Chronique 225 - Blocus lycéen : la faute que le gouvernement espère
REPORTAGE
Immersion dans un blocus de province, entre ados qui parlent démocratie, un trottoir partagé et un maintien de l'ordre qui interroge.
On dit qu'ils veulent sécher les cours.
J'ai échangé avec eux, et j'ai rencontré des gamins qui réfléchissent.
J'ai aussi vu une voiture banalisée qui attendait qu'ils dérapent.

UN BLOCUS LOIN DES CAMÉRAS
Je n'avais rien prévu.
Un concours de circonstances m'a plantée au beau milieu d'un blocus lycéen.
Un petit lycée de province, quelques centaines d'élèves entre la voie générale et le lycée pro.
Pas de banlieue parisienne, pas de caméras.
Je vous ai détaillé les revendications il y a quelques jours : des professeurs présents, des classes moins surchargées (Répression policière : quand les profs doivent faire rempart).
Ici, elles étaient les mêmes.
Ce qui a changé, c'est l'échelle.
Avec eux, j'ai parlé de pluralisme, de démocratie et d'acquis sociaux.
Je n'ai pas entendu de slogans récités, mais des questions, des arguments, parfois des doutes.
J'ai vu des ados qui cherchent, à voix haute, ce qui fait tenir une société.
On les traite de fainéants.
Le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray, leur a ouvert une plateforme de concertation en ligne (source : RTS).
Ils demandent des profs, on leur ouvre un formulaire.
Des profs, justement, il y en avait devant les grilles.
La CPE et quelques enseignants étaient là pour garantir la sécurité des élèves.
J'ai échangé avec la CPE.
Elle m'a expliqué qu'elle était là pour encadrer, et qu'elle rejoignait ses élèves sur leurs revendications.
Ce sont exactement celles du personnel éducatif et des professeurs.
Des lycéens manipulés ?
Les adultes qui les encadrent chaque jour portent les mêmes exigences qu'eux.
LE CRÉTIN FACE AUX LYCÉENS
Le cortège a rapidement gagné le centre-ville.
Sur son passage, des passants ont applaudi et des automobilistes ont klaxonné en soutien.
Un homme, lui, a scandé : "Et moi, je paye des impôts."
D'autres ont regardé passer la foule de jeunes, agacés, sans comprendre.
Il faut mesurer le ridicule de cette tirade.
"Et moi, je paye des impôts."
Nos impôts paient justement les écoles, les salles de classe et les professeurs.
Ces lycéens ne réclament aucun privilège.
Ils réclament ce que nos impôts sont censés financer : un enseignant devant chaque classe.
Et chacun d'eux paie la TVA sur le moindre sandwich.
Lui l'a dit tout haut, d'autres se sont contentés de soupirer.
Face à une revendication claire et posée, une partie des adultes ne voyait que la gêne.
J'ai eu honte pour ma génération, pour la tirade comme pour les soupirs.
Les applaudissements m'ont rappelé qu'elle sait aussi entendre.
LA BRAV-M DES CHAMPS
La matinée s'est déroulée dans un calme relatif, sans comparaison avec certains blocus de région parisienne.
Il y avait 5 véhicules de gendarmerie, soit une douzaine de gendarmes, plutôt posés.
Il n'y a eu aucune provocation mutuelle, seulement quelques pétards (des pétards légaux et non des mortiers).
J'ai pourtant relevé deux moments de tension pendant le cortège.
Le premier : un contrôle un peu brusque de jeunes à scooter.
Le second : un mouvement de panique quand les gendarmes ont voulu procéder à un contrôle d'identité.
Ils n'étaient pas particulièrement véhéments, mais ils avaient les gazeuses en main, et les jeunes ont clairement paniqué.
Ce réflexe de fuite dit tout de l'image que les forces de l'ordre renvoient à cette génération.
Ces gendarmes-là n'ont rien fait pour la mériter, mais tout le métier porte les stigmates des dérives d'une fraction.
Un véhicule banalisé a aussi suivi le cortège.
À ses méthodes, j'ai d'abord cru à la BAC.
Une source interne m'a confirmé qu'il s'agissait du PSIG, le peloton de surveillance et d'intervention de la gendarmerie.
Cette unité intervient en soutien d'unités confrontées à une situation nécessitant des moyens plus substantiels, comme un trouble à l'ordre public ou une rixe (source : Gendarmerie nationale).
Sa posture tranchait avec celle des gendarmes.
Pensez à la BRAV-M, ces brigades motorisées de la police parisienne connues pour leurs interventions musclées, mais en version province : une BRAV-M des champs, provocatrice, mais pas trop quand même.
Cela s'est vu jusque dans sa conduite : coups de frein, arrêts brutaux, à quelques mètres d'un cortège d'adolescents.
Ma source m'a livré son interprétation : il y aurait des directives nationales pour chercher à faire "du rance".
Je cite mot pour mot.
Moi qui m'attache toujours à rester factuelle, je n'aurais jamais osé formuler cette hypothèse.
Elle vient de l'intérieur.
L'étiquette, je l'ai déjà décortiquée : dès lundi, le ministre de l'Intérieur parlait de "violences urbaines" (Répression policière : quand les profs doivent faire rempart).
Jeudi 1er octobre, Matignon est allé plus loin.
À l'issue d'une cellule interministérielle de crise, c'est le mouvement entier qui avait basculé selon lui dans les violences urbaines (source : LCP).
D'après les services de renseignement cités par Matignon, il s'agirait d'une manœuvre organisée par LFI et l'ultra-gauche (source : Euronews).
Il y a eu des incendies et des affrontements : ils sont réels.
Mais dans ce petit lycée de province, rien ne collait à l'étiquette.
Ce que j'ai vu, c'est la façon dont on essaie de la faire coller.
La technique est donc là : l'étiquette existe avant les faits, et il ne reste qu'à fabriquer les faits qui collent.
Un véhicule collé au cortège, un coup de frein sec, un arrêt brutal derrière des ados.
Si l'un d'eux réagit mal, la photo est prête et le récit aussi.
LE DRAPEAU ET LE MOULIN
Reste un point plus délicat, que je tiens à aborder.
Un des jeunes, très posé, brandissait un drapeau du Maroc.
Je suis allée lui parler et je lui ai donné mon avis.
Il a raison d'être fier de son drapeau et de ses origines.
Mais afficher ce drapeau dans ce mouvement, c'est donner du grain à moudre à l'extrême droite.
Si la presse se déplace, elle cadrera sur ce drapeau et s'en servira pour décrédibiliser la revendication.
Le mouvement demande des profs, mais la photo montrera un drapeau étranger.
Il a accepté le dialogue.
Nous avons débattu de pluralisme, et de CNews, qui sait si bien transformer une image en procès.
Il a rangé son drapeau un moment, puis l'a ressorti.
Cela ne me gêne pas, et je ne l'approuve pas non plus.
Ce choix ne regarde que lui.
Mon rôle d'adulte était d'encourager la réflexion, rien d'autre.
Il a réfléchi, il a choisi.
Ce qui me met en colère, c'est que la question se pose.
Un ado doit peser chaque symbole qu'il porte pour que sa revendication scolaire soit entendue.
Cela en dit long sur le climat que l'extrême droite a installé.
Le problème, c'est le moulin, pas le drapeau.
L'ÉCHANTILLON D'UN PAYS
Ce petit lycée de province m'en a appris plus qu'une revue de presse.
Ce que j'y ai vu en miniature se joue partout dans le pays.
Il y a d'abord des jeunes qui veulent un avenir.
Ils réclament une école qui tienne debout, et ils en parlent mieux que ceux qui les gouvernent.
Il y a ensuite des adultes partagés.
Certains applaudissent, d'autres soupirent, beaucoup ne savent pas où se placer.
Entre la colère de leurs enfants et le récit qu'on leur sert, ils hésitent.
Il y a enfin les forces de l'ordre.
Ce sont des hommes et des femmes.
Certains portent une idéologie, la plupart font leur travail, et tous obéissent à une hiérarchie.
Cette hiérarchie remonte jusqu'à ceux qui ont choisi l'étiquette avant les faits.
Le gouvernement espère une faute.
Ce matin-là, il ne l'a pas eue.
Les lycéens tiennent le pavé.
À nous, adultes partagés, d'avoir la même détermination.
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