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Chronique 226 - Blocus des lycées : récupération ou convergence ?

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
4 oct.
6 min de lecture

Ultra-gauche, marionnettes, vidéo tronquée : anatomie d'un procès en manipulation.


Quand les revendications ne peuvent plus être discréditées, le pouvoir change d'angle.

Il crie à la récupération, préférant voir un spectacle orchestré plutôt que des électeurs en devenir.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

RÉCUPÉRATION : LA DÉFINITION QU'IL FAUT ENFIN POSER

Je ne pensais pas revenir si vite sur le blocus lycéen.

Je vous ai raconté de l'intérieur un blocus de province il y a deux jours (Blocus lycéen : la faute que le gouvernement espère).

Depuis, un mot tourne en boucle sur les plateaux : récupération.

Les lycéens seraient récupérés par LFI.

Le ministre de l'Éducation, Édouard Geffray, l'a affirmé lui-même à l'antenne (source : France 24).


Alors je fais ce que les plateaux ne font jamais : je définis le mot.

Récupérer, au sens politique, c'est "détourner les idées d'un mouvement social, politique, pour en tirer parti" (source : Larousse).

Trois conditions, donc : un mouvement qui appartient à d'autres, des idées qu'on tord, un profit qu'on empoche.


Les revendications, je vous les ai détaillées : des professeurs présents, des classes moins surchargées, des écoles qui tiennent debout (Répression policière : quand les profs doivent faire rempart).

C'étaient celles du premier jour.

Ce sont toujours les mêmes.

Personne ne les a tordues.


Ce qu'on observe porte un autre nom : la convergence.

Un parti partage des revendications et le dit.

Le coordinateur de LFI, Manuel Bompard, l'assume : quand on partage les revendications d'une mobilisation, on la soutient et on souhaite qu'elle grandisse (source : Public Sénat).

On peut trouver ça opportun ou maladroit.

Mais soutenir, c'est marcher à côté.

Récupérer, c'est prendre le volant.


N'en déplaise à la fachosphère, la nuance compte.

L'historien des mouvements lycéens Robi Morder le rappelle : l'influence circule dans les deux sens, et un mouvement entraîne souvent les partis dans son sillage plus que l'inverse (source : Public Sénat).


L'ULTRA-GAUCHE, CET ÉPOUVANTAIL COMMODE

Je vous l'ai rapporté : à l'issue de sa cellule de crise, Matignon a attribué le mouvement à LFI et à l'ultra-gauche (Blocus lycéen : la faute que le gouvernement espère).

Depuis, la formule s'est précisée : "LFI et ses proxys de l'ultragauche" (source : franceinfo).


LFI rangée à l'ultra-gauche.

On rit.

Puis on reconnaît la ficelle : le sophisme de l'épouvantail.

Il consiste à déformer la position de l'adversaire, à la grossir jusqu'à la caricature, pour n'avoir plus qu'à combattre la caricature.

On ne répond plus à des lycéens qui réclament des profs, on combat "l'ultra-gauche".


L'épouvantail a une seconde fonction, que je décrivais dès février : diaboliser la gauche pour mieux dédiaboliser l'extrême-droite (Le monde à l'envers).

Une fois LFI rangée parmi les extrêmes, le refrain des extrêmes qui se valent peut reprendre, et l'extrême-droite passe pour un extrême comme un autre.


La note du renseignement va jusqu'à exhumer le "blocus challenge" lancé par Louis Boyard en 2023 (source : franceinfo).

Un précédent vieux de trois ans, pour expliquer une colère née de profs absents en 2026.


Le point de départ, lui, est connu : Créteil, des postes vacants.

Le détail qu'on oublie, c'est la date.

Le mouvement a démarré par un appel à la grève tout ce qu'il y a de plus classique, lancé le 17 septembre (source : franceinfo).


La sociologue Valérie Becquet, spécialiste de l'engagement des jeunes, parle "d'un mouvement qui part du bas" : aucune organisation ne l'a enclenché, il s'est propagé d'un lycée à l'autre par effet domino, porté par TikTok et Snapchat (source : Orange Actu).


Oui, deux députés LFI, Louis Boyard et Clémence Guetté, sont venus à Créteil le 21 septembre (source : franceinfo).

Le gouvernement en fait une preuve.

Mais l'appel à la grève les précédait.

Se tenir près d'un feu ne fait pas de vous l'incendiaire.


LA JEUNESSE QUI PENSE, CE DANGER À QUALIFIER

Derrière le mot récupération, il y a une idée simple, et elle est méprisante : un lycéen ne pense pas.

S'il bloque, on l'a poussé.

S'il parle de démocratie, on lui a soufflé le texte.

Valérie Becquet démonte ce réflexe.

Parler d'instrumentalisation, c'est sous-entendre que "ce sont des enfants qu'on utilise et qui sont des marionnettes" (source : Public Sénat).

C'est réaffirmer la domination des adultes et disqualifier d'avance la parole des jeunes.


Ces "marionnettes", je les ai vues de près : des ados qui argumentent, et une CPE qui partage leurs exigences (Blocus lycéen : la faute que le gouvernement espère).

Et c'est tout le paradoxe du récit officiel.

Si les lycéens sont manipulés, alors les profs, les CPE et les syndicats enseignants qui portent les mêmes revendications le sont aussi.

Il faudrait une sacrée ficelle.

La mairie de Saint-Denis a lancé le défi aux autorités : venir vérifier sur place si cette jeunesse est manipulée ou "simplement capable de penser, de s'organiser" (source : France 24).


L'opinion, elle, sait faire le tri.

Selon un sondage Odoxa, 62 % des Français jugent la mobilisation justifiée, et 8 sur 10 voient pourtant de l'électoralisme dans l'engagement insoumis (source : La Libre).

On peut se méfier d'un parti et soutenir des lycéens.

Ce tri, le gouvernement refuse de le faire, parce qu'il a besoin de confondre les deux.


Ces marionnettes ont un défaut : elles vont voter.

Le premier tour de la présidentielle aura lieu le 18 avril 2027 (source : Service-public.fr).

Une partie des élèves de terminale aura 18 ans d'ici là, et les étudiants qui rejoignent le mouvement votent déjà.

Valérie Becquet le souligne : ce sont des futurs électeurs, qui vivent ici leur première expérience politique (source : Public Sénat).


Voilà ce qui inquiète l'échiquier politique, du centre à l'extrême-droite : une génération qui découvre la politique face aux gaz et aux gardes à vue.

Une génération qui s'en souviendra dans l'isoloir.


LA FAUTE FABRIQUÉE AU MONTAGE

Dans ma dernière chronique, j'écrivais que l'étiquette "violences urbaines" existait avant les faits, et qu'il ne restait qu'à fabriquer les faits qui collent (Blocus lycéen : la faute que le gouvernement espère).

Quand la faute ne vient pas sur le terrain, il reste les ciseaux.

Le 28 septembre, une courte vidéo envahit les réseaux : le maire LFI de Saint-Denis, Bally Bagayoko, s'éloigne d'une poubelle en feu devant le lycée Bartholdi, acclamé par des lycéens.

Des comptes de droite et d'extrême-droite l'accusent d'avoir participé aux débordements, voire d'avoir allumé le feu (source : franceinfo).

Puis arrivent les images longues, publiées par Libération et L'Humanité : on y voit le maire saisir la poubelle déjà en flammes et l'éloigner des grilles du lycée (source : franceinfo).

Des lycéens racontent qu'il leur a demandé d'arrêter de mettre le feu (source : Orange Actu).

Un geste de sécurité devient un geste de casseur.

La coupe fait le verdict.


Le procès continue hors montage.

Le 29 septembre, Valérie Pécresse annonce qu'elle enverra au maire la facture de 100 000 euros du portail du lycée Paul-Éluard, saccagé selon elle par des "casseurs, chauffés à blanc par LFI" (source : X).

Un portail tombé devient la dette personnelle d'un maire.


Des dégradations ont eu lieu, des feux aussi, et des heurts.

Les attribuer en bloc à tout un mouvement relève de la même malhonnêteté que la vidéo coupée.

Quant à la phrase de Bally Bagayoko sur une violence qui pourrait, à un moment, être légitime, elle se discute (source : La Libre).

Mais on débat d'une phrase avec des arguments, pas avec une vidéo tronquée.


L'ADDITION QUI MANQUE

Le pouvoir a trouvé ses débiteurs.

Valérie Pécresse envoie la facture au maire.

Gérald Darmanin demande aux procureurs de la faire payer aux parents : "C'est pas le mineur qui paye, c'est les parents" (source : franceinfo).

Depuis le début du mouvement, près de 2 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 90 % de mineurs (source : franceinfo).


Mais il manque une facture.

Celle des profs non remplacés, des classes surchargées, des bâtiments qui s'effritent. Celle-là, personne ne l'adresse à l'État.


Des lycéens réclament une école digne.

Un parti dit qu'ils ont raison.

Une majorité de Français aussi.

Cela s'appelle une convergence.

Le pouvoir l'appelle récupération, parce que reconnaître la convergence, ce serait reconnaître que les lycéens ont raison.


On cherche le marionnettiste.

Il n'y a qu'une addition, et elle porte le sceau du gouvernement.



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