Chronique 14 - Quand la démocratie bascule
- Lucie Fourcade
- 3 mars
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 mars
Il y a un mot qu'on hésite à écrire. Pas par peur d'avoir tort, mais parce qu'on sait ce qu'il va déclencher.
Le mot "fascisation" appliqué à nos démocraties contemporaines, c'est une de ces formules-grenades qui court-circuitent le débat avant même qu'il commence.
Alors faisons quelque chose d'inhabituel : posons les faits, rien que les faits, et laissons-les parler.
Car le phénomène est là. Il n'est pas marginal, il n'est pas anecdotique.
Il se déploie simultanément sur plusieurs continents, dans des pays qui se réclament tous des mêmes valeurs : démocratie, liberté, État de droit.
Il prend des formes différentes selon les contextes, mais suit partout la même logique : la concentration du pouvoir exécutif, l'affaiblissement des contre-pouvoirs, la déshumanisation d'une catégorie de population désignée comme ennemie, et la criminalisation progressive de la dissidence.
La fascisation n'est pas un état. C'est un processus. Et ce processus est en cours.

PRÉCISION D'INTRODUCTION
Précisons d'abord ce que le mot signifie et ce qu'il ne signifie pas.
Fascisation n'est pas fascisme.
Le fascisme est un régime installé.
La fascisation est le processus qui y mène : toujours lent, toujours légal en apparence, toujours justifié par une urgence légitime.
Elle se reconnaît à quatre marqueurs convergents : concentration du pouvoir exécutif, affaiblissement des contre-pouvoirs, désignation d'un ennemi intérieur, restriction progressive de la dissidence.
C'est cette grille, issue de la littérature académique sur les transitions autoritaires, de Hannah Arendt à Robert Paxton, que j'applique ici.
Rien de plus, rien de moins.
QUAND LE TEMPLE TREMBLE
Pendant des décennies, les États-Unis ont incarné, au moins dans le récit qu'ils se faisaient d'eux-mêmes, le modèle indépassable de la démocratie libérale.
La séparation des pouvoirs, les "checks and balances" (contrôle et contrepoids - doctrine influente des fondateurs des USA - source), la liberté de la presse, l'indépendance de la justice : autant de piliers présentés comme intouchables.
Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, ces piliers tremblent.
En quelques mois, Trump a démultiplié les décrets présidentiels pour contourner le Congrès, démantelé l'USAID (United States Agency for International Development) et licencié des milliers de fonctionnaires, évincé des inspecteurs généraux et des membres de conseils d'administration d'agences indépendantes (en contradiction directe avec la loi fédérale).
Il a tenté de supprimer le droit du sol, imposé des tarifs douaniers à des dizaines de pays sans passer par le législatif, et déployé la Garde nationale dans cinq grandes villes démocrates (Los Angeles, Washington, Chicago, Memphis, Portland) en invoquant un risque d'émeutes que les faits ne confirmaient pas.
La police de l'immigration (ICE), selon le politologue Steven Cash, agit "largement en dehors du droit et de tout contrôle", fonctionnant "comme un groupe paramilitaire" (source Le Monde).
La liberté d'expression elle-même a été redéfinie : l'administration a explicitement annoncé qu'elle ciblerait les critiques d'un influenceur d'ultradroite pro-Trump assassiné, et le patron de la FCC (Federal Communications Commission) a menacé de retirer leurs licences à des chaînes qui se permettaient l'ironie.
Dans un texte au titre sans équivoque ("Oui, c'est du fascisme" publié dans le magazine The Atlantic) le chercheur Jonathan Rauch, de l'Institut Brookings, dresse une liste de dix-huit arguments justifiant l'emploi de ce terme.
Robert Paxton, l'éminent historien du fascisme qui avait longtemps refusé cette étiquette pour Trump, a lui-même changé d'avis : cette qualification lui semble désormais "non seulement acceptable, mais nécessaire" (source Courrier international).
En juin 2025, plus de quatre cents universitaires, dont trente et un lauréats du prix Nobel, ont signé une lettre ouverte "contre le retour du fascisme" (source Libération).
Le politologue Romuald Sciora le dit sans détour : "En janvier, je passais mon temps à dire que d'ici deux ans, les États-Unis ressembleraient à la Hongrie de Viktor Orbán. Finalement, cette mutation n'a pris que 100 jours. L'autoritarisme aux États-Unis est désormais une réalité." (source Le Monde diplomatique)
LE LABORATOIRE
Si Washington est le tremblement de terre, Israël en est le laboratoire : le cas d'école où le processus de fascisation est le plus documenté, le plus méthodique, le plus avancé dans la lettre de la loi.
Décembre 2022 : Benjamin Netanyahou forme le gouvernement le plus à droite de l'histoire d'Israël.
Pour obtenir sa majorité, il ouvre les portes du pouvoir à deux partis que la démocratie israélienne avait jusque-là tenus à l'écart : le Pouvoir juif d'Itamar Ben Gvir et le Sionisme religieux de Bezalel Smotrich.
Deux formations suprémacistes, racistes, ouvertement homophobes.
Ben Gvir est un admirateur déclaré de Meïr Kahane, le rabbin fasciste dont les mouvements ont été classés organisations terroristes. Ce n'est pas une rumeur. C'est documenté. L'ancien Premier ministre travailliste Ehud Barak, loin d'être un gauchiste, a qualifié cette coalition de gouvernement aux "valeurs fascistes".
Depuis octobre 2023 et le déclenchement de la guerre à Gaza, le rythme s'est emballé. Le centre juridique Adalah, basé à Haïfa, a documenté l'avancement de plus de trente nouvelles lois renforçant l'apartheid et la suprématie juive, s'ajoutant aux plus de cent lois discriminatoires déjà recensées.
La criminalisation de la pensée
Un mois après le 7 octobre 2023, la Knesset (parlement monocaméral de l'État d'Israël) a adopté une ordonnance (depuis renouvelée) pénalisant la consultation régulière de publications d'organisations classées terroristes.
Un an de prison pour avoir lu. Pour avoir cherché à comprendre. Ce texte criminalise une conduite qui se déroule entièrement dans l'espace privé d'un individu. Ce n'est plus du droit pénal. C'est de la police de la pensée.
La peine de mort ethnicisée
En novembre 2025, la Knesset a adopté en première lecture un texte instaurant la peine de mort pour les "terroristes" palestiniens, avec suppression de garanties procédurales fondamentales.
Un deuxième texte, adopté le 13 janvier 2026, crée des tribunaux ad hoc capables de prononcer des condamnations à mort par majorité simple.
Amnesty International dénonce une application discriminatoire ciblant exclusivement les Palestiniens.
La mise sous tutelle de la presse
La Knesset a adopté une loi donnant au Premier ministre le pouvoir de fermer ou bloquer tout média étranger sans décision judiciaire préalable.
Des juristes de la Knesset eux-mêmes ont mis en garde contre une législation "anticonstitutionnelle".
Résultat : entre 2024 et 2025, Israël a perdu onze places dans le classement mondial de la liberté de la presse de Reporters Sans Frontières, tombant au 112e rang sur 180 (source).
L'éviction des élus arabes
Un projet de loi modifiant les critères d'interdiction des candidats à la Knesset, susceptible de faciliter l'éviction des partis et députés dirigés par des Arabes, a été adopté en première lecture.
La minorité arabe, qui représente 20 % de la population israélienne, se voit ainsi menacée dans sa représentation parlementaire même.
L'historien Zeev Sternhell, l'un des plus grands spécialistes mondiaux du fascisme, Israélien lui-même, rescapé de la Shoah, écrivait avant sa mort qu'"en Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts" (source Le Monde).
Ce n'est pas un militant d'extrême gauche. C'est l'homme qui a consacré sa vie à comprendre comment les démocraties basculent.
LE COMPLICE VOLONTAIRE
On attendrait que la France, fille des Lumières, patrie des droits de l'Homme, s'indigne de ces dérives et s'en démarque.
On attendrait au moins un regard critique.
Ce qu'on observe à la place est bien plus troublant : sa propre fascisation, qui soutient ses sœurs.
J'aborde déjà le bouleversement de l'échiquier politique français penchant de plus en plus à droite dans ma 8e Chronique (Le monde à l'envers) et j'y reviendrai bientôt.
L'influence trumpiste sur le monde et la France est décrite dans la Chronique 9 (Le RN à l'école de Trump).
Aujourd'hui, j'analyse comment notre beau pays des libertés soutient ouvertement les dérives politiques israéliennes.
Quand la France voudrait criminaliser la critique.
En octobre 2024, le sénateur Stéphane Le Rudulier dépose une proposition de loi dont l'exposé des motifs est explicite : "En réalité, derrière la vitrine antisioniste se cache l'hydre antisémite, c'est pourquoi l'antisionisme doit aussi devenir pénalement répréhensible en France." (source Sénat)
L'article 5 vise à "réprimer toute expression qui contesterait le droit d'Israël d'exister en tant qu'État".
Critiquer une politique d'État (celle de Netanyahou) deviendrait un délit pénal.
La députée Caroline Yadan dépose en novembre 2024 à l'Assemblée la proposition de loi n°575, dans le même esprit (source Assemblée Nationale).
Concrètement, le texte prévoit d'élargir le délit d'apologie du terrorisme et de créer un nouveau délit : celui de "provoquer à la destruction ou à la négation d'un État", punissable de cinq ans d'emprisonnement et de 75 000 euros d'amende (source Franceinfo).
En février 2026, au 40e dîner annuel du CRIF, le Premier ministre Sébastien Lecornu franchit un cap supplémentaire.
Il n'endosse plus seulement le texte : il le nomme.
Il annonce en personne l'inscription de la proposition de loi Yadan à l'ordre du jour parlementaire "dès le mois d'avril" (source Franceinfo).
Et il va plus loin que la loi elle-même ne l'ose : "Se dire antisioniste, c'est contester le droit même à Israël d'exister" (source Substack), affirme-t-il.
En une phrase, le chef du gouvernement transforme une position politique en aveu d'intention criminelle.
Ce glissement mérite qu'on s'y arrête.
La loi Yadan, déjà contestée, évitait encore de prononcer le mot.
Lecornu, lui, le dit clairement : il désigne explicitement les "antisionistes" comme ennemis à combattre par le droit pénal.
La Ligue des droits de l'Homme a immédiatement qualifié ce texte de "réponse inadaptée et dangereuse", incompatible avec la liberté d'expression constitutionnelle (source LDH).
Des juristes alertent que l'élargissement du délit d'apologie du terrorisme à des discours susceptibles d'avoir des "effets" de banalisation ouvre la porte à des interprétations extensives : qui décidera de l'intention ? Qui mesurera l'"effet" produit par une analyse, un slogan, une prise de parole militante ? (source Le Courrier de l'Atlas).
Ce que des élus de tous bords ont dénoncé unanimement, c'est la confusion volontaire entre une haine raciste qu'il faut combattre sans ambiguïté, et la critique d'une politique d'État, qui relève du débat politique fondamental.
Elsa Faucillon (Gauche Démocrate et Républicaine) a accusé le texte de vouloir "étouffer les voix qui dénoncent" les agissements du gouvernement israélien.
Sandrine Rousseau a parlé de "confusion volontaire et dangereuse".
Mais il y a plus inquiétant encore : la mécanique ne s'arrête pas au texte de loi. Elle est déjà à l'œuvre.
La France a déjà réprimé l'action.
Avant toute loi, la répression s'est installée par voie administrative.
Le 12 octobre 2023, le ministre Darmanin ordonnait aux préfets l'interdiction systématique de toutes les manifestations pro-palestiniennes en France.
Le Conseil d'État a dû rappeler au gouvernement qu'une telle interdiction généralisée était contraire au droit.
Mais l'État a trouvé d'autres leviers.
En mai 2025, le ministre de l'Intérieur Bruno Retailleau confirme sa volonté de dissoudre par décret, en Conseil des ministres, le collectif Urgence Palestine (source Amnesty International).
Le collectif Urgence Palestine est une organisation de citoyens, d'associations, de syndicats et de mouvements politiques, dont le seul crime est de militer pour un cessez-le-feu et l'autodétermination palestinienne.
Amnesty International France qualifie cette décision d'"acte très grave" et rappelle que la dissolution d'une organisation est l'une des restrictions les plus sévères du droit à la liberté d'association, protégé par la Convention européenne des droits de l'homme (source Amnesty International).
L'association France Palestine Solidarité rapporte également qu'une enquête préliminaire du Parquet national antiterroriste aurait été ouverte pour "financement du terrorisme" à l'encontre de militants, et que le porte-parole d'Urgence Palestine, accusé d'apologie du terrorisme, doit être jugé en mai 2026 (source France Palestine Solidarité).
Ce n'est plus de la prévention. C'est de la criminalisation de la dissidence.
Un rapport de la FIDH (Fédération internationale pour les droits humains) publié en octobre 2025 documente que les États-Unis, le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne ont répondu aux manifestations de solidarité avec la Palestine par "une répression disproportionnée des droits à la liberté d'expression, de réunion pacifique et d'association" (source Wikipedia).
La FIDH note également un recours croissant aux procédures judiciaires contre des humoristes, journalistes ou intellectuels, créant un climat d'autocensure.
Le paradoxe français.
Il y a dans tout cela une ironie grinçante que la France semble incapable d'entendre.
C'est au nom de la lutte contre l'antisémitisme (combat essentiel, combat historique, combat que rien ne saurait relativiser) que l'on criminalise la critique d'un gouvernement étranger.
C'est au nom de la mémoire des victimes de la Shoah que l'on fait taire ceux qui dénoncent ce que le plus grand spécialiste mondial du fascisme, l'historien Zeev Sternhell - israélien lui-même et rescapé de la Shoah, appelait déjà "un racisme proche du nazisme à ses débuts" (source Le Monde).
C'est au nom de la démocratie que l'on dissout des associations, que l'on ouvre des enquêtes antiterroristes contre des militants pacifistes, que l'on inscrit dans le droit la possibilité de punir une opinion.
Et pendant ce temps, l'accord d'association UE-Israël, dont l'article 2 conditionne pourtant l'application au respect des droits humains, reste intact.
Le principe de conditionnalité que l'Union européenne applique sans hésitation à d'autres partenaires s'évapore dès qu'il s'agit d'Israël.
La France ne suit pas le mouvement : elle en est un moteur.
CE QUE CE TRIPTYQUE RÉVÈLE
Washington. Jérusalem. Paris.
Trois démocraties, trois processus distincts, une même direction.
Ce n'est pas une coïncidence. C'est une tendance de fond : le recul du pluralisme, la concentration du pouvoir exécutif, la désignation d'ennemis intérieurs, la restriction progressive de la parole dissidente.
Et ce qui est peut-être le signe le plus inquiétant : la normalisation de ces dérives dans le discours public. On ne crie plus au scandale. On s'habitue.
La fascisation n'arrive pas avec des bottes qui claquent sur le pavé.
Elle arrive avec des propositions de loi bien rédigées, des discours sécuritaires rassurants, et des alliés internationaux qui regardent ailleurs.
Elle arrive quand les mots perdent leur sens, quand "lutter contre l'antisémitisme" sert à interdire la critique d'un gouvernement, quand "protéger la démocratie" sert à déployer la Garde nationale contre des manifestants, quand "sécurité nationale" sert à fermer des rédactions sans passer par un juge.
Résister, aujourd'hui, c'est d'abord nommer ce qu'on voit.
Refuser l'anesthésie.
Refuser que les droits soient retournés contre ceux qu'ils étaient censés protéger.
Les démocraties ne meurent pas d'un coup. Elles s'effacent par couches successives, chaque abdication rendant la suivante un peu plus facile à avaler.
Nous en sommes là.



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