Chronique 188 - On tue les femmes deux fois
Après le meurtre, le tribunal populaire : comment la culture du viol juge les mortes au lieu de pleurer les femmes.
On a retrouvé le corps d'une femme dans une vigne, à demi calciné.
Quelques heures ont suffi pour qu'une meute se forme, clavier au poing, et rende son verdict : elle l'avait cherché.
D'abord assassinée, puis jugée.

LA SECONDE MORT
Je vais vous parler d'un procès.
Pas de celui qui suivra son cours devant un tribunal : un homme de 32 ans a été mis en examen pour assassinat et placé en détention (source franceinfo).
Je me garderai de préjuger de ce que l'enquête établira, d'autant que l'autopsie n'a pas encore déterminé les causes de la mort (source Objectif Gard).
Je vous parle de l'autre procès.
Celui qui s'est ouvert en quelques heures, sans juge, sans preuve, sans accusé, ou plutôt avec une seule accusée : la victime.
Sonia Bellina avait 29 ans.
Créatrice de contenu suivie par plus de 250 000 personnes, elle y mettait en scène des playbacks, de l'humour, une image de séductrice.
Son corps a été retrouvé le 12 août dans les vignes de Saint-Gilles, dans le Gard, partiellement calciné (source franceinfo).
Il n'en a pas fallu davantage.
Le temps que la nouvelle circule, les réseaux avaient déjà rendu leur sentence.
Sa famille, elle, n'a pas seulement eu à enterrer une femme massacrée.
Elle a dû affronter un harcèlement en ligne : des commentaires injurieux, des rumeurs sur sa vie intime, et jusqu'à un compte d'extrême-droite la réduisant à une insulte sexualisante.
L'avocat de la famille a dénoncé des propos outrageants et des mises en cause accompagnées d'images relevant de sa vie privée, décrit un corps abandonné dans une vigne, jeté comme un déchet, et annoncé des plaintes (source franceinfo).
Deux fois déchet, donc : dans la terre d'abord, sur les écrans ensuite.
Voilà le fait que je veux regarder en face.
Pas le crime.
La justice s'en chargera.
Le procès d'après.
Celui que rien n'obligeait à tenir, et que des milliers de gens ont pourtant instruit, avec zèle.
CET AIR QU'ON RESPIRE SANS LE SENTIR
Il y a une phrase que toute femme a déjà entendue, sous une forme ou une autre.
Qu'est-ce qu'elle faisait là ?
Pourquoi sortir seule, si tard ?
Pourquoi s'habiller "comme ça" ?
Dans le cas de Sonia Bellina, la phrase s'est parée d'un supplément de mépris : influenceuse, séductrice, soupçonnée de rencontres tarifées.
Le dossier rêvé pour que la question ne porte plus jamais sur l'homme, mais sur elle.
C'est le pivot, et je pèse mes mots : ce n'est pas un dérapage, c'est une grammaire.
Dans l'immense majorité des violences faites aux femmes, le premier réflexe collectif n'est pas d'interroger le geste de l'agresseur, mais la conduite de la victime.
On ne demande pas pourquoi un homme a tué.
On demande pourquoi une femme était dehors.
Et je veux être précise, car c'est là que beaucoup se trompent : ce réflexe n'appartient pas aux seuls masculinistes.
Les militants "mascu" n'en sont que la version doctrinaire, organisée, revendiquée, et j'y ai consacré plusieurs chroniques.
La responsabilisation de la victime, elle, est diffuse, ambiante, transversale.
Elle est relayée par des hommes comme par des femmes.
Elle traverse les commentaires de gens qui ne se pensent ni militants ni misogynes, et qui, devant une morte, ont spontanément ouvert son procès.
C'est cela, la culture du viol : non pas une doctrine, mais un air qu'on respire sans même le sentir.
LE DRESSAGE DES FEMMES
Cette grammaire a une face que l'on présente, elle, comme bienveillante.
On ne se contente pas de juger les femmes après coup : on les dresse avant.
Dès l'enfance, on leur remet un manuel de survie.
Ne sortez pas seule.
Pas trop tard.
Surveillez votre verre.
Ne vous habillez pas "pour provoquer".
Prévenez quelqu'un.
Rentrez tôt.
Rasez les murs.
Regardez ce que ce manuel exige, au fond.
Il demande aux femmes de se déguiser.
De rétrécir.
De ne pas être elles-mêmes.
De raboter leur liberté, leurs vêtements, leurs horaires, leur visibilité, en échange d'une sécurité qu'on ne leur garantit jamais.
Car c'est un marché de dupes : le manuel ne protège personne.
Sonia Bellina l'aurait suivi à la lettre qu'elle aurait pu mourir tout autant.
Je vais donc dire sa fonction réelle, puisqu'elle n'est pas de protéger.
Elle est de fabriquer, par avance, de la culpabilité.
Puisqu'il existe des règles, toute femme agressée en aura forcément enfreint une.
Trop court, trop tard, trop seule, trop visible : on trouvera toujours la case qu'elle n'a pas cochée.
Le manuel n'est pas un bouclier.
C'est un acte d'accusation rédigé d'avance, qu'il suffira de dater le jour venu.
CES MORTES QU'ON CLASSE
De ce procès permanent sort un classement.
Car toutes les victimes ne reçoivent pas le même traitement : il y a les bonnes et les mauvaises.
La bonne victime est discrète, rangée, casanière, idéalement mère et fidèle.
On la pleure sans réserve.
La mauvaise, elle, a fait de sa vie quelque chose qu'on juge répréhensible : elle sortait, elle plaisait, elle monnayait son image, elle vivait.
Sonia Bellina cochait toutes les cases de la coupable idéale.
Influenceuse : donc futile.
Séductrice : donc provocante.
Soupçonnée d'escorting : donc, dans cette logique immonde, disqualifiée d'avance.
Son mode de vie a servi de barème pour décider du deuil qu'on lui devait, c'est-à-dire, pour beaucoup, aucun.
C'est cela que je veux nommer : une hiérarchie des mortes.
Elle décide qui a droit à l'indignation et qui a droit au mépris.
Qui mérite qu'on cherche son assassin et qui "l'aura bien cherché".
Elle trie les femmes selon leur conformité à un modèle, jusque dans la tombe.
Et elle adresse aux vivantes un message limpide : votre droit à être pleurées dépendra de votre docilité.
L'AVERTISSEMENT MALHONNÊTE QUI NE PROTÈGE DE RIEN
Reste la question que je pose toujours : à qui cela profite-t-il ?
Car ce procès ne juge pas vraiment une femme.
Il en vise des millions d'autres.
Chaque "elle l'a cherché" est un avertissement lancé aux vivantes.
Regardez ce qui arrive à celles qui sortent du rang, qui s'exposent, qui disposent d'elles-mêmes.
Restez à votre place, et peut-être serez-vous épargnées.
Le procès de la morte est une opération de dressage collectif : il remet les femmes au pas en faisant de l'une d'elles un exemple.
Et pendant qu'il occupe toute la scène, il rend un dernier service, le plus précieux : il détourne le regard.
Tant qu'on scrute la vie de la victime, on ne regarde pas la mécanique de la violence masculine.
On individualise, un fait divers, un homme, un drame, pour ne surtout pas voir le système.
C'est le même projet, au fond, que celui que je décrivais dans "Travail, famille, soumission" : réassigner les femmes à une place et à une fonction.
La culture du viol et le projet réactionnaire se rejoignent ici sans effort.
L'une discipline par la peur ce que l'autre veut imposer par la loi.
LE PROCÈS DES MORTES ET DES VIVANTES
Je refuse ce procès.
Pas parce que Sonia Bellina serait une sainte.
Je n'en sais rien, et cela n'a aucune importance.
Je le refuse parce que la vie d'une femme assassinée n'est jamais la pièce à conviction.
Sa tenue, ses horaires, son métier, ses rencontres : rien de tout cela n'explique, n'excuse ni n'atténue quoi que ce soit.
La seule accusée légitime, dans cette affaire comme dans les autres, c'est la violence, et les hommes qui l'exercent.
Refusons le manuel.
Cessons de demander aux femmes de rétrécir pour survivre, et exigeons enfin des hommes qu'ils cessent de tuer.
Tant que nous instruirons le procès des mortes, nous continuerons de préparer celui des vivantes.
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