Chronique 196 - Édouard Philippe, ou le centre-droit qui drague à droite toute
On vous le vend comme le dernier rempart. Regardez plutôt ce qu'il retire, et ce qu'il emprunte.
Un rempart, dit-on.
Reste à savoir contre qui.
Parce qu'à bien regarder ce qu'Édouard Philippe retire aux uns et protège chez les autres, on se demande si le mur n'est pas tourné du mauvais côté.

ÉDOUARD PHILIPPE PARLE AUX PATRONS, PAS AU PEUPLE
Le 27 août, quelques heures avant de monter sur le court de Roland-Garros pour son grand oral devant le MEDEF, Édouard Philippe a accordé un entretien à l'AFP.
C'est ce matin-là qu'il a choisi de dérouler son programme social (source : LCP).
Retenez le décor, parce qu'il dit tout.
On nous vend Édouard Philippe comme le modéré, le raisonnable, l'homme de la droite civilisée, celui qu'on pourrait voter sans se salir les mains.
Et cet homme-là, quand il veut parler retraites, chômage, arrêts maladie et héritages, ne choisit pas de s'adresser aux chômeurs, aux malades ou aux salariés.
Il choisit de parler aux patrons.
Le programme social d'un candidat, présenté d'abord au patronat réuni : ce n'est pas un détail de calendrier, c'est une déclaration d'appartenance.
IL RETIRE À CEUX QUI TRIMENT
Première mesure : l'assurance chômage.
Édouard Philippe veut ramener la durée d'indemnisation à 12 mois maximum pour les moins de 50 ans, au nom de la volonté de "faire comme l'Allemagne" (source : LCP). Aujourd'hui, cette durée est de 18 mois pour les moins de 55 ans, et elle a déjà été rabotée de six mois par la réforme de 2023 (source : franceinfo).
Autrement dit : on coupe dans un filet qu'on a déjà troué il y a deux ans.
Quant au modèle allemand qu'il érige en horizon, il traîne avec lui les petits boulots à quelques centaines d'euros et une pauvreté au travail dont on parle beaucoup moins.
Deuxième mesure : les arrêts maladie.
Édouard Philippe veut "mettre fin à l'open bar des arrêts de travail" (source : Boursorama).
Pesez ces mots.
"Open bar."
L'expression qu'on emploie pour des profiteurs qui abusent d'un buffet gratuit, appliquée à des gens qui sont malades.
Il avance une hausse de près de 40 % des arrêts entre 2019 et 2025.
C'est son chiffre, pas une vérité gravée, et il oublie soigneusement ce qu'il y a derrière : le vieillissement au travail, l'épuisement, les conditions qui se dégradent.
Le soupçon, toujours, jeté sur celui qui souffre, jamais sur celui qui fait souffrir.
Voilà le premier versant du programme : moins de protection quand vous perdez votre emploi, plus de suspicion quand votre corps lâche.
IL DONNE À CEUX QUI HÉRITENT
Maintenant, regardez l'autre versant.
Là où il serre la vis aux chômeurs et aux malades, Édouard Philippe desserre tout du côté du patrimoine.
Sur les successions, il se dit en "désaccord frontal" avec toute idée de taxer davantage les héritages, et défend au contraire l'idée de transmettre le patrimoine "plus vite et plus tôt", en augmentant massivement les donations aux enfants et aux petits-enfants (source : Boursorama).
Il défend aussi le pacte Dutreil, ce dispositif qui permet de transmettre une entreprise familiale en échappant à l'essentiel des droits de succession.
Faites le compte.
D'un côté, on explique au demandeur d'emploi qu'il coûte trop cher et qu'il faut le remettre au travail plus vite.
De l'autre, on explique à l'héritier qu'il faut lui faciliter la vie, lui transmettre son capital plus tôt, plus largement, en payant le moins possible.
Rigueur pour ceux qui vivent de leur travail, générosité pour ceux qui vivent de ce qu'ils possèdent.
Ce n'est pas de l'incohérence.
C'est une cohérence de classe, parfaitement assumée.
UN REMPART, MAIS POUR LES RICHES
C'est ici qu'il faut être précis, parce que c'est ici qu'on vous ment le plus.
On vous présente Édouard Philippe comme le rempart contre l'extrême-droite.
Regardons donc où son programme et celui du Rassemblement national se ressemblent, vraiment, pièces à l'appui.
Sur le patrimoine, ils veulent la même chose.
Le RN propose de sortir 300 000€ d'immobilier de l'assiette des droits de succession et de gonfler les abattements sur les transmissions.
Des mesures qui, selon la Fondation Jean-Jaurès, bénéficient exclusivement aux plus hauts patrimoines (source : Fondation Jean-Jaurès).
Il veut, lui aussi, supprimer l'imposition sur la transmission des entreprises familiales.
Trait pour trait, c'est la logique Dutreil et donations d'Édouard Philippe.
Sur ce terrain, il n'y a pas un rempart et une menace : il y a deux partis qui protègent le même capital.
Sur le mépris des "assistés", c'est plus retors.
En façade, le RN joue les défenseurs des chômeurs : il a lancé une pétition contre "la réforme injuste de l'assurance chômage" (source : Rassemblement national).
Mais cette posture sociale est un costume électoral.
La Fondation Jean-Jaurès l'a établi : dans les votes réels, le RN s'est montré plus strict que la droite classique sur la fin des allocations.
Marine Le Pen n'a pas consacré une ligne au chômage dans son programme présidentiel, et c'est la vieille rengaine du Front national, la dénonciation de "l'assistanat", qui l'emporte (source : Fondation Jean-Jaurès).
Alors résumons.
Édouard Philippe dit tout haut ce que le Rassemblement national maquille.
L'un assume le "open bar", l'autre parle "d'assistanat".
L'un défend Dutreil au grand jour, l'autre défiscalise les héritages en se réclamant du peuple.
Deux costumes, une seule destination.
Le barrage républicain ne barre pas le recul social : il le signe proprement, à la place de l'autre.
UN MODÉRÉ QUI PARLE LA LANGUE DU RN
Pour sa rentrée politique, Édouard Philippe n'a pas choisi une salle parisienne.
Il a choisi Mayotte, les 20 et 21 août, et il en a fait la vitrine d'un programme migratoire qu'on croyait réservé à l'extrême-droite.
Le vocabulaire, d'abord, parce qu'il n'est jamais innocent.
"Fermer les vannes de l'immigration. Pas à moitié. Totalement", déclare-t-il (source : AFP).
Il promet d'en finir avec "l'appel d'air" (source : France 24).
" Vannes", "appel d'air" : c'est la grammaire que le Rassemblement national a rendue hégémonique pour parler d'êtres humains comme d'un flux à endiguer.
Puis les mesures.
S'il est élu, il suspendrait le droit du sol à Mayotte pour toute la durée du quinquennat, gèlerait l'enregistrement des demandes d'asile, suspendrait le regroupement familial, et créerait un "centre de retour français" en Afrique de l'Est pour éloigner massivement les étrangers en situation irrégulière (source : AFP).
Suspendre le droit du sol, délocaliser l'expulsion sur un autre continent : la frontière avec le programme de Marine Le Pen devient difficile à tracer.
Et le plus parlant, c'est la réaction d'en face.
Quand une députée du Rassemblement national s'étonne publiquement de sa "prise de conscience" sur l'immigration, ce n'est pas une pique : c'est un accueil.
L'extrême-droite reconnaît les siens.
Quand elle vous félicite d'avoir enfin compris, c'est que vous vous êtes mis à parler sa langue.
Soyons rigoureux : Mayotte vit une pression migratoire réelle et lourde, ses services publics sont à bout, et des élus locaux qui ne sont pas du RN réclament des mesures fortes.
Le droit du sol y est d'ailleurs déjà plus restrictif que partout ailleurs (source : Euronews).
Le problème n'est pas là.
Il est qu'Édouard Philippe ne s'est pas contenté de répondre à un territoire : il a fait de Mayotte le tremplin national d'un logiciel emprunté à l'extrême-droite.
Le "modéré" n'adapte pas son discours au terrain.
Il importe la doctrine, et il compte bien la dérouler sur tout le pays.
LE PIÈGE DU MOINDRE MAL
Je sais ce qu'on vous répétera d'ici 2027.
Qu'il faut voter Édouard Philippe, ou son équivalent, pour éviter le pire.
Que c'est le moindre mal.
Que le costume rassurant vaut mieux que les cris de l'extrême-droite.
Posez-vous alors la seule question qui compte : si le résultat social est le même (le chômeur raboté, le malade soupçonné, le patrimoine sanctuarisé), où est exactement le moindre mal ?
Le portefeuille du salarié se vide de la même façon, qu'on le vide en costume trois pièces ou en chemise identitaire.
La différence, ce n'est pas la mesure : c'est l'anesthésie.
L'extrême-droite ferait passer ces reculs sous les hurlements.
Le "modéré", lui, vous les fait avaler pendant que vous dormez, persuadé d'avoir fait barrage.
Et voici le plus cruel : ce barrage ne barre déjà plus rien.
Dans le baromètre M6-RTL de la mi-août, pour la première fois, Marine Le Pen le devance au second tour, 55 % contre 45 % (source : Harris Interactive).
Au premier tour, il stagne autour de 16 % quand elle en rassemble plus du double.
Son seul argument de vente, être le dernier mur avant l'extrême-droite, se lézarde sous ses pieds.
Il lui manque des voix, et il sait où les trouver.
Pas chez ceux qu'il rabote.
Chez ceux qui ont quelque chose à défendre : un patrimoine ou une peur.
Les possédants dont il sanctuarise l'héritage.
Les électeurs du RN à qui il tend désormais le même programme migratoire.
C'est là qu'il drague : à droite toute, là où le bulletin a de la valeur et où l'on a toutes les raisons de le remercier.
Se méfier de cet homme, ce n'est pas céder au RN.
C'est refuser qu'on vous vole votre vote de contestation pour l'offrir, au bout du compte, à la même politique.
QU'IMPORTE LE COSTUME, REGARDEZ LES CIBLES
Édouard Philippe n'est pas l'alternative à l'extrême-droite sur le terrain social.
Il en est la version présentable, celle qu'on peut recommander en dîner de ville.
Le jour où l'on cessera de trier les candidats sur la couleur de leur cravate pour les juger sur ce qu'ils font aux chômeurs, aux malades et aux héritiers, ce jour-là, le tour de passe-passe ne prendra plus.
En attendant, ne regardez pas le costume.
Regardez la main qui coupe, et celle qui protège.
Elles appartiennent au même corps.
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