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Chronique 195 - Hausse des salaires : le patronat a ri, la presse a applaudi

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
28 août
6 min de lecture

Le Medef s’est offert le premier débat présidentiel, et une salle de patrons a ri qu’on veuille mieux payer le travail.


Une salle de patrons a ri.

Un homme venait de dire qu’il fallait augmenter les salaires, et une salle de patrons a éclaté de rire.

Ce rire-là, il faut le regarder en face.

Il raconte tout.


Lucie Fourcade

LE MEDEF S’OFFRE L’ARÈNE

Le premier grand débat de la présidentielle 2027 ne s’est pas tenu sur un plateau de télévision publique, ni sous l’arbitrage d’une institution démocratique.

Il s’est tenu à Roland-Garros, sur le court central, à l’invitation du Medef, en clôture de son université d’été (source : France 24).

7 prétendants à l’Élysée (Mélenchon, Le Pen, Retailleau, Glucksmann, Tondelier, Attal, Philippe) sont venus répondre, deux heures et demie durant, aux questions de chefs d’entreprise (source : AFP).


Regardez bien le renversement.

Ce ne sont pas des candidats qui convoquent le pays.

C’est une organisation patronale privée qui convoque les candidats.

Le Medef rassemble 240 000 entreprises et se présente comme le juge devant lequel on vient plaider.

Son président l’a dit sans détour la veille : "nous serons omniprésents dans le débat politique" (source : AFP).

Ce n’est pas une confidence.

C’est un programme.


Et personne, dans le décor, ne semble avoir trouvé cela remarquable.

On a parlé d’un "match à sept", on a filmé le court central, on a commenté les montées au filet.

Le lieu était traité comme une évidence.

C’est la première chose que je vous demande de ne pas laisser passer : la scène elle-même est un choix politique, et ce choix, c’est le patronat qui l’a fait.


LE CADRE EST ÉCRIT D’AVANCE

Avant même que le débat commence, tout était cadré.

Dans son discours d’ouverture, Patrick Martin n’a pas posé de questions neutres à des candidats : il a fixé les réponses acceptables.

"Nos convictions sont libérales", "nous voulons un programme présidentiel de libertés", il faut "faire voler en éclat le carcan qui étouffe notre pays" (source : AFP).

Il a résumé l’alternative en deux mots : "croissance ou décroissance" (source : Entreprises Occitanie).

Voilà le menu.

On choisit dans cette carte, ou on est hors sujet.


Il est allé plus loin.

Il a affirmé que "la France est un des pays les plus égalitaires au monde" et sommé "certains responsables politiques" de cesser de "souffler cyniquement sur les braises de la jalousie" (source : AFP).

Autrement dit : parler d’inégalités, c’est déjà être malhonnête.

La contestation sociale est disqualifiée d’avance, rangée au rayon de l’envie.


Comprenez la mécanique.

Débattre devant le patronat, ce n’est pas comparaître devant un arbitre.

C’est accepter de parler dans une langue déjà écrite, celle de la compétitivité, du carcan, de la croissance contre la décroissance.

Ceux qui adoptent cette langue sont chez eux.

Ceux qui la refusent seront reçus comme des intrus.

Retenez ce mot : intrus.

C’est le cœur de ce qui a suivi.


LES PATRONS ONT RI

Puis Jean-Luc Mélenchon a parlé.

Il a dit qu’il fallait augmenter les salaires, augmenter le SMIC.

Et l’assemblée a ri : "déclenchant immédiatement un rire général", note l’article (source : Le HuffPost).

Une salle de dirigeants qui rit à l’idée de mieux payer ceux qui travaillent.

Prenez la mesure de ce que cela dit d’eux, avant de regarder ce qu’on en a fait.


Car son argument n’avait rien de risible.

Il les avertissait d’un risque : le budget Lecornu, plus l’inflation alimentaire, égalent la récession si les salaires ne suivent pas (source : France 24).

Il ne quémandait pas leur sympathie, il les mettait en garde.

Et il a retourné leur rire d’une phrase : vous rirez jaune, si vous ne partagez pas davantage.

Une salle de patrons a donc ri d’un homme qui les prévenait de leur propre risque.

Le rire n’était pas seulement méprisant.

Il était aveugle.


Ce moment est le pivot de toute l’affaire.

Parce qu’il peut se raconter de deux façons.

On peut écrire : le patronat a trouvé risible qu’on augmente les salaires, et le rire accuse ceux qui rient.

Ou l’on peut écrire : Mélenchon a déclenché le rire, et le ridicule change de camp, il retombe sur l’orateur.

Même seconde, même salle, deux récits.

Tout le traitement journalistique tient dans ce choix.


LA PRESSE A CHOISI SON CAMP

Le choix a été fait.

Le titre alignait trois candidats en trois mots : Attal "applaudi", Mélenchon "fâché", Le Pen "à côté" (source : Le HuffPost).

Trois valeurs, trois places.

À l’un la validation, à l’autre l’humeur, à la dernière la neutralité.

Et "fâché" n’est pas un détail : ce mot efface tout le contenu.

Il ne reste rien du budget Lecornu, rien de l’inflation, rien de cette phrase : le déficit d’aujourd’hui, c’est le total des cadeaux fiscaux consentis aux entreprises (source : France 24).

Une thèse économique est remplacée par une saute d’humeur.

C’est la dépolitisation par l’émotion, dans sa forme la plus pure.


Et il y a la ligne de trop.

Après avoir rapporté la riposte de Mélenchon, l’article ajoute : "sans s’attirer davantage de sympathie pour la suite" (source : Le HuffPost).

Ce n’est plus du compte rendu.

C’est un verdict inséré par la rédaction.

La riposte est enregistrée, puis aussitôt enterrée, comme si le seul enjeu était de savoir s’il avait plu à la salle.


Vous avez là une machine complète, en trois temps.

Le ridicule : le rire.

La riposte : "vous rirez jaune".

L’enterrement : "sans s’attirer de sympathie".

La presse ne se contente pas de rapporter la moquerie du patronat.

Elle la parachève.

Elle n’écrit pas depuis le siège du témoin, mais depuis le fauteuil de celui qui rit.

Le rire des patrons cesse d’être un symptôme à interroger : il devient la norme depuis laquelle on juge l’homme qui a parlé.


LA COMPLAISANCE PAR LE SILENCE

Maintenant, comparez.

Sommés de nommer une seule mesure économique, Le Pen comme Mélenchon ont tous deux botté en touche : elle promettait "un plan de relance massif et un plan d’économie massif", lui renvoyait à "une politique globale" (source : franceinfo).

Même dérobade.

Deux traitements.

Lui est "fâché".

Elle est "à côté".

L’un est coupable, l’autre est simplement ailleurs.


Ce n’est pas un hasard, et ce n’est pas de la bienveillance envers Le Pen.

C’est pire : c’est de la normalisation.

On n’a pas relevé qu’une dirigeante d’extrême-droite venait jouer la respectabilité au dîner du patronat.

On a enregistré sa présence comme allant de soi.

Voilà où loge la complaisance : non dans un compliment, mais dans un silence.

Le silence qui installe l’extrême-droite dans le paysage comme un meuble ordinaire.


Alors le vrai clivage apparaît, et il n’est pas celui qu’on croit.

Il ne sépare pas la gauche de la droite.

Il sépare ceux qui dérangent le décor de ceux qui s’y fondent.

Mélenchon dérange : il conteste le cadre, il refuse la langue du carcan et de la croissance, il renvoie aux patrons leur propre rire.

Le Pen rassure : elle vient s’asseoir à la table, dans les termes de la maison.

C’est l’intrus qu’on ridiculise, et l’invitée qu’on laisse tranquille.

Dédiaboliser l’extrême-droite par le décor : il n’y a pas de méthode plus efficace.


CE RIRE ÉTAIT UN AVEU

Ce rire n’était pas un incident de séance.

C’était un aveu.

Le patronat s’est offert la scène, la presse a validé le décor, et quiconque conteste ce décor est renvoyé au ridicule pendant que l’extrême-droite, elle, est priée d’entrer.


Ce que nous avons regardé à Roland-Garros n’était pas un débat présidentiel.

C’était une audition : des candidats passant leur oral devant un jury patronal, et une partie de la presse tenant le carton des applaudissements.


Nous n’avons pas à accepter ce décor.

La scène de la démocratie n’appartient pas à une organisation d’employeurs, et le rire d’une salle de dirigeants n’est pas le jugement du pays.

La prochaine fois qu’on vous présentera ce rire comme la mesure de qui est sérieux et qui ne l’est pas, souvenez-vous de qui riait, et de quoi.

Ils riaient d’une hausse de salaire.

C’est nous, ensemble, qui écrivons la suite.

Et cette suite ne se joue pas sur un court de tennis loué au patronat.



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