Chronique 206 - Quand le comptoir était un contre-pouvoir
Le bistrot fut le berceau de la pensée populaire. Ils en ont fait le tribunal des femmes.
"Il ne faut pas s'étonner d'avoir des problèmes quand on s'habille comme ça."
Cette phrase a été prononcée ce matin, dans un café, par des hommes qui se croient de bonne compagnie.
Elle dit tout d'un pays qui préfère juger une robe plutôt que de regarder le réel en face. Je ne la laisserai pas passer.

LE TRIBUNAL DU COMPTOIR
Tous les matins, je bois un café dans un bistrot de mon patelin.
C'est ma meilleure source d'inspiration, le troquet du coin.
Ça se perd, mais ça reste un haut lieu d'immersion sociale : on y voit les gens, les vrais, dans toute leur complexité de tous les jours.
Ce matin, une photo circule sur un téléphone, de mains en mains.
Celle d'une femme dont ces messieurs jugent la tenue. Une robe fendue.
Ils s'interrogent : trop sexy, ou pas ?
Déjà, je me crispe.
Puis vient la sentence.
Une envie de violence me traverse face à ce manque de décence.
Pas celle de la robe.
Celle de leurs pensées, qui ne devraient même pas exister.
MAIS QU'EST-CE QU'IL A, NOTRE CORPS DE FEMMES ?
2026, et nous en sommes toujours là.
À nous demander publiquement qui a le droit de porter quoi.
À prendre des droits sur l'image d'une femme, sur son corps, sur ce qu'elle décide d'en montrer.
Une voix me revient, à cet instant précis.
Celle de Mathilde, et de sa chanson Le corps des femmes, devenue un hymne repris en chœur par la foule, place de la République, en 2017, lors d'un rassemblement #MeToo.
Elle y interroge ce que ces messieurs feraient bien d'entendre :
Mais qu'est-ce qu'il a, le corps des femmes
Pour qu'on lui foute jamais la paix?
Combien faut-il de cris, de larmes
Pour qu'on lui rende sa liberté?
Mais qu'est-ce qu'y a dans toutes les têtes
De ceux qui bossent à la télé?
Sur les antennes, dans les papiers?
Toujours à vouloir nous glacer?
Nous enfermer dans leurs idées
Leurs idéaux un peu macho
Nous asservir pour assouvir
Comme des salauds leur libido
Mathilde Bonneterre (paroles) et Alexis Pivot (musique), Le corps des femmes, © Raoul Breton Éditions, 2017
Une place entière qui chante la liberté d'un corps, d'un côté.
Un comptoir qui le rabat sur une robe, de l'autre.
Voilà où nous en sommes : un corps sommé de se justifier d'exister.
Et que l'on soit clair : la scène du comptoir n'a rien d'un dérapage isolé.
Ce que ces hommes rejouent devant leur café, une institution le mesure chaque année.
Près de 10 millions de personnes adhèrent en France à un sexisme hostile.
Celui qui rejette les femmes et légitime les violences qu'elles subissent.
Et ce sexisme relève désormais d'une adhésion collective et idéologique bien plus que de gestes individuels épars (source : Haut Conseil à l'Égalité).
Un mot existe pour cela.
Le masculinisme.
Et il a désormais ses relais de comptoir.
PRÉOCCUPATIONS DE CHIFFONS
Voici ce qui m'exaspère le plus.
À juger des tenues féminines, ces messieurs oublient de questionner la réalité qui les entoure.
Le pouvoir d'achat.
Les retraites.
La santé.
La justice.
Passés à la trappe.
Négligés.
Et regardez la mécanique.
Ce matin, une robe jugée trop sexy.
Ce soir, dans le débat public, un voile jugé trop couvrant.
Trop de peau, trop de tissu : dans les deux cas, une femme sommée de rendre des comptes sur ce qu'elle porte.
La même main se pose sur son corps, qu'elle se dénude ou qu'elle se couvre.
Et cette main a son débouché politique.
(Re)Lisez ma chronique sur le Rassemblement national, qui a fait du voile son grand projet de campagne, faute d'en avoir un autre : Le voile : un programme pour ceux qui n'en ont pas.
Un vêtement de femme érigé en programme présidentiel.
Voilà le niveau.
Alors je pose la question, franchement.
L'argent, l'hôpital, la retraite : hors de leur portée ?
Ou sont-ils à ce point endoctrinés qu'ils ne savent plus penser ?
Car c'est bien la fonction de ce théâtre.
Détourner la colère.
La braquer sur une robe, sur un voile, sur un corps.
Tout, plutôt que sur les choix politiques qui vident les fiches de paie et repoussent les départs à la retraite.
C'est le plus vieux tour du monde réactionnaire : désigner un coupable de substitution pour ne jamais nommer le vrai.
Le masculinisme ne tombe pas du ciel, il s'inocule, contenu après contenu, jusqu'à ce que des hommes ordinaires récitent au comptoir un logiciel qui n'est pas le leur (source : Haut Conseil à l'Égalité).
L'HÉRITAGE DES TROQUETS
Et c'est précisément là que la scène devient insupportable.
Car le café n'est pas un décor neutre.
Ce comptoir, ces tables, cette rumeur d'idées : c'est là qu'une part de notre histoire politique s'est écrite.
Au Procope, ouvert en 1686, Voltaire, Diderot et Rousseau ont fait circuler les idées des Lumières.
Puis Marat, Danton, Desmoulins et Robespierre y ont préparé la Révolution, au point qu'on surnommait l'endroit la "Chambre des Communes" (source : Parcours Révolution). Marat y croisait les lecteurs de son journal, L'Ami du Peuple.
Les cafés ont si bien été les foyers du débat que les pouvoirs autoritaires les ont fermés, encore et encore, par crainte de ce qui s'y tramait.
Un peuple qui discute est un peuple qui pense.
Et les régimes ont toujours préféré un peuple ivre à un peuple éveillé.
LES FOSSOYEURS DE LA PENSÉE POPULAIRE
Alors voici ce que je leur dis.
En jugeant une robe entre deux cafés, ils ne perpétuent rien de cet héritage.
Ils le renient.
Là où l'on refaisait le monde, ils défont une femme du regard.
Là où l'on apprenait à penser contre l'ordre établi, ils récitent l'ordre le plus rance qui soit.
Ils se croient au bistrot des hommes libres.
Ils tiennent le comptoir des hommes dressés.
Et le pire, c'est qu'ils rendent service.
Pas à eux-mêmes : leurs retraites, leur pouvoir d'achat, leur santé attendront.
À ceux qui préfèrent, de tout temps, un peuple occupé à surveiller des ourlets plutôt qu'à demander des comptes.
LE RETOUR DE LA PENSÉE DES CAFÉS
Je ne demande pas grand-chose.
Je demande qu'on rende au café ce qu'il a toujours su faire : penser.
Qu'on remette sur la table les seuls sujets qui méritent qu'on hausse le ton.
Ce qui nous appauvrit.
Ce qui nous épuise.
Ce qui nous soigne mal, nous juge mal, nous fait travailler plus longtemps pour vivre moins bien.
Voilà les tenues qu'il faudrait examiner de près.
Et la robe d'une femme ?
Elle ne vous regarde pas.
Elle ne me regarde pas.
Elle ne regarde qu'elle.
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