Chronique 186 - La gauche : tabous et préjugés
Analyse des clichés sur la gauche, entre non-dits et caricatures.
La droite a fait des convictions de la gauche autant de chefs d’accusation.
Et la gauche a appris à se taire.
Démystifions les préjugés.
Refusons les tabous.

RÉUSSIR OU ACCAPARER
On confond deux choses très différentes.
Distinguons ceux qui réussissent, et ceux qui accumulent.
Être de gauche, ce n’est pas détester le médecin, l’artisan ou l’ingénieure qui vivent confortablement de leur travail.
C’est refuser qu’une poignée voie sa fortune gonfler pendant que les salaires stagnent et que la précarité s’installe.
Le chiffre donne le vertige : 53 milliardaires français pèsent aujourd’hui plus lourd que 32 millions de leurs compatriotes réunis, soit près de la moitié du pays (source Oxfam).
Le problème n’a jamais été d’avoir de l’argent.
Le problème, c’est d’en avoir tant que la seule explication tient dans ce qu’on a pris ailleurs : sur les salaires, sur les services publics, sur le travail des autres.
Ce que cette poignée fait ensuite de sa puissance, je l’ai creusé dans la Chronique 167, "Ultra-riches, tous fascistes ?".
La gauche n’envie pas les riches : elle compte ce que les ultra-riches soustraient au reste.
Confondre les deux, c’est le tour de passe-passe préféré de ceux qui n’ont aucune envie qu’on regarde tout en haut.
Reste à savoir ce qu'on appelle vraiment "posséder", car c'est l'autre mot qu'on retourne contre nous.
LE VOL N’EST PAS DU PARTAGE
Une personne a téléchargé une de mes vidéos, l’a modifiée, l’a republiée sans jamais mentionner mon nom.
Comme elle défend des idées de gauche, l’affaire restait mineure.
Je m’en suis quand même plainte publiquement (et c'est légitime).
Et après cette plainte, un détracteur a surgi pour me renvoyer la leçon : "gauchiasse", donc "pour le partage, pas la propriété".
Autrement dit : puisque je serais de gauche, réclamer mon dû reviendrait à me trahir moi-même.
Ni ce détracteur ni le voleur n’ont inventé l’idée : ils l’ont récitée.
Elle suppose que la gauche voudrait abolir toute possession.
Or le communisme n’est qu’un courant de l’extrême-gauche.
Pas la gauche, et pas le seul.
Et même là, la cible n’a jamais été votre logement ni vos affaires.
Marx distinguait la propriété personnelle de la propriété des moyens de production.
Détenir, par la force de son travail, de ses compétences, avec un peu de chance aussi, ce qu’on a construit, cela n’a rien de contraire aux valeurs de gauche.
Ce qui l’est, c’est la propriété bâtie sur le dos du travail des autres.
Ma vidéo est à moi.
La prendre en invoquant le "partage" pour se donner bonne conscience, ce n’est pas de la gauche : c’est du vol avec certificat moral.
Partager ce que je décide de donner, c’est de la générosité.
Prendre ce que je n’ai pas donné, c’est de la dépossession.
Un slogan chasse l'autre.
Après la propriété, vient celui qu'on ressort dès qu'on parle d'immigration.
LA PHRASE AMPUTÉE
"Toute la misère du monde."
L’expression favorite des détracteurs, et ils la coupent toujours au même endroit.
La phrase entière est : "La France ne peut accueillir toute la misère du monde, mais elle doit savoir en prendre fidèlement sa part".
Elle est de Michel Rocard, qui a lui-même a passé des années à protester qu’on l’avait tronquée, mutilée, pour lui faire soutenir le contraire de sa pensée (source La Cimade).
Être de gauche, ce n’est pas décider d’ouvrir toutes les portes.
C’est être conscient des causes de cette misère (les guerres, le pillage des ressources, les frontières tracées ailleurs) et agir contre.
C’est accueillir celles et ceux qui sont déjà là, en fonction de leur statut.
C’est agir avec l’humanité qu’on aimerait recevoir si les rôles étaient inversés.
Le reste n’est qu’une phrase amputée qu’on nous ressort chaque fois qu’il faut refermer une porte.
Derrière la peur de "trop accueillir" se cache une autre peur : celle de voir la France cesser d'être elle-même.
LA FRANCE A TOUJOURS ÉTÉ NOUVELLE
La fachosphère se targue de défendre l’identité française contre sa destruction.
Mais aucune nation n’a jamais existé autrement que par des courants migratoires et des brassages successifs.
La culture française est le dépôt de ces mélanges, pas leur négation : la langue, la table, les prénoms, tout ce qu’on croit éternel est arrivé un jour d’ailleurs.
Ce brassage porte un nom : la créolisation, forgée par le poète Édouard Glissant pour dire le métissage qui, en mêlant les cultures, crée de l’inattendu.
Reprise plus près de nous sous la formule d’une "nouvelle France" par Jean-Luc Mélenchon, elle y est décrite comme un fait qui se constate, non comme un programme qu’on décrète (source : nouvelobs).
Et c’est le concept que je retiens, pas la personne qui le porte : dans une autre bouche, il serait tout aussi vrai, parce qu’il n’appartient à aucun camp.
La France n’est pas devenue nouvelle hier : elle l’a toujours été, chaque génération héritant d’un pays déjà transformé par la précédente.
Être de gauche ne signifie donc pas ne pas aimer la France.
Cela signifie connaître une donnée sociologique et anthropologique qui ne dépend pas de nous : une identité, ça bouge, ça se compose, ce n’est jamais une forteresse.
Aimer vraiment ce pays, c’est aimer ce qu’il est, un métissage continu, et non le musée d’une France pure qui n’a jamais existé.
Et parmi tout ce qui compose ce pays, il y a les croyances.
Le dernier mot qu'on a piégé pour nous faire taire.
LA LAÏCITÉ N’EST PAS UN CAMP
Le dernier mot, je l’ai déjà décortiqué en entier ailleurs, je n’en referai donc pas l’anatomie.
"Islamogauchisme" : un terme forgé en 2002 pour souder le musulman et le militant en un seul suspect, et que le CNRS lui-même a renvoyé au rang de slogan sans "aucune réalité scientifique" (source CNRS).
Ce qui compte ici, c’est ce qu’il prétend dire de la gauche, et qui est faux.
Être contre le racisme et l’islamophobie, ce n’est pas favoriser un culte parmi d’autres.
C’est défendre que chacun croie ce qu’il veut, ou ne croie en rien.
On voudrait faire de la laïcité l’étendard d’un camp.
Elle n’appartient à personne, et c’est justement ce qui fait sa force : elle protège le croyant et l’athée d’un même geste.
Le piège complet et sa mécanique, je les ai développés dans la Chronique 166, "Islamogauchisme : le mot qui voudrait bâillonner l’antiracisme".
REPRENDRE LES MOTS
Le tabou n’a jamais été dans les idées de la gauche, mais dans sa manière de les taire.
Cette habitude de s’excuser d’exister.
À force de laisser la droite définir l’argent, la propriété, l’immigration, la nation et la foi, une partie de la gauche a fini par avoir honte de ses propres mots.
Alors je les reprends.
Et à celui qui, suite à ma plainte, m’a renvoyé "pour le partage, pas la propriété" : oui, je suis pour le partage.
Je donne chaque jour, librement, ce que je choisis de donner.
Ce qu’on m’a pris, en revanche, je ne l’ai pas donné.
Et vous avez trouvé ça normal, au nom de mes propres valeurs.
Toute la différence entre la gauche et sa caricature tient dans cet écart.
Être de gauche, ce n’est pas n’avoir rien : c’est refuser que tout appartienne à une poignée.
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