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Chronique 250 - Légitime défense : la macronie dégaine le modèle américain

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
il y a 5 jours
6 min de lecture

Quand l’État renonce à protéger, il délègue la violence.


Un député du parti présidentiel veut supprimer la proportionnalité de la légitime défense.

Concrètement, une gifle pourrait se payer d’une balle.

Ce modèle existe déjà de l’autre côté de l’Atlantique, et il tue.

Il débarque en France au pire moment.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

LA JUSTE MESURE EN SURSIS

Dimanche 1er novembre, Guillaume Kasbarian, député Renaissance d’Eure-et-Loir et ancien ministre du Logement, était l’invité du Grand Rendez-vous, une émission coproduite par Europe 1 et CNews, deux antennes du groupe Bolloré, avec Les Échos.

Il y a lancé un appel : encourager les Français à défendre leur propriété quand ils sont agressés (source : Europe 1).


Sa méthode tient en une phrase.

Il veut supprimer le critère de proportionnalité de la légitime défense, pour ne garder que la nécessité : "si vous êtes agressé, vous avez la légitimité de riposter, quelle que soit la proportionnalité" (source : L’Express).

Au passage, il juge trop restreinte la liste des armes de défense autorisées en France, sans aller jusqu’à réclamer un port d’armes généralisé.


J’ai donc relu le code pénal.

Son article 122-5 est clair : celui qui se défend n’est pas responsable, sauf s’il y a disproportion entre les moyens employés et la gravité de l’atteinte.

Pour protéger un simple bien, la loi est plus stricte encore : la riposte doit être strictement nécessaire, et elle ne peut jamais aller jusqu’à tuer volontairement (source : Le Club des juristes).


Et les pillages ?

L’article 122-6 y a déjà pensé.

Il présume en légitime défense celui qui repousse, de nuit, une intrusion dans un lieu habité, ou qui se défend contre des vols ou des pillages commis avec violence (source : Assemblée nationale).

Le commerçant agressé est donc déjà protégé par la loi.


Que reste-t-il à supprimer ?

La mesure.

Et sans elle, on gagne le droit de répondre à un coup de poing par un coup de feu, à un vol par une exécution.


L’affaire du bijoutier de Nice, en 2013, montre exactement où passe cette ligne.

Après un braquage, il avait tiré sur le scooter de ses agresseurs qui s’enfuyaient, et tué l’un d’eux d’une balle dans le dos.

La justice a écarté la légitime défense : il n’était plus menacé, il voulait récupérer sa marchandise (source : Le Club des juristes).


C’est cette ligne que Kasbarian veut effacer.


LE TIMING DU PIRE

Le 17 octobre, en marge des manifestations contre la vie chère, au moins 1 500 commerces ont été saccagés et pillés dans une vingtaine de villes, selon le ministère de l’Intérieur (source : Maire-info).

C’est à ces pillages que Kasbarian se réfère.


Six jours plus tard, le 23 octobre, un homme de 39 ans, présenté comme sympathisant du Rassemblement national (RN), a ouvert le feu sur des passants à Trappes et à La Verrière.

Il a tué Pengo Bossio Wangi, 26 ans, et blessé sept autres personnes, dont une fillette de 12 ans, en raison de leur couleur de peau.

Il a expliqué avoir voulu venger les commerçants pillés le 17 octobre (source : L’Express). Je vous ai raconté cet attentat (Extrême-droite : le racisme décomplexé se paie dans une aire de jeux), et j’ai nommé ceux qui avaient fabriqué cette haine (Les fabricants de la haine).


Ces derniers jours, sur X, des militants d’extrême-droite ont appelé à attirer des livreurs noirs ou d’origine arabe dans des guet-apens.

On y parlait de "mitraillage", de territoire à reconquérir.

Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour provocation à la haine raciale (source : franceinfo).


Kasbarian ne fait aucun lien avec Trappes.

Ce lien, c’est moi qui le fais, et je l’assume.

Un député, ancien ministre, parle avec le poids de la République.

Sa fonction lui impose de peser chaque mot, et de savoir où ses mots vont tomber.

Neuf jours après un attentat commis au nom de la défense des commerçants, il explique à l’antenne qu’il faut encourager les Français à riposter, sans limite.

Alors de deux choses l’une.

Soit il n’a pas mesuré le moment, et c’est une incompétence indigne de sa fonction.

Soit il l’a mesuré, et c’est un calcul cynique : courir derrière l’extrême-droite sur son propre terrain, quitte à souffler sur les braises.

Dans les deux cas, le message tombe dans des oreilles déjà chauffées à blanc.

Il ne crée pas la haine.

Il lui fournit un alibi.


Qui décidera, demain, qui est un pilleur ?

Le tireur de Trappes a donné sa réponse : la couleur de peau.

Les comptes qui ciblent les livreurs aussi.


USA : MORTEL EXEMPLE

Ce que propose Kasbarian porte un nom aux États-Unis : les lois "Stand your ground", littéralement "ne recule pas".

Elles autorisent à employer une force mortelle sans chercher d’abord à fuir.

La Floride a ouvert la voie en 2005, et au moins vingt-sept autres États ont suivi (source : CNN).


Leur bilan a été mesuré.

Une étude publiée en 2022 dans la revue médicale JAMA Network Open a passé 41 États au crible : ces lois sont associées à une hausse de 8 à 11 % des homicides (source : JAMA Network Open).

Les chercheurs d’Oxford qui l’ont conduite chiffrent le prix à environ 700 morts supplémentaires par an, avec une hausse de 28 % des homicides en Floride.

Aucun État n’a vu ses homicides baisser (source : Université d’Oxford).


Ces lois frappent aussi selon les préjugés.

Les chercheurs alertent : quand on tire sur une menace perçue, les biais de perception exposent davantage les minorités (source : Université d’Oxford).

L’Amérique a un nom pour cela : Trayvon Martin, 17 ans, noir, désarmé, tué en Floride en 2012.

Son meurtrier a été acquitté, en partie grâce à la légitime défense prévue par la loi de Floride (source : CNN).


Au total, 44 447 personnes sont mortes par arme à feu aux États-Unis en 2024 (source : Pew Research Center).

Pour la cinquième année consécutive, les armes à feu y sont la première cause de mort des enfants et des adolescents (source : Johns Hopkins).


Kasbarian refuse de réclamer le port d’armes généralisé.

Mais il entrouvre la porte de l’armurerie.

Et son attirance pour l’Amérique trumpiste n’a rien de neuf : ministre de la Fonction publique en 2024, il avait félicité publiquement Elon Musk, nommé par Trump pour tailler dans l’État fédéral.

Un sénateur y avait vu une forme de "trumpisme à la française" (source : Public Sénat).


La trumpisation de la politique française ne passe pas que par l’extrême-droite.

Elle passe aussi sans accroc par le camp présidentiel.


DÉMONSTRATION D’IMPUISSANCE

Cette proposition contient un aveu.

Un élu d’un parti au pouvoir depuis 2017 explique aux Français qu’ils doivent se défendre eux-mêmes.

Il ne réclame ni plus de policiers ni plus de gendarmes.

Il réclame le droit de riposter.


Son collègue Sylvain Maillard, député Renaissance de Paris, a jugé la proposition "courageuse".

Dans le même souffle, il a reconnu que les métiers de policier et de gendarme n’attirent plus (source : Europe 1).

Le 17 octobre au soir, le maire de Lyon se demandait comment les forces de l’ordre avaient pu être débordées si vite, partout dans le pays (source : Maire-info).


La responsabilité vient de plus haut : des choix politiques, sur les moyens, les effectifs, la doctrine.

Face à leur propre échec, ceux qui gouvernent n’apportent pas de solution.

Ils distribuent une permission.


Cette permission attaque un pilier de la démocratie.

Le sociologue Max Weber l’expliquait il y a un siècle : l’État moderne se définit par le monopole de la violence légitime.

Dit simplement, seul l’État a le droit d’user de la force, et il en répond devant la loi et les juges.

C’est ce qui nous empêche de nous faire justice nous-mêmes.

Rendre ce droit à chacun, c’est livrer la rue au plus armé, au plus rapide, au plus haineux.

Supprimer la proportionnalité, c’est tirer une balle dans l’État de droit.


Je vous l’ai montré : quand l’État recule, d’autres s’autoproclament gardiens de l’ordre.

Le 24 octobre, des miliciens d’extrême-droite ont frappé des manifestants dans une quinzaine de villes (Milices d’extrême-droite : l’État savait et a laissé faire), avec des complicités chez des membres des forces de l’ordre (Milices et forces de l’ordre : quand le brassard rencontre l’uniforme).

Kasbarian ne parle pas d’eux.

Mais il leur offre une doctrine.


LA DÉMESURE DE TOUS LES DANGERS

La proportionnalité est la frontière entre se défendre et se venger.

La supprimer, c’est ouvrir la voie à la démesure.

C’est décréter qu’un écran plat vaut une vie.

Que la peur suffit à juger.

Que chacun peut devenir juge, jury et bourreau dans le même geste.


L’Amérique a fait ce choix.

Elle compte ses morts.

La France peut encore refuser cette démesure.

Exiger un État qui protège, plutôt qu’un État qui délègue.

Car un pays où l’on encourage chacun à riposter sans limite ne devient pas plus sûr.

Il devient plus dangereux pour tous, et d’abord pour ceux que la haine a déjà désignés.



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