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Chronique 205 - Le voile : un programme pour ceux qui n'en ont pas

Photo du rédacteur: Lucie Fourcade
Lucie Fourcade
7 sept.
5 min de lecture

Faute de programme, le Rassemblement national veut interdire un vêtement qu'il ne sait même pas définir.


Ils n'ont pas de budget, pas de projet, pas de cap.

Alors ils ont ressorti le voile.

Comme en 2012, comme en 2017, comme en 2022.

Et cette fois encore, ils confondent un bout de tissu avec une politique.


Lucie Fourcade
Illustration générée par IA.

APRÈS LE JAMBON, LE FOULARD

Cette semaine, le Rassemblement national a ouvert sa campagne présidentielle.

Pas sur le pouvoir d'achat, pas sur les services publics qui ferment, pas sur les retraites qu'on rabote.

Sur le voile.


Marine Le Pen a annoncé qu'elle soumettrait aux Français, par référendum, une loi incluant "la pénalisation du voile islamiste dans l'espace public" (source : Orange).


La séquence a été lancée quelques jours plus tôt par le député Jean-Philippe Tanguy, qui juge que le voile serait devenu "hors de contrôle" en France.

Jordan Bardella a verrouillé derrière, en assumant l'extension de l'interdiction des signes religieux à "toute la sphère publique".

Certains cadres évoquent même une amende pour les femmes qui refuseraient d'obtempérer.


Retenez le décor : à 8 mois d'une présidentielle, pendant que Sébastien Lecornu prépare un budget 2027 qui rabote les retraites et durcit les règles d'arrêt maladie et de chômage, l'extrême-droite veut faire voter les Français sur le foulard d'une partie de leurs concitoyennes (source : Journal du Net).

Il y a quelques jours, leur grand combat, c'était le jambon.

Le vrai, le carné, celui qu'il faudrait interdire d'appeler autrement (à lire : RN : le jambon pour seul programme).

Aujourd'hui, c'est le foulard.

Toujours le même procédé : un symbole à agiter pour n'avoir rien à dire sur vos salaires. Voilà leur priorité.

Voilà leur programme.


LE VOILE... MAIS LEQUEL ?

Commençons par le plus simple, le plus bête, celui qu'ils ne veulent surtout pas que vous voyiez : le voile n'appartient pas à l'islam.


Il traverse le christianisme depuis 2 000 ans.

Les religieuses "prennent le voile" : l'expression elle-même est chrétienne.

La mantille de dentelle reste portée par des catholiques traditionalistes.

Les chrétiennes de rite oriental couvrent toujours leurs cheveux pour la prière, et dans certaines Églises orthodoxes, on ne communie pas tête nue.

Chez les Amish, les Mennonites, les Huttérites, les femmes se couvrent encore.

Le judaïsme orthodoxe impose aux femmes mariées de dissimuler leur chevelure, sous foulard, chapeau ou perruque.


Alors quand on prétend interdire "le voile", de quel voile parle-t-on ?

Celui de la religieuse ?

De la grand-mère orthodoxe ?

De la mariée juive ?

Vous connaissez déjà la réponse, et c'est là que le masque tombe.

Ils ne visent pas un vêtement.

Ils visent des femmes précises : les musulmanes.

Le foulard n'est qu'un prétexte.

La cible, c'est une population.

On appelle ça une politique de désignation, et elle a un nom dans l'histoire.


LA LAÏCITÉ QU'ILS NE CERNENT PAS

Passons à leur mot magique : la laïcité.

Ils l'invoquent à chaque phrase.

Ils ne la comprennent pas.


La loi du 9 décembre 1905, dans son article premier, garantit la liberté de conscience et le libre exercice des cultes.

La neutralité s'impose à l'État, pas aux citoyens.

Un fonctionnaire au guichet doit être neutre.

L'usagère qui vient chercher son passeport, non.

L'école publique interdit les signes religieux ostensibles aux élèves depuis 2004.

La rue, le marché, le bus, non.

Dans l'espace public, la règle est la liberté, et la seule limite est l'ordre public (source : Village de la Justice).


C'est si vrai que le Conseil constitutionnel et le Conseil d'État le répètent depuis des décennies : la laïcité n'a ni pour objet ni pour effet d'effacer toute visibilité religieuse de l'espace public (source : cour administrative d'appel de Nantes).

Une loi qui interdirait le foulard dans la rue serait donc juridiquement fragile, probablement censurée, et incompatible avec la Convention européenne des droits de l'homme.

Le RN le sait.

C'est pourquoi il parle de référendum et de révision constitutionnelle : il faut réécrire la République elle-même pour y arriver.


Ce qu'ils appellent "laïcité" est l'exact contraire de la laïcité.

C'est un contrôle du vêtement des femmes, maquillé en principe républicain.


LE VIDE À PEINE VOILÉ

Reste la vraie question : pourquoi maintenant ?

Pourquoi cette obsession, ressortie mécaniquement à chaque échéance depuis 15 ans ?

Parce qu'elle tient lieu de programme.

Le RN n'a rien à dire sur la dette, rien sur l'hôpital, rien sur l'école qui craque, rien sur les salaires qui ne suivent plus.

Sur le terrain économique, il vote au Parlement européen comme la droite dure et ne propose aucune rupture réelle.

Alors il fabrique un ennemi intérieur, visible, féminin, minoritaire, incapable de répliquer à armes égales.

Et il occupe l'espace médiatique avec, pendant des semaines.


Le calcul est double.

D'un côté, désigner : donner à la colère sociale une cible qui n'est pas le capital, pas les actionnaires, pas les choix budgétaires, mais la voisine voilée.

De l'autre, détourner : pendant qu'on débat du foulard sur tous les plateaux, personne ne parle des retraites sous-indexées ni des arrêts maladie durcis au 1er septembre.

Le voile est un écran.

Derrière cet écran, on vote votre appauvrissement.

C'est une mécanique, elle est documentée, et elle fonctionne à chaque fois qu'on la laisse tourner.


DIVISER POUR MIEUX SOUDER

Et pourtant, cette fois, quelque chose a bougé.

Quelque chose qu'ils n'avaient pas prévu.


Depuis quelques jours, sur TikTok et Facebook, des femmes et des hommes se filment un foulard noué sur la tête.

Des catholiques, des athées, des féministes, des anonymes.

"Je suis catholique, mais aujourd'hui je suis voilée en soutien aux femmes musulmanes de mon pays", dit l'une.

D'autres publient des "tutovoiles".

L'humoriste Pierre Hertout s'est filmé descendant d'un bus, foulard sur la tête, lançant aux hommes de France de faire de même, et dit avoir reçu une vague de messages de musulmanes le remerciant (source : franceinfo).


Regardez bien ce qui se joue.

Ces gens ne défendent pas une religion : la plupart n'en partagent aucune avec celles qu'ils soutiennent.

Ils défendent un principe plus large et plus solide.

La liberté de chacune de porter ce qu'elle veut sur sa tête.

Un foulard, une casquette, une kippa, rien du tout.

Ce n'est pas l'affaire de l'État.

Ce n'est pas l'affaire d'un référendum.

Ce n'est l'affaire de personne d'autre que la femme concernée.

Le RN voulait diviser les Français contre une minorité.

Il a fabriqué, contre lui, un mouvement de solidarité.


CE QUI NE REGARDE PERSONNE, PAS MÊME UN RÉFÉRENDUM

Alors résumons, parce que tout est là.

Ils ne connaissent pas le voile, qui est chrétien, juif, musulman, et vieux comme les religions.

Ils ne connaissent pas la laïcité, qui protège les croyances au lieu de les traquer.

Ils n'ont pas de politique, seulement une cible.

Et quand ils désignent une femme parce qu'elle porte un bout de tissu, ils ne protègent aucune liberté : ils décident, à sa place, de ce qu'elle a le droit de mettre sur son corps.


La vraie ligne de partage est là.

D'un côté, ceux qui veulent légiférer sur la tête des femmes.

De l'autre, celles et ceux qui refusent qu'on légifère sur la tête de qui que ce soit.

Vous savez de quel côté je suis.

La liberté d'une femme de s'habiller comme elle l'entend n'est pas négociable.

Ni par le RN, ni par référendum, ni par personne.



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