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Chronique 236 - Des jeunes aux vieux : la convergence d'octobre

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
17 oct.
5 min de lecture

La répression pensait faire peur à la jeunesse. Elle a réuni trois générations dans la rue.


Touchez aux enfants du peuple, et le peuple se lève.

Le gouvernement ne l'avait pas compris.

Nous lui donnons une leçon historique.


⚠️ Cet état des lieux s'arrête au samedi 17 octobre au soir.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

PARIS, MARSEILLE… ET MÊME LIMOGES

Samedi, j'étais dans le cortège de Périgueux.

Une foule comme la ville n'en avait pas vu depuis longtemps : entre 1 500 et 1 700 personnes selon les autorités, qui ont fait le tour du centre dans le calme (source : ICI).

Quelques agents de la police nationale encadraient le défilé.

Zéro heurt.

Des pancartes, des discussions, de la convivialité.

Une manifestation, au sens plein du mot.


Ailleurs, le tableau est tout autre.

Le ministère de l'Intérieur compte 550 000 manifestants, dont 110 000 à Paris, les organisateurs en revendiquent 800 000 (source : France 24).

Laurent Nuñez fait état de quelque 1 200 interpellations et de 60 blessés parmi les forces de l'ordre, dont deux transportés inconscients à l'hôpital (source : France 24).


À Paris, des "cortèges sauvages" ont provoqué dégradations et violences, et 195 personnes ont été interpellées dans la capitale, dont 13 mineurs (source : ICI).

Un jeune homme de 22 ans y a été blessé à la tête par un coup de matraque d'un agent des compagnies républicaines de sécurité (source : France 24).

Loin du parcours, la boutique Celine de la rue Montaigne a été pillée, et les Galeries Lafayette du boulevard Haussmann ont été prises pour cible en début de soirée (source : FashionNetwork).


À Marseille, la journée a viré au chaos.

Un commissariat de la police municipale a été attaqué, de nombreux magasins pillés, et des manifestants ont pénétré dans le hall de la mairie (source : franceinfo).


Et même Limoges.

La journée avait commencé dans le calme.

En fin d'après-midi, l'hôtel de ville a été incendié, et son beffroi, emblème de la ville, s'est effondré.

Jamais une manifestation n'y avait causé autant de dégâts (source : France 3).


Ailleurs encore, une antenne de l'office de tourisme a été incendiée à Lyon (source : franceinfo).

À Saint-Étienne, un jeune de 17 ans a eu la main arrachée en marge de la mobilisation, dans des circonstances qui restent à établir (source : franceinfo).

À Nice, une dizaine de manifestants ont été blessés et une quarantaine de personnes interpellées, parmi des pilleurs et des émeutiers (source : France 24).

Bordeaux a connu des dégâts et des tirs de gaz lacrymogènes (source : France 3).


Le soir même, le ministre pointait la responsabilité de l'ultragauche et précisait que les interpellés étaient en très grande majorité des majeurs (source : France 24).


LA STRATÉGIE DU GOUVERNEMENT LUI PÈTE À LA GUEULE

Ce que réclament les lycéens, je l'ai déjà raconté : des professeurs, des classes vivables, des lycées dignes de ce nom (Répression policière : quand les profs doivent faire rempart).


Les chiffres donnent le vertige.

Au 13 octobre, le ministère de la Justice recensait 7 950 gardes à vue depuis le début du mouvement, dont 6 773 mineurs (source : franceinfo).

Un chiffre inédit en France.

Des lycéens et leurs parents décrivent des menottes, des coups de pied et de matraque, des insultes (source : franceinfo).

Le Premier ministre lui-même reconnaît 248 élèves blessés (source : franceinfo).

À Lens, un lycéen de 15 ans a perdu une main, et le ministre jugeait "forte" la possibilité qu'une grenade assourdissante soit en cause (source : LCP).

Les préfets ont interdit de manifester aux abords des lycées fermés (source : franceinfo). Et ce, sans compter les quelque 400 interpellations du 17 octobre.


Dans les cortèges, c'est cette question qui revient de bouche en bouche : pourquoi cette répression ?

Quel intérêt pour le gouvernement ?

Il faut le reconnaître, la logique est plus que questionnable.


D'abord, pédagogiquement parlant.

Interdire à un adolescent, c'est l'inciter à le faire.

N'importe quel parent le sait.

L'interdit sans dialogue fabrique la transgression, il ne l'empêche pas.


Ensuite, blesser nos enfants allait forcément mettre les parents en colère.

Et pousser même les plus réfractaires à rejoindre le mouvement.

À Périgueux, j'ai croisé de nombreux parents, et des grands-parents, présents uniquement pour soutenir la jeunesse.


Enfin, le gouvernement a lui-même fini par admettre que les revendications des lycéens étaient légitimes (source : The Conversation).

Légitimes, donc.

Et réprimées quand même.


Cette répression escomptait peut-être faire peur, dissuader.

Elle a jeté de l'huile sur un feu qui couvait, et pas seulement chez les jeunes.


UNE CONVERGENCE DE CLASSE ET DE GÉNÉRATION

Ce que j'ai vu samedi dépasse le soutien des parents.

Dans la rue se sont retrouvés ceux qu'on oppose d'habitude.

Les Gilets jaunes avaient lancé l'appel contre la vie chère.

Plusieurs organisations syndicales et la Confédération paysanne l'ont rejoint (source : France 3).

En Limousin, retraités, syndicalistes, paysans et lycéens ont marché ensemble, et une manifestante résumait l'esprit de la journée : "ça touche tout le monde, lycéens, ouvriers, patrons" (source : France 3).

À Périgueux, le cortège était mené par des lycéens, et les préoccupations débordaient largement le cadre scolaire : coût de la vie, fiscalité, libertés (source : France 3).

La Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE) le dit elle-même : les revendications lycéennes rejoignent les combats qu'elle mène depuis des années sans être prise au sérieux (source : FCPE).


Il y a deux semaines, je posais la question : récupération ou convergence ? (Blocus des lycées : récupération ou convergence ?).

Samedi, la rue a répondu.


Le prix de l'essence et les profs absents.

Le rond-point et le lycée.

La fin du mois des uns, l'avenir des autres.

Les petits-enfants et les grands-parents.

Une convergence de classe et de génération.

Elle est rare.

Elle est historique.


LE PEUPLE SE RETROUVE

Le gouvernement a voulu mater une jeunesse qui réclamait des professeurs.

Il a frappé, interpellé, interdit.

Il espérait la peur.

Il a obtenu l'inverse.

Des jeunes aux vieux, du lycée au rond-point, de l'atelier à la ferme, la colère a trouvé un fond commun.

Ce que la répression devait diviser, elle l'a soudé.


À Périgueux, je l'ai vu de mes yeux : des milliers de personnes, de tous âges et de tous milieux, qui marchaient ensemble et se reconnaissaient.

C'est l'image que je retiens de ce 17 octobre.


Reste une question, posée elle aussi à chaque coin de cortège : que penser de la casse, des casseurs, des black blocs ?

Le sujet est complexe, et je lui consacrerai une prochaine chronique, avec toute la précaution qu'il exige.


Une chose peut déjà se dire.

Condamner la violence du peuple sans l'analyser, c'est déjà manquer le sujet.

Les révolutionnaires l'avaient écrit noir sur blanc, à l'article 35 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1793 : "Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs."



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