Chronique 27 - Travail, Famille, Soumission
- Lucie Fourcade
- 14 mars
- 8 min de lecture
L'extrême-droite et les femmes : le contrôle comme programme.
Partout où l'extrême-droite gouverne, les femmes perdent des droits.
Ce n'est pas un effet de bord : c'est l'objectif.
En France, le RN sourit aux femme et vote contre elles à l'Assemblée. Pendant ce temps, ses alliées de Némésis infiltrent les cortèges féministes pour y porter un projet identitaire.
Le corps des femmes a toujours été le premier territoire conquis par le fascisme.
Cette chronique en apporte la preuve, vote par vote.

CHRONIQUE D'UNE RÉGRESSION ORGANISÉE
Le 24 juin 2022, la Cour suprême des États-Unis a renversé l'arrêt Roe v. Wade, effaçant d'un trait de plume cinquante ans de droit constitutionnel à l'avortement.
Dans 18 États américains, la pratique de l'IVG est désormais interdite ou largement restreinte, obligeant les femmes à recourir à des avortements non sécurisés (source Haut Conseil à l'Égalité).
Les femmes les plus pauvres, celles qui ne peuvent ni voyager ni payer des cliniques privées dans d'autres États, paient le prix le plus lourd.
Ce recul n'est pas une exception américaine.
Il est le signe d'une tendance internationale que les mouvements conservateurs alimentent depuis des décennies.
En Pologne, la loi sur l'avortement est l'une des plus restrictives du continent. L'avortement n'y est légal qu'en cas de danger pour la vie de la femme, de viol ou d'inceste.
Dans la pratique, il est quasi impossible pour les femmes éligibles d'obtenir un avortement légal (source Fonds Alcuin).
En 2024, environ 47 000 Polonaises ont dû avorter via des réseaux clandestins ou à l'étranger (source LCP).
Le coût humain de cette politique est documenté : en 2021, une femme est décédée après s'être vu refuser l'accès à l'avortement malgré une malformation du fœtus.
Malgré un nouveau gouvernement élu en 2023 sur la promesse de réformer la loi, aucune des quatre propositions soumises au Parlement en 2024 n'a été adoptée.
En Hongrie, Viktor Orbán a transformé la politique nataliste en vitrine idéologique. Depuis septembre 2022, les femmes souhaitant avorter doivent écouter les battements de cœur du fœtus : une mesure de dissuasion assumée, conçue non pour protéger mais pour humilier (source Oxfam France).
Le gouvernement hongrois s'enorgueillit par ailleurs d'exemptions fiscales conditionnées au nombre d'enfants.
Un système de récompenses qui n'a rien d'une politique sociale.
C'est une politique de contrôle.
En Italie, Giorgia Meloni a choisi une méthode plus silencieuse mais tout aussi efficace. Le taux de médecins objecteurs de conscience est en augmentation constante : en 2022, près de deux tiers des gynécologues italiens refusaient de pratiquer des avortements (source Oxfam France).
Dans certaines provinces du Sud (Sicile, Molise) aucune structure publique ne pratique l'IVG, obligeant les femmes à changer de région.
En avril 2024, un amendement porté par le parti de Meloni a autorisé les groupes anti-avortement à accéder aux centres d'IVG.
Ce que ces pays partagent n'est pas la même loi.
C'est la même logique : le corps des femmes comme enjeu d'État, leur autonomie comme menace à neutraliser.
CE QUE LES VOTES DISENT QUE LES DISCOURS TAISENT
En France, Jordan Bardella a publié une vidéo à la veille des législatives de 2024.
"Je veux m'adresser aujourd'hui à toutes les femmes de France", disait-il, en se présentant comme leur défenseur.
Ce moment de communication soignée incarne parfaitement la stratégie du Rassemblement National : parler aux femmes pour mieux agir contre elles.
La réalité des votes est implacable.
Dans une analyse inédite de la totalité des 194 amendements et propositions de lois sur les droits des femmes votés à l'Assemblée entre juin 2022 et fin 2025, le RN n'a voté en faveur de ces textes que dans 37,63 % des cas.
Par contraste, les groupes de gauche ont soutenu ces droits dans environ 90 % des cas (source Bon Pote).
Le détail de ces votes est accablant.
En août 2018, les députés RN se sont abstenus de voter la loi renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes.
En novembre 2022, ils ont voté contre la proposition de loi sur l'outrage sexiste instaurant un durcissement de l'amende pour harcèlement de rue.
En juin 2023, le RN a voté contre la Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes (source CFDT).
Sur la question de l'IVG (le marqueur le plus symbolique) le positionnement du RN est d'une hypocrisie manifeste.
Lors du vote sur l'inscription de l'IVG dans la Constitution en mars 2024, le RN est le parti le plus clivé à l'Assemblée : 46 députés ont voté pour, 11 contre et 20 se sont abstenus (source Basta!).
Le même parti qui célèbre publiquement la constitutionnalisation du droit à l'avortement a donc envoyé 31 de ses propres élus l'entraver ou s'y opposer.
Les députés RN avaient par ailleurs voté contre l'allongement du délai de l'IVG de 12 à 14 semaines en 2022 et contre la PMA pour les couples de femmes (source The Conversation).
Sur le plan économique, le mensonge est tout aussi flagrant.
La majorité des smicards sont des smicardes.
Les retraites des femmes sont inférieures de 28 % à celles des hommes.
Les femmes constituent 84 % des familles monoparentales.
Pourtant, le RN a voté contre l'augmentation du SMIC, contre l'indexation des salaires sur l'inflation, et contre la revalorisation des petites retraites (source CFDT).
Le RN s'est également abstenu de voter la directive européenne sur la transparence et l'égalité des rémunérations entre les hommes et les femmes.
Ce double discours repose sur une conviction partagée avec ses alliés européens : les propositions de "revenus pour mères au foyer" et de "droit des femmes à rester chez elles" assignent les femmes à leur "fonction de procréation" et au travail domestique (source CGT).
Le vocabulaire change. La politique reste la même.
FAUSSES FÉMINISTES, VRAIES MILITANTES D'EXTRÊME-DROITE
Pour séduire les femmes qu'il ne convainc pas par ses programmes, le RN s'est trouvé des alliées d'un genre nouveau.
Des femmes qui se réclament du féminisme, portent des slogans contre les violences, manifestent le 8 mars, et servent en réalité de vecteurs de la pensée identitaire.
Le Collectif Némésis est un collectif d'extrême-droite identitaire se réclamant du féminisme, constitué en octobre 2019 en France.
Il se fait remarquer pour son discours xénophobe, raciste, anti-islam, anti-immigration et anti-trans.
Désavoué et critiqué par de nombreux collectifs féministes et des sociologues pour son instrumentalisation des thèmes féministes à des fins réactionnaires, il est qualifié par les chercheurs de fémonationaliste (source Wikipédia).
Le concept de fémonationalisme, forgé par la sociologue Sara Farris, désigne précisément ce phénomène : l'exploitation des thèmes féministes par les nationalistes dans les campagnes anti-islam et anti-immigration, et la participation de certaines féministes à la stigmatisation des hommes musulmans sous la bannière de l'égalité des sexes (source Bon Pote).
Némésis en est l'incarnation française.
Les militantes du collectif ne se contentent pas de soutenir une cause déjà portée par d'autres : elles se l'approprient en la redéfinissant, en l'inscrivant dans une lecture civilisationnelle et identitaire du monde (source Enflammé·e·s).
Le harcèlement de rue, violence réelle et quotidienne vécue par des millions de femmes, devient entre leurs mains non pas un problème structurel à combattre, mais un argument pour désigner un ennemi racial.
Némésis s'est créé en 2019 autour de la figure d'Alice Cordier, dans la continuité de Belle et rebelle, un groupe identitaire féminin pendant la Manif pour tous.
Les militantes ont alors été incubées par plusieurs organismes de formation des jeunes de droite, recevant un media training pour apprendre à tenir une association et à se "vendre" médiatiquement (source Bon Pote).
Ce n'est pas un mouvement spontané.
C'est un projet construit pour occuper un espace laissé vacant et y installer des idées réactionnaires avec les mots du féminisme.
Sur tout le territoire, Némésis ne regroupe pas plus de 200 personnes, avec 30 à 40 membres réellement actifs, pour une couverture médiatique nationale (source Bon Pote).
C'est la définition de la stratégie de rupture.
Plusieurs militantes de Némésis entretiennent des liens documentés avec d'autres groupes d'extrême-droite radicale : la Cocarde étudiante, l'Action française, Génération identitaire, et le mouvement néofasciste italien CasaPound (source Wikipédia).
Ce n'est pas un féminisme qui a dérivé vers la droite.
C'est une droite radicale qui a endossé le costume du féminisme.
NATALISME, CONTRÔLE, DOMINATION : LE PROJET QUI NE DIT PAS SON NOM
Ce qui unit le RN, Némésis, Orbán et leurs alliés n'est pas seulement une politique.
C'est une vision du monde dans laquelle le corps des femmes est au service d'un projet collectif, qu'il s'agisse de la nation, de la civilisation ou de la démographie.
Cette vision n'est pas nouvelle.
Elle est fasciste dans sa forme la plus ancienne : la femme comme mère de la patrie, reproductrice de l'ordre, garante de la pureté.
En 2021, l'eurodéputée RN Annika Bruna justifie son vote contre une résolution prévoyant des formations contre le harcèlement sexuel au sein des institutions européennes en soulignant que "les hommes ne sont pas tous des coupables en puissance nécessitant d'être rééduqués par les féministes" (source CGT Égalité professionnelle).
Cette phrase dit tout.
Remettre en cause la domination masculine, c'est une idéologie ; accepter cette domination, c'est du bon sens, selon elle.
Jordan Bardella, en mars 2023, préconisait une politique nataliste pour financer les retraites.
Sans un mot sur l'accès à l'emploi des femmes, sur l'égalité salariale, sur les violences conjugales qui tuent en moyenne une femme tous les deux jours en France.
Pour le RN, les femmes sont des ventres utiles à la nation.
Pas des citoyennes à part entière.
Ce programme est visible. Il est lisible. Il est documenté vote par vote, texte par texte.
Et pourtant, des millions de femmes françaises continuent de voter pour un parti qui les abandonne dès qu'elles ont le dos tourné.
NOMMER, MONTRER, RÉSISTER
Il y a quelque chose de particulièrement retors dans la stratégie de l'extrême-droite : elle n'attaque pas le féminisme de face. Elle l'infiltre.
Elle prend ses mots (violences, droits, liberté) et les vide de leur sens pour les remplir d'un autre contenu.
Un contenu où la vraie violence est toujours commise par un étranger.
Où la vraie liberté est celle de porter le drapeau de la civilisation blanche.
Où les vrais droits à défendre sont ceux de la "femme française".
Face à cela, la résistance ne peut pas être uniquement défensive.
Elle doit nommer.
Elle doit montrer les votes.
Elle doit tracer la ligne entre celles qui luttent pour les droits de toutes les femmes et celles qui utilisent le féminisme comme arme identitaire.
Partout où l'extrême-droite est au pouvoir (Italie, Hongrie, Pologne), les droits des femmes reculent en premier.
En France, le discours est lissé, banalisé, dédiabolisé pour ne pas effrayer les femmes et les inciter à voter RN (source Grève féministe / Libération).
LE CORPS N'EST PAS UN TERRITOIRE
"Travail, Famille, Patrie."
Trois mots. Une devise. Un régime qui a collaboré, déporté, effacé.
L'extrême-droite contemporaine n'a pas changé de programme.
Elle a changé de packaging.
"Travail" : vote contre le SMIC, contre l'égalité salariale, contre les retraites des femmes. Mais des discours plein la bouche sur leur "pouvoir d'achat".
"Famille" : des ventres utiles à la démographie nationale. Des mères au foyer récompensées par des exonérations fiscales. Des femmes assignées à leur "fonction naturelle" pendant que les hommes occupent l'espace public.
"Soumission" : voilà le mot qu'ils ne prononcent jamais. Celui qui résume pourtant tout le reste.
Soumission au mari.
Soumission à la grossesse non désirée.
Soumission au médecin objecteur.
Soumission aux battements de cœur imposés comme une punition.
Soumission au pays qui décide à ta place de ce que ton corps peut ou ne peut pas faire.
La France a constitutionnalisé le droit à l'avortement en mars 2024.
Une victoire arrachée malgré 31 élus RN qui ont voté contre ou se sont abstenus.
Ce droit existe. Il n'est pas garanti.
Simone de Beauvoir l'avait dit avant nous : il suffira d'une crise pour que tout soit remis en question.
Cette crise, elle est déjà là.
Elle s'appelle l'extrême-droite.
Elle se présente en meeting avec un sourire. Elle vote contre nous le lendemain.
Elle envoie ses militantes défiler sous nos bannières pour vider nos mots de leur sens.
Le corps des femmes n'est pas un patrimoine national.
Leur liberté n'est pas conditionnée à leur utilité reproductive.
Leur place n'est pas celle qu'un parti leur assigne.
Travail, Famille, Soumission.
C'est leur programme, pas le nôtre.
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Plus nous sommes nombreux à nommer les choses, moins elles peuvent avancer dans l’ombre.
Parce qu'il n'y a pas de résistance possible sans conscience collective.



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