Chronique 197 - L'État vous note
La fascisation passe aussi par un dossier administratif.
Contrôler les pauvres est devenu un réflexe d'État.
La CAF et France Travail le systématisent : chaque allocataire reçoit sa note de suspicion.
Touche par touche, la fascisation avance.

VOUS CROYEZ ÊTRE À L'ABRI
Le 20 juillet 2026, La Quadrature du Net et la cellule investigation de Radio France révèlent un document présenté au comité d'éthique de France Travail le 10 décembre 2025.
L'institution y décrit un algorithme entraîné sur environ 60 000 contrôles passés, chargé de désigner seul les demandeurs d'emploi à contrôler (source : La Quadrature du Net).
Vous n'êtes pas chômeur.
Vous rangez l'information dans un coin de votre tête.
C'est une erreur.
Car il existe une surveillance qui ne vise pas le délinquant.
J'ai déjà décortiqué l'autre visage de cet appareil : RIPOST, les drones, les caméras algorithmiques, le préfet qui décide à la place du juge (Chronique 95).
Celui-là vise le manifestant, le fêtard, le jeune de quartier.
Voici l'autre.
Le visage social.
Celui qui vise l'allocataire, le chômeur, le bénéficiaire du RSA.
La même machine.
L'autre profil.
D'ABORD, LE SCORE CAF
Commençons par ce qui existe déjà, et qui fonctionne.
Chaque mois, la Caisse nationale des allocations familiales analyse les données personnelles de plus de 32 millions de personnes et calcule plus de 13 millions de scores.
À chaque foyer, l'algorithme attribue une note.
Un score de suspicion.
Plus il est élevé, plus vous êtes contrôlé.
Et voici ce qui fait monter votre note : avoir de faibles revenus, être au chômage, toucher le RSA, percevoir l'allocation adulte handicapé.
Lisez cette liste une seconde fois.
Ce ne sont pas des comportements frauduleux.
Ce sont des situations de pauvreté.
L'algorithme ne repère pas les tricheurs.
Il repère les précaires, et les soumet à un contrôle renforcé.
La Défenseure des droits elle-même y voit une présomption de "discrimination indirecte".
25 organisations, dont Amnesty International, la Fondation Abbé Pierre, APF France handicap et la Ligue des droits de l'Homme, l'attaquent devant le Conseil d'État.
La CAF a fini par publier le code de son algorithme, ce que ses détracteurs eux-mêmes saluent comme un effort de transparence.
Mais un fait demeure, et il est accablant.
Une étude interne de la CAF, datée de 2025, reconnaît elle-même les effets discriminatoires du dispositif (source : La Quadrature du Net).
L'institution sait.
Et elle continue.
ET MAINTENANT, LE SCORE CHÔMAGE
Voilà pour la brique posée.
Passons à celle qu'on assemble sous vos yeux.
L'algorithme de France Travail a vocation à s'étendre : à commencer par les allocataires du RSA, plus de 6 millions de personnes désormais inscrites à l'organisme (source : Journal de l'économie).
Et l'ambition est chiffrée : 200 000 contrôles en 2017, 730 000 en 2025, un objectif d'un million et demi pour 2027.
En 10x ans, la machine à suspecter aura été multipliée par 7.
Ici encore, le code source reste inaccessible : les demandes de communication sont restées sans réponse (source : La Quadrature du Net).
Et par-dessus, une loi.
La loi du 25 juin 2026 contre les fraudes sociales et fiscales élargit l'accès des organismes sociaux aux fichiers de l'administration fiscale.
Elle autorise France Travail et l'Assurance maladie à suspendre vos prestations à titre conservatoire, sur simples indices sérieux de fraude (source : Légifrance).
Suspendre d'abord.
Vérifier ensuite.
Vous reconnaissez la logique.
C'est celle du préfet qui décide avant le juge, dans RIPOST.
Transposée au guichet de l'administration.
LA MÉTHODE "TOUCHE PAR TOUCHE"
Prenez du recul, et regardez l'ensemble.
Un score à la CAF.
Un score à France Travail.
Un décloisonnement des fichiers par la loi.
Une suspension sans jugement.
Pris un par un, chaque dispositif se défend en une phrase.
Contrôler la fraude, qui s'y opposerait ?
C'est précisément là qu'est le piège.
Et il est délibéré.
Cette manière de gouverner par le calcul, par le score, par le tri automatisé des populations, les chercheurs lui ont donné un nom : la gouvernementalité algorithmique (Antoinette Rouvroy et Thomas Berns).
C'est l'outil.
Mais l'outil sert un processus.
Et ce processus, lui aussi, porte un nom.
Il faut le dire clairement, sans le contourner : ce que nous décrivons ici, touche après touche, c'est de la fascisation.
Non pas le fascisme déjà installé, casqué, au pouvoir.
La fascisation, c'est le chemin qui y mène.
Le processus.
La pente qu'on descend par petites touches, pendant que les formes démocratiques tiennent encore et qu'on peut toujours dire, à chaque étape, que rien de grave n'est arrivé.
Le sociologue Ugo Palheta la décrit ainsi : une accumulation de reculs, de mesures d'exception normalisées, de populations désignées, qui prépare le terrain bien avant qu'un régime ne bascule (Ugo Palheta, La Possibilité du fascisme).
Un État qui fiche ses pauvres.
Qui les note.
Qui suspend leurs droits avant de vérifier.
Qui construit, fichier après fichier, la carte de ses populations à surveiller.
Aucun de ces gestes, seul, ne fait un régime fasciste.
Tous ensemble, ils en installent l'infrastructure.
Et cette infrastructure frappe toujours les mêmes.
Car pendant qu'on scrute 13 millions de foyers modestes, la réalité des montants dit autre chose : la fraude fiscale est estimée entre 80 et 100 milliards d'euros par an, quand la fraude aux prestations sociales n'en représente qu'une fraction.
Et l'essentiel de la "fraude sociale" provient du travail dissimulé des employeurs, non des allocataires (source : Cour des comptes).
On ne prête qu'aux riches.
On ne suspecte que les pauvres.
C'est cela, la touche.
Anodine seule.
Décisive dans le tableau.
LA CHINE, UNE DESTINATION QUI NE FAIT PAS RÊVER
Beaucoup, en lisant ces lignes, penseront à la Chine et à sa "note sociale".
Ils auront raison de le faire, mais pas pour la raison qu'ils croient.
Le grand score citoyen unique, celui des cauchemars, n'existe pas : c'est un mythe.
Ce qui existe réellement, c'est un patchwork : listes noires cloisonnées, expérimentations locales, notations d'entreprises, chacune dans son coin.
Rien de spectaculaire, pris séparément.
Sauf que l'addition restreint des vies : des millions de personnes et d'entreprises inscrites sur des listes noires, exclues de l'avion ou du train (source : MERICS).
Regardez bien cette architecture.
Des dispositifs séparés.
Chacun justifié.
Aucun score unique.
Et pourtant un filet qui se referme.
C'est notre méthode.
Exactement la nôtre.
La Chine ne nous fournit pas un modèle qu'on importerait.
Elle nous montre le point d'arrivée de l'accumulation quand personne ne l'arrête.
CAF, France Travail, et après ?
L'après, il a un visage.
Il ressemble à ça.
Comme le résume un analyste du MERICS (Mercator Institute for China Studies) : le vrai danger n'est pas l'écran dystopique, ce sont les pratiques invasives, et pas seulement en Chine (source : MERICS).
AVANT LE CRAN DE TROP
Revenons à vous, qui n'êtes pas chômeur, et qui pensiez ne pas être concerné.
La force de ce système, c'est qu'il ne vous demande pas d'être coupable.
Il vous demande seulement d'être pauvre.
Or personne n'est à l'abri.
Une rupture, un licenciement, un accident, une maladie, un divorce.
Et un jour, vous demandez une allocation.
Ce jour-là, une note vous attend.
Vous ne la verrez jamais.
Vous en subirez seulement les effets.
RIPOST vous concernait si vous manifestiez.
Celle-ci vous concerne le jour où vous tombez.
La question n'est donc pas de savoir si l'on peut contrôler un chômeur.
Bien-sûr qu'on le peut.
La question est de savoir jusqu'où le cliquet montera avant qu'on ose l'appeler par son nom.
Chaque cran est présenté comme normal.
Aucun retour en arrière n'est prévu.
Et à la fin de la mécanique, il y a une société où l'accès à vos droits dépend de scores opaques que vous n'avez jamais consultés.
Nous pouvons encore regarder cette machine en face, la nommer, et refuser de nous y habituer.
C'est même la seule chose qui, à ce stade, la freine encore.
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