Chronique 242 - Extrême-droite : le racisme décomplexé se paie dans une aire de jeux
Dernière mise à jour : 25 oct.
Quand la haine devient banale, elle finit toujours par trouver une main pour tirer.
Un homme a tiré en rafales sur des passants.
Un mort, une enfant de 12 ans touchée par 8 balles, et une enquête antiterroriste pour attentat raciste.
Toute la semaine, le gouvernement vous a désigné l’ennemi intérieur : l’ultragauche.
Il s’est trompé de cible.
La réalité le lui a rappelé dans le sang.

UN QUART D’HEURE DE RAFALES DE BALLES
Vendredi 23 octobre, vers 10 h 30, un homme de 39 ans a ouvert le feu en rafales depuis sa voiture, à Trappes puis à La Verrière, dans les Yvelines.
Il a tiré en direction d’une aire de jeux, d’une station-service et d’une maison de santé (source : Sud Radio).
Selon le ministre de l’Intérieur, son parcours meurtrier a duré un petit quart d’heure (source : franceinfo).
Le bilan : un mort, 5 blessés, dont 3 dans un état grave (source : franceinfo).
Parmi eux, une fillette de 12 ans, touchée par 8 balles (source : Sud Radio).
Elle revenait de la piscine.
Depuis l’hôpital Necker, sa mère a raconté à RTL qu’elle portait un foulard attaché sur la tête, sans être voilée, et s’est demandé : "Peut-être que c’est à cause de ça qu’il s’en est pris à elle" (source : L’essentiel).
À Trappes, le maire Ali Rabeh précise que la personne tuée est d’origine africaine, et que la personne la plus gravement blessée est d’origine maghrébine (source : RTBF).
Le maire de La Verrière, Nicolas Dainville, affirme que le tireur "visait des gens de couleur" (source : Temps Réel 78).
Le suspect a été interpellé par des policiers de la brigade anticriminalité (BAC) à Coignières, puis placé en garde à vue (source : Temps Réel 78).
Ce passage à l’acte était préparé.
En plus de son arme, l’homme transportait des bombes lacrymogènes et des gants, et son appartement était piégé (source : franceinfo).
Le parquet national antiterroriste (PNAT) s’est saisi de l’affaire.
Il enquête pour assassinat et tentatives d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste, en raison de l’appartenance, vraie ou supposée, des victimes à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion, mais aussi pour association de malfaiteurs terroriste (source : France 3).
La Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) participe aux investigations.
L’homme est présumé innocent jusqu’à son jugement.
Mais la justice antiterroriste a déjà choisi ses mots : elle enquête sur un attentat raciste présumé.
Elle dira aussi s’il a agi seul.
DEUX POIDS, DEUX VOCABULAIRES
Écoutez maintenant les responsables politiques.
Le matin, interrogé sur le mobile, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, évoquait un périple meurtrier dont il ignorait encore les motifs (source : Paris Match).
L’après-midi, sur place, il parlait de crime terroriste (source : franceinfo).
Dont acte.
Au Rassemblement national (RN), Jordan Bardella et Marine Le Pen ont tous deux dénoncé un "acte barbare" (source : Yahoo Actualités).
Barbare : le mot désigne l’horreur sans en nommer la cause.
Il range l’attentat du côté de la sauvagerie, loin de toute idée, loin de tout discours.
Loin, surtout, de ceux qui ont rendu ces idées fréquentables.
Terroriste, barbare : des qualificatifs.
Dans aucune des déclarations gouvernementales que j’ai pu lire, je n’ai trouvé le mot extrême-droite.
Le racisme, ce sont la justice et les maires des deux communes qui le nomment.
Comparez avec la vitesse à laquelle ce même pouvoir nomme l’ennemi quand il le situe à gauche.
Le soir du 17 octobre, Sébastien Lecornu accusait des groupes d’ultragauche et martelait : "Personne n’imposera son agenda politique par la violence" (source : LCP).
Deux jours plus tard, il prêtait à cette ultragauche la volonté de remettre en cause la tenue de l’élection présidentielle (source : Paris Match).
À l’Assemblée, il lançait à Mathilde Panot qu’elle avait choisi "le camp de la honte" (source : Brut).
D’un côté, des vitrines pillées : on nomme un camp politique, on accuse, on désigne des responsables jusque sur les bancs de l’Assemblée.
De l’autre, des passants visés, selon l’enquête, pour leur origine : on condamne l’acte, et on laisse l’idéologie dans l’ombre.
Le vocabulaire trace déjà la carte des menaces que le pouvoir accepte de voir.
LAISSER POURRIR, PUIS DÉSIGNER LA GAUCHE
Depuis septembre, des lycéens descendent dans la rue contre la vie chère.
Le 17 octobre, la France comptait 800 000 manifestants selon les organisateurs, 550 000 selon les autorités (source : France 24).
Le Premier ministre a reçu les syndicats, sans mettre la moindre proposition concrète sur la table (source : Brut).
Le maire de Paris, Emmanuel Grégoire, a parlé d’une "forme de pourrissement de ce mouvement social organisé par le gouvernement" (source : Paris Match).
La mécanique est connue.
On laisse la colère sans réponse.
Elle déborde.
On montre les vitrines brisées en boucle.
Puis on désigne la gauche.
Pour samedi 24 octobre, la réponse est militaire : des soldats de l’opération Sentinelle en renfort, des blindés, des unités d’élite (source : Sud Radio), et 70 000 policiers et gendarmes dans tout le pays (source : Sortiraparis).
À Paris, la préfecture autorise le cortège syndical entre Bastille et Nation (source : France 3), et interdit celui des gilets jaunes vers l’Opéra.
Des soldats mobilisés pour une journée de manifestation contre la vie chère.
Ce récit, "le désordre, c’est la gauche", a un bénéficiaire tout désigné.
Le RN s’est empressé de soutenir les policiers et de dénoncer les casseurs (source : LCP).
Le parti de l’ordre n’a même plus besoin de faire campagne : le gouvernement la fait pour lui.
LA DÉDIABOLISATION A UN PRIX
Ce même samedi, le RN ouvre son congrès à Orléans (source : CGT Paris).
Costumes, sourires, discours lissés : la dédiabolisation est d’abord une opération de vocabulaire.
On polit les mots, on garde le fond.
La "préférence nationale", qui trie les gens selon leurs papiers, reste au programme.
Seulement, les idées ne restent pas sagement sur les flyers.
Elles circulent, s’installent, deviennent banales.
Elles finissent par paraître "de bon sens".
La haine banalisée se passe de carte de parti : elle peut trouver preneur chez n’importe qui.
Et un jour, quelqu’un en tire sa propre conclusion, une arme à la main.
Cette arme, selon les premiers éléments, serait un pistolet-mitrailleur Sten, datant de la Seconde Guerre mondiale (source : Paris Match).
La Sten, c’est l’arme que les Alliés parachutaient aux maquis.
L’arme de celles et ceux qui ont combattu le nazisme et sa hiérarchie des races, retournée contre des passants visés pour leur origine.
Trappes s’inscrit dans une série.
En 2025, à Puget-sur-Argens, dans le Var, un homme qui publiait des vidéos racistes avait abattu son voisin tunisien, Hichem Miraoui.
Pour la première fois, le parquet antiterroriste s’était saisi d’un attentat raciste d’extrême-droite (source : AFP).
L’enquête dira ce qui a armé ce tireur.
Ce que je sais, c’est le climat dans lequel son geste s’inscrit : un pays où l’extrême-droite est devenue fréquentable, et où le gouvernement réserve ses mots les plus durs à ceux qui la combattent.
À Orléans, la Ligue des droits de l’Homme (LDH) et d’autres organisations appellent à manifester dès 10 h 30, parvis de la cathédrale Sainte-Croix (source : LDH).
À Paris, le cortège contre la vie chère partira de la Bastille sous haute surveillance.
Deux foules, un climat chauffé à blanc, un pouvoir qui a déjà désigné son coupable.
Si vous y allez, allez-y à plusieurs, restez groupés, ne répondez à aucune provocation. Votre présence est la réponse.
L’ARME DE NOS MOTS
Une enfant de 12 ans est à l’hôpital.
Une famille pleure un mort.
Et le débat public parle "d’acte barbare", comme d’une sauvagerie tombée du ciel.
Tant qu’on appellera "ultragauche" toute colère sociale et "barbarie" un attentat raciste présumé, on préparera le terrain à la suite.
Le racisme décomplexé ne se combat pas avec des adjectifs.
Il se combat en nommant les choses : le racisme, l’extrême-droite, la responsabilité de ceux qui leur ont ouvert la porte.
Nos mots sont une arme.
Nommer, c’est le premier geste.
Il ne coûte rien, et il change tout.
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