réuni les 36 procureurs généraux pour leur donner des consignes, notamment sur la responsabilité civile des parents de mineurs interpellés (source : Ministère de la Justice).
Le message adressé aux familles est limpide : gardez vos enfants à la maison, ou payez.
DES CORPS D'ENFANTS MUTILÉS, EN FRANCE
Derrière les chiffres, il y a des visages.
Eden a 14 ans.
Le 28 septembre, devant le lycée professionnel Château d'Épluches à Saint-Ouen-l'Aumône, un policier a tiré sur lui avec son lance-grenades, à bout portant.
Son avocate fait état d'une double fracture de la mâchoire et de nombreuses dents cassées (source : Le Courrier de l'Atlas).
Le Défenseur des droits s'est saisi de l'affaire le 1er octobre (source : Le Courrier de l'Atlas).
Quoi qu'ait fait ce garçon de 14 ans, rien ne justifie un tir au visage à bout portant.
Le policier auteur du tir a d'ailleurs été mis en examen pour violences le 6 octobre (source : Sud Radio).
Sa mère dit avoir "le cœur en miettes" (source : AFP).
Maël a 16 ans.
Blessé grièvement à la tête lors du blocus du lycée Balzac à Tours, il a perdu l'usage de son œil droit, selon la procureure (source : AFP).
L'Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie, la blessure pouvant être liée à un tir de lanceur de balles de défense (LBD) (source : AFP).
N. a 16 ans lui aussi.
À Argenteuil, il a été touché à l'œil par un tir de LBD.
Le procureur de Pontoise évoque une distance de 20 mètres (source : Sud Radio).
À Lens, un garçon de 15 ans a perdu une main.
Selon le procureur de Béthune, elle a été arrachée par une grenade lancée par les compagnies républicaines de sécurité (CRS) près du lycée Auguste-Béhal.
Le magistrat dit ne pas pouvoir établir si l'adolescent l'a ramassée ou si elle est tombée sur lui (source : LCP).
Sa famille a porté plainte pour violences par personne dépositaire de l'autorité publique (source : Sud Radio).
Même dans l'hypothèse la plus favorable aux forces de l'ordre, une question demeure : que fait une grenade explosive au milieu de lycéens de 15 ans ?
Le coordinateur de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, évoque aussi une jeune lycéenne qui aurait été étranglée pendant plusieurs minutes (source : Sud Radio).
Personnellement, j'ai vu les images de cette jeune fille blonde.
Vous aussi, non ?
Celui qui jure à la proportionnalité a des soucis de logique.
Le gouvernement reconnaît 215 élèves blessés depuis fin septembre (source : AFP).
Le ministre de l'Éducation nationale attribue l'essentiel des blessures à des accidents ou à des tirs de mortiers d'artifice (source : Sud Radio).
Les cas recensés ici relèvent pourtant tous d'armes de la police, et dix enquêtes de l'IGPN ont déjà été ouvertes (source : Sud Radio).
Et cette liste est loin d'être exhaustive.
Nous le savons, vous et moi.
Une main arrachée, un œil perdu, une mâchoire brisée.
Par leur nature, ces blessures évoquent les images d'enfants qui nous parviennent de conflits lointains.
Elles ont pourtant été infligées en France, à des adolescents venus défendre leur lycée, par les forces de l'ordre de leur propre pays.
Est-ce suffisant pour nous indigner ?
DES IMAGES QUI DOIVENT NOUS GLACER LE SANG
Ces images, nous les avons tous vues.
Sur le terrain, sur les réseaux, à la télévision : des centaines de scènes glaçantes, terrifiantes, qui tournent en boucle depuis des jours.
Des gosses bousculés, traînés au sol, plaqués, malmenés.
Des adolescents gazés en plein visage sur des rassemblements parfaitement calmes.
Des canons à eau braqués sur des foules posées.
Des charges de policiers casqués sur des élèves qui fuient, des coups de matraque sur des dos qui tournent les talons.
Des boucliers lumineux dressés face à des enfants de 15 ans, comme face à une armée.
Des motos lancées dans la foule, et l'une d'elles qui fonce sur un professeur.
Ce sont nos enfants.
Nos enfants.
Des voitures, aussi.
À Dunkerque, le 5 octobre, un 4x4 de la police nationale a été filmé en train de manœuvrer à vive allure au milieu de dizaines de lycéens qui s'enfuyaient en courant.
La police elle-même reconnaît que la manœuvre ne correspond pas à ses doctrines d'emploi (source : ICI).
Une lucidité de dernière heure qui retourne l'estomac.
Le même jour, à Bourgoin-Jallieu, une voiture banalisée, gyrophare éteint, a surgi sur une pelouse et foncé vers des lycéens (source : franceinfo).
À Troyes, le 1er octobre, une autre voiture banalisée a roulé à vive allure au milieu de lycéens.
La préfecture invoque des jets de projectiles (source : Wikipédia).
Une voiture lancée dans une foule d'adolescents est une arme, quelle que soit la personne au volant.
Et même des armes à feu.
La présidente de la Ligue des droits de l'Homme (LDH), Nathalie Tehio, affirme que des armes à feu ont été pointées, alors que le maintien de l'ordre n'autorise ni leur usage ni le simple fait de les braquer (source : AFP).
Des armes à feu braquées sur des lycéens.
La LDH annonce saisir l'Organisation des Nations unies (ONU), face à ce qu'elle qualifie de répression sans précédent d'enfants (source : Imaz Press).
Il y a des mains sur les cous.
À Alençon, une lycéenne de 14 ans aurait été étranglée par un policier lors de son interpellation (source : Wikipédia).
Au lycée Guillaume-Budé, une vidéo montre un lycéen arraché au groupe par trois policiers, dont un qui lui serre le cou.
Une surveillante de 24 ans qui s'était approchée a reçu un coup de matraque et du gaz en plein visage (source : AFP).
Les adultes qui protègent les élèves sont frappés à leur tour.
Ceux dont c'est le métier le disent aussi.
Dès le 27 septembre, 6 avocats dénonçaient des violences contre des lycéens interpellés.
Le Syndicat de la magistrature appelle à mettre fin à la brutalisation du mouvement, et dénonce un maintien de l'ordre inadapté à la vulnérabilité particulière d'un mouvement composé essentiellement d'enfants (source : Wikipédia).
Des magistrats.
Les syndicats enseignants parlent d'interventions "sans discernement" (source : SNES-FSU).
Alors les adultes s'organisent.
À Toulouse, le 6 octobre, des parents et des professeurs ont formé un cordon de sécurité autour du cortège lycéen (source : Sud Radio).
Des parents qui protègent leurs enfants contre la police de leur propre pays.
Les lycéens, eux, l'ont écrit sur leurs pancartes : "Trop jeunes pour voter, assez grands pour se faire gazer" (source : Sud Radio).
LES MÉFAITS DE QUELQUES-UNS POUR COLLER L'ÉTIQUETTE À TOUS
Il y a eu des violences dans ce mouvement, et je les nomme.
Le ministre de l'Éducation nationale recense 24 établissements incendiés ou saccagés et 78 personnels de l'Éducation nationale blessés (source : Brut).
À Belfort, un policier en civil a été jeté à terre et frappé, notamment de coups de pied à la tête (source : macommune.info).
À Paris, une lieutenante stagiaire a été poursuivie par plusieurs jeunes, fauchée d'un coup de pied puis frappée au sol (source : Europe 1).
Le gouvernement compte 715 policiers et gendarmes blessés depuis fin septembre (source : AFP).
Ces faits sont graves.
Mais...
Le pouvoir en a fait une étiquette.
Dès le premier jour, le ministre de l'Intérieur parlait de "violences urbaines" (Répression policière : quand les profs doivent faire rempart).
Puis Matignon a déclaré que le mouvement tout entier basculait dans les violences urbaines, et y a vu une manœuvre organisée par LFI et l'ultra-gauche (source : Sud Radio).
Je l'ai écrit après avoir vu un blocus de mes propres yeux : l'étiquette existait avant les faits, et il ne restait qu'à fabriquer les faits qui collent (Blocus lycéen : la faute que le gouvernement espère).
L'épouvantail de l'ultra-gauche a fait le reste (Blocus des lycées : récupération ou convergence ?).
Les écrans ont suivi.
Selon Acrimed, les journaux de France 2 ont consacré plus de 19 minutes aux violences et aux incendies, contre moins de 2 minutes aux revendications (source : Acrimed).
Montrez 10 fois une poubelle qui brûle, et des milliers d'élèves pacifiques deviennent des émeutiers.
L'étiquette sert à cela : justifier la répression de tous.
Le ministre de l'Éducation nationale l'affirme lui-même, des militants venus de l'extérieur auraient infiltré le mouvement et en auraient dépossédé les lycéens (source : Brut).
Prenons-le au mot.
Si les violents venaient d'ailleurs, pourquoi 4 406 mineurs ont-ils fini en garde à vue ?
Pourquoi les grenades, les tirs et les charges se sont-ils abattus sur des élèves devant leur propre lycée ?
Un policier frappé à Belfort ne justifie pas un tir à bout portant sur un garçon de 14 ans à Saint-Ouen-l'Aumône.
Une façade incendiée ne justifie pas de gazer une foule assise.
Face à la violence, un État dispose d'une doctrine, du droit, d'une chaîne de commandement.
Il se doit d'être plus mesuré que la foule, jamais moins.
Le ministre de l'Intérieur, lui, rejette en bloc toute accusation de disproportion (source : Brut).
Il couvre tout, et chaque tir, chaque charge, chaque garde à vue remonte donc jusqu'à lui.
CE POUVOIR QUI CHOISIT L'ESCALADE
Rien de tout cela n'est une fatalité.
C'est un choix, et il est français.
En 2019 déjà, une question au Sénat rappelait que la France était le seul pays européen à utiliser des grenades explosives, et l'un des rares, avec la Grèce, l'Espagne et la Pologne, à faire usage des LBD (source : Sénat).
7 ans plus tard, une grenade de désencerclement arrache la main d'un garçon de 15 ans à Lens.
Nos voisins ont pris le chemin inverse.
En 2013, plusieurs pays européens ont élaboré ensemble une stratégie pour apaiser les relations entre manifestants et forces de l'ordre.
La France n'a pas participé à ces échanges (source : Brut).
Le sociologue Sebastian Roché distingue les pays qui choisissent la désescalade de ceux qui choisissent l'escalade, comme la France (source : AMIF).
L'escalade, ce sont nos enfants qui la paient aujourd'hui.
Le droit, lui, protège les mineurs, et pour de bonnes raisons.
Un enfant de 10 à 13 ans ne peut pas être placé en garde à vue, et l'assistance d'un avocat est obligatoire pour tout mineur (source : Justice.fr).
Sur le terrain, même cette règle est piétinée : Marielle Hauchecorne, syndicaliste de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), dénonce des gardes à vue de lycéens menées sans avocat (source : AFP).
Entre 13 et 15 ans, l'officier de police judiciaire doit prévenir immédiatement les parents (source : Service-public).
Amnesty International le rappelle : même mineurs, les lycéens ont le droit de manifester pacifiquement, y compris par des blocus (source : Amnesty International).
La Convention internationale des droits de l'enfant (CIDE), signée par la France, reconnaît aux enfants le droit de se réunir pacifiquement, et fait de l'arrestation d'un mineur une mesure de dernier ressort (source : UNICEF).
Une mesure de dernier ressort.
4 406 fois en une semaine.
Ce n'est plus du dernier ressort, c'est une méthode.
La France a déjà vu cette image.
En décembre 2018, à Mantes-la-Jolie, 151 jeunes de 12 à 21 ans avaient été interpellés et filmés agenouillés, les mains sur la tête.
Un policier avait commenté la scène en parlant d'une classe qui se tient sage.
L'enquête s'est conclue par un non-lieu (source : Europe 1).
L'impunité d'hier a préparé la brutalité d'aujourd'hui.
8 ans plus tard, on ne compte plus 151 enfants, mais des milliers.
L'HORRIBLE LEÇON
Ces lycéens demandaient des professeurs, des salles chauffées et des classes moins chargées.
Ils ont reçu des gaz, des grenades et des cellules.
En deux semaines, l'État leur a donné une leçon qu'aucun programme scolaire ne prévoit : en France, réclamer une école digne peut coûter un œil, une main, une mâchoire, une nuit au commissariat.
Une démocratie se juge à la manière dont elle traite ceux qui n'ont pas encore le droit de vote.
Celle-ci a choisi de frapper ceux qu'elle devait protéger.
Ces enfants grandiront.
Ils se souviendront du gaz dans les yeux, des copains plaqués au sol, des parents venus les chercher au commissariat.
Et au printemps prochain, une partie d'entre eux votera pour la première fois à l'élection présidentielle.
Nos enfants ont été mutilés pour avoir réclamé une école.
Si cela ne suffit pas à nous indigner, rien n'y suffira.
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